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Santé: Veillée des médecins résidents à l'hôpital Mustapha Bacha

par Ghania Oukazi

Les médecins résidents grévistes ont veillé mardi soir à l'hôpital Mustapha Bacha à la lumière des bougies. Ils s'étaient habillés chaudement pour braver le froid de la nuit. Ils se sont fait servir par un traiteur et ont eu même droit à un couscous maison.

Les jeunes grévistes semblent avoir tout de suite pris des allures de professionnels en matière d'organisation de mouvements de contestation. Ils étaient près de 600 médecins résidents à répondre à l'appel de leurs «meneurs» à passer une deuxième nuit à l'hôpital Mustapha après celle de la semaine dernière. Emmitouflés dans des vêtements chauds, sacs à dos avec tout le nécessaire dedans, les grévistes hommes s'étaient bien préparés à passer la nuit à la belle étoile. Les jeunes femmes s'étaient refait une beauté pour la circonstance. Beaucoup sont arrivées sur les lieux du sit-in bien habillées, bien maquillées et bien coiffées. Les grévistes se sont constitués en petits groupes et ont préféré ajouter à l'éclairage public de l'hôpital la flamme des bougies. La veillée avait pris ainsi un air de fête et de réjouissance… Les médecins résidents n'avaient pas oublié de s'assurer à manger. Ils avaient cotisé entre eux pour payer les services d'un traiteur qui leur avait ramené des sandwichs et des boissons. Il leur a été très aisé de le faire puisqu'ils ont collecté la coquette somme de 120.000 dinars. Rien que ça ! Des plats de couscous maison leur ont été offerts certainement par leurs soutiens. Un formidable élan de solidarité…

Cependant, les grévistes ne décolèrent pas. Ils maintiennent leur mouvement malgré les assurances de la tutelle. A leur sortie de la réunion de mardi dernier, leurs représentants n'avaient pas apprécié l'absence du ministre, actuellement en mission à Cuba, «alors que le secteur est en ébullition.» Le professeur Mokhtar Hasbellaoui s'en défend, «ce n'est pas moi qui négocie avec eux, c'est le professeur Bendib qui préside la commission intersectorielle et qui les reçoit en tant que tel», rapportent ses amis. Les réunions se suivent mais sans résultats probants.

«Le service civil n'est pas une sanction»

Le point d'achoppement, le service civil. A la demande des médecins résidents de sa suppression, la tutelle préfère négocier sa modulation. La réunion du 24 janvier lui a été totalement consacrée. Au cours de celle de mardi dernier, les antagonistes devaient plancher sur sa modulation (revoir le zoning, la durée, les spécialités concernées, l'amélioration des conditions sociales…) «Pas d'affectation de médecin sans logement décent et plateau technique référencié, possibilité de regroupement familial, affectation par équipe de spécialistes, jumelage des wilayas, droit à la formation médicale continue en Algérie ou à l'étranger, tout ça c'est acté !», a promis hier le professeur Bendib. Il estime que «le service civil est un acte de solidarité nationale, ce n'est pas une sanction». Il a aussi précisé que «les étudiants de l'ENA font le service civil…» Trois réunions ont été tenues à ce sujet mais les grévistes font la forte tête. «On n'a pas confiance en la tutelle, ce ne sont que des promesses, aucune garantie, aucune assurance», pensent-ils. Rencontrés parmi tant d'autres au-delà de 23h, une résidente en gynécologie, sur un ton coléreux et arrogant, insistait surtout sur la suppression du service civil. «On nous dit que vous avez étudié gratuitement, l'Algérie assure des études gratuites à tout le monde, pas seulement aux médecins, il n'y a pas de raison pour nous de travailler gratuitement depuis l'internat, ce n'est pas juste !», lâche-t-elle en colère. Refus total de passer le service civil dans le sud du pays, accord de tous pour continuer le mouvement de grève jusqu'à satisfaction de leurs revendications, refus de passer les examens… «Ils sont des fonctionnaires mais en tant qu'étudiants en post-graduation, on s'achemine vers une année blanche», a prévenu hier M. Bendib. Une autre réunion est programmée aujourd'hui. Le jeu semble plaire à de nombreux acteurs. Entre-temps, la santé continue de végéter. Très souvent, pas de service minimum, pas de gardes, refus de prendre les prélèvements des patients. Rien ne va plus depuis longtemps. La grève des résidents n'a fait qu'ajouter au marasme.

Un personnel médical hautain et maugréant

Le corps paramédical qui fait dans une grève cyclique aura lui aussi sa réunion aujourd'hui. Beaucoup de ses éléments se plaignent de la détérioration des conditions de travail, du manque de considération, des pressions et chantage de leurs responsables directs au cas où ils voudraient se plaindre «à plus haut»… Les malades, eux, n'ont pas droit au chapitre des réclamations. Leur prise en charge interne ou externe dépend des états d'âme et des sautes d'humeurs d'une grande partie de l'encadrement des établissements de santé. Ceux venus des régions lointaines en souffrent plus. Les médecins n'hésitent pas à leur demander à eux aussi de sortir acheter les médicaments qu'il leur faut. Pas de proches, pas de coursiers, personne pour les aider. Il est demandé aux malades d'acheter même des thermomètres «pour savoir s'ils sont fébriles»… Consacrée pourtant par la constitution depuis l'indépendance du pays, la gratuité des soins est synonyme de galère, de conditions d'accueil lamentables, un personnel médical hautain, maugréant…

«Nous faisons la grève pour le bien du malade», nous disait mardi soir la résidente en gynécologie. Les médecins résidents grévistes sont restés regroupés à l'hôpital Mustapha Bacha jusqu'aux environs de 4h30 du matin. Ils étaient à la porte d'entrée principale, faisant face aux nombreux agents de l'ordre qui avaient barricadé toutes les issues. Un nombre impressionnant de policiers, en civil et en tenue, de fourgons anti-émeute, ont quadrillés l'hôpital pour décourager la moindre velléité des grévistes de se projeter au-delà des barricades. Il aurait suffi d'une étincelle pour que la situation dégénère. Certains grévistes voulaient provoquer le diable. «Ils voulaient se faire tabasser par les flics pour crier encore une fois au dérapage et profiter de la confusion pour sortir leur colère dans la rue», avons-nous entendu dire. La veillée de protestation d'hier a suscité les idées les plus noires, les appréhensions les plus alarmantes, parfois sur fond de slogans partisans qui donnent la peur au ventre.