Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

«Aïn El-Fouara»: Entre le culte du beau et la nudité sacrilège (1ère partie)

par Mazouzi Mohamed *

«Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées

Et cela fait venir de coupables pensées». Molière, «Le Tartuffe ou l'imposteur»

Adam et Eve, complètement immergés dans cette innocence originelle, coulant des jours heureux et paisibles, étaient à mille lieux d'imaginer la tournure des événements, au sujet d'une posture à priori, sans conséquences. En ces temps, il y avait peu de monde aux alentours; la nudité n'était pas à l'ordre du jour et corrélativement la pudeur, l'indécence et le vice. La morale n'avait pas encore germé dans les esprits. Et l'inévitable finira par arriver, selon la fameuse loi de Murphy, tant qu'on n'arrêtait pas de susurrer à l'oreille de ce couple si paisible des choses qui allaient, forcément, conduire à la transgression et à la rupture de cet état de grâce indescriptible. On ne verra plus jamais le monde, sous ce même regard pur et innocent. «Tous deux (Adam et Eve) en mangèrent (du fruit défendu). Alors leur apparut leur nudité. Ils se mirent à se couvrir avec des feuilles du paradis. Adam désobéit ainsi à son Seigneur et il s'égara. » (Le Coran –Sourate TA-HA /121)

La première allusion biblique faite à la nudité est également fondatrice. Le texte hébreu rapporte (La Bible, Genèse) que Adam et Eve, dans le jardin d'Eden, avant la faute étaient nus mais n'en avaient pas conscience et n'étaient pas gênés, l'un à l'égard de l'autre. Lorsqu'ils mangèrent le fruit de l'arbre défendu, « Alors leurs yeux s'ouvrirent et ils surent qu'ils étaient nus ; ayant cousu des feuilles de figuier, ils s'en firent des pagnes »

Désormais, l'humanité balancera entre cet impératif de la pudeur, de la décence, et l'irrésistible désir de transgresser cette injonction, ces valeurs jugées liberticides, répressives et étouffantes pour jouir, enfin, de tous les plaisirs considérés comme naturels et légitimes.

«Héritiers de son crime, nous sommes astreints aux mêmes besoins ; nos habits, en couvrant nos corps, nous apprennent que le péché y a empreint sa difformité et que nous ne rougirions pas si nous étions innocents : nous devons, donc, couvrir avec exactitude ce qui peut faire naître la honte et la confusion »(1).

De ce Big-bang de la pensée libre, insoumise et tourmentée, du désir affranchi et vulnérable, de notre manière de vivre, d'interpréter, de déployer, de dissimuler les corps, se déclinera inéluctablement l'idée de la tentation, du mal, du vice dont seule la femme portera la malédiction. Elle sera, à tout jamais, damnée pour un corps qu'elle n'aura ni choisi et qu'elle ne pourra jamais échanger.

Le célèbre peintre Paul Gauguin, réalisera en 1897, sa célèbre fresque D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? L'artiste y casera, dans son œuvre, à peu près tout ce qui a été égaré par cette humanité libre et insoumise: l'innocence, la quiétude, la pureté de l'âme, et une touche d'espoir qui laisse entrevoir une certaine forme de rédemption, et un retour à cet état de grâce originel. Lors d'une exposition de ses œuvres, une vieille femme puritaine, outrée par sa toile « Les polynésiennes », criera : « Quelle obscénité ! ». Le pauvre peintre qui avait toujours condamné chez cette Europe guindée et faussement dévote son esprit malsain de la bigoterie, répondra calmement : « Madame, l'obscénité se trouve dans votre esprit qui refuse de concevoir l'innocence dans la nudité.» En effet, ce qui s'y passe dans la tête de l'artiste sera rarement partagé par le public, chacun réagira en fonction du formatage culturel, religieux et idéologique qu'il aura subi antérieurement. Si le monde décidera de ranger les œuvres de cet artiste parmi le patrimoine artistique de l'humanité, une Europe encore conservatrice, et notamment l'église, voyait dans cet éden des Iles Marquises qui fascinait l'artiste, les philosophes et tous les anthropologues, et en dépit de l'insondable harmonie qui y régnait, qu'un lieu de débauche et de sacrilèges. En effet, on peut s'amuser à considérer, aujourd'hui, que ces adolescentes polynésiennes qui avaient conquis le droit de disposer de leurs corps, avec une liberté qui n'existera nulle part au monde, les précurseurs d'un féminisme époustouflant et les ancêtres des ‘Femen', ce groupe féministe ukrainien.

Ce n'est pas avec les toiles de Gauguin que le ‘Nu', sous toutes ses formes, investira les espaces publics et nos cultures, sans jamais cesser de hanter nos esprits et de générer, à son corps défendant, des discordes et des polémiques absurdes. Si l'Art essayera de réhabiliter le corps de la femme, de le célébrer et de le placer au-dessus de nos arrières-pensées et de nos pulsions animales, l'érotisme continuera à harceler notre moi primitif et à nourrir nos fantasmes les plus débridés.

L'humanité s'initiera, assez tôt, à cet art qui glorifie et célèbre le corps de la femme, on verra, dès la préhistoire (24.000–22.000 av. J.C) apparaître des figurines et des statuettes représentant le corps d'une femme nue. Plus tard, on retrouvera en Grèce, en Egypte, à Rome cette même fascination et ce culte de la nudité féminine qui apparaîtra partout (statues, toiles, fresques murales, poteries …). Les plus célèbres statues seront La «Vénus anadyomène» du peintre grec Apelle (IV Siècle A.J) , «L'Aphrodite de Cnide» attribué au sculpteur grec Praxilète (vers 400-avant 326 A.J) représentant la déesse Aphrodite debout, nue, portant la main droite devant son sexe et tenant de la main gauche un vêtement. Il y aura aussi la «Vénus de Milo », célèbre sculpture grecque (vers 130-100 av. J.-C.) . Toutes ces œuvres constitueront une extraordinaire source d'inspiration qui perpétuera, en Occident, cet art, pendant des siècles, et particulièrement dès la période de la Renaissance où cet ‘Art du Nu' connaîtra un essor fulgurant à travers les toiles de peintres de renommée mondiale.(2)

Il y aura, tout le long de l'histoire, des centaines de sculptures et de toiles, à la gloire de cette beauté féminine, qui ne put se concevoir que dans sa nudité, une nudité qui sera reproduite avec tant de peine , de talent et le plus souvent, sous l'effet d'un envoûtement assez lourd à supporter pour l'artiste. Toutes ces œuvres n'ont jamais eu pour but de froisser les consciences et les mœurs.

A travers ce corps, chaque fois revisité selon les irrésistibles inspirations de ses artistes, le thème de la beauté, de la sensualité et de l'eau seront omniprésents. Tous ces artistes consacreront l'essentiel de leur talent à sublimer la beauté féminine dans ou par sa nudité (comme s'il n'y avait que cette posture qui pouvait la mettre en valeur) tout en essayant de conserver dans chaque modèle, une forme de pudeur plus ou moins ambiguë. A côté de toutes ces statues féminines qui symbolisent la beauté et la sensualité, il y aura des statues d'hommes, tous aussi dévêtues mais à travers lesquels on chantera la virilité et l'héroïsme. L'urgence de cacher leurs attributs ostentatoires ne se fera nullement sentir. Comme si cette pudeur qu'on exigeait de la femme n'avait plus cours lorsque l'homme exhibait son corps. Même en matière de morale, la parité entre sexes peine à se faire valoir.

Les trois religions monothéistes proscriront le ‘Nu' aussi bien à travers l'Art que sous d'autres formes d'expression, et même si l'Eglise se résignera avec le temps à tolérer le ‘Nu' uniquement pour sa portée, exclusivement, spirituelle, dévotionnelle, didactique et esthétique. Elle ne manquera pas de réagir, en censurant des œuvres qu'elle trouvait trop offensantes pour la foi chrétienne. (3) « Le Saint Concile défend que l'on place dans les églises aucune image qui s'inspire d'un dogme erroné et qui puisse égarer les simples, il veut qu'on évite toute impureté, qu'on ne donne pas aux images des attraits provocants » (4)

L'incontestable potentiel érotique, qui s'affirme très nettement à la Renaissance, à travers cet Art, finissait en fin de compte par le déborder, l'accord entre nu et sacré est, dès lors, menacé, troublé, voire rompu.

Le Coran ainsi que le Hadith proscriront, de manière vigoureuse, la ‘Nudité' sous quelque forme que ce soit, aussi bien chez les personnes qu'à travers des sculptures considérées comme indécentes et contraires à la foi.

«Ô enfants d'Adam! Nous avons fait descendre sur vous un vêtement pour cacher vos nudités, ainsi que des parures. - Mais le vêtement de la piété voilà qui est meilleur - C'est un des signes (de la puissance) d'Allah. Afin qu'ils se rappellent. » (Sourate AL-AÒRÂF-26).

La statue de « Aïn-ElFouara » à Sétif provoque, aujourd'hui, un tollé au sein de la population, scindant la société en deux, ceux qui estiment défendre un patrimoine culturel national et ceux qui stigmatisent ces pratiques jugées « hérétiques ». Nous vivons assurément, dans une République, les comportements des citoyens doivent se conformer aux lois de cette même République dans la mesure où celles-ci reflètent et défendent le caractère islamique de la société, conformément à la Constitution algérienne. Néanmoins il appartient à la loi de définir, de manière assez claire, la nature des comportements qui porteraient atteinte, à la foi musulmane et ceux qui relèvent des interprétations subjectives et fantaisistes des individus, et cela, afin de préserver au sein du corps social une certaine cohésion, une harmonie et un vivre ensemble respectueux de toutes les tendances culturelles. Les places publiques appartiennent à l'Etat, à la République et non pas à une secte religieuse ou à une nébuleuse hétéroclite composée d'illuminés qui, sporadiquement, surgissent du néant et se proposent de « réaffirmer » un dogme qui semble avoir été, complaisamment, négligé par les croyants et l'Etat. Le ministre des Affaires religieuses, interrogé au sujet de cet incident, et sachant qu'il représente un Islam intégré dans une République et non l'inverse, et sachant, aussi, que cette République dont il est le représentant, a concédé à cette dame de la discorde le droit de figurer, désormais au sein du patrimoine culturel algérien, se retrouve face à un choix cornélien typiquement arabo-musulman. Le ministre, promet à la presse de consulter son Académie qui serait mieux outillée et habilitée que lui pour se prononcer sur cette question (lui n'étant qu'une personnalité politique, mais une personnalité politique qui ne s'empêche pas de donner son avis lorsqu'il s'agit de la ‘Karkaria' ou autre sujet moins sulfureux).

Une dérobade pitoyable et un symptôme flagrant d'un malaise social et culturel que les institutions ont laissé s'étaler. Selon les lois de la République un acte de vandalisme pareil fait encourir à son auteur des poursuites pénales assez lourdes et dissuasives. (5)

A suivre...

*Universitaire