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Alerte rouge au secteur de formation maritime

par Hini Abdelhamid *

L'activité de transport maritime en Algérie affiche une nette régression du volume global de marchandises transportées sous pavillon algérien durant plus d'un quart de siècle, pour dire que la flotte marchande algérienne était beaucoup plus grande et plus performante durant les années 80 qu'elle l'est actuellement en 2017.

En chiffre1, il suffit de noter qu'en 1980, la capacité de cette flotte était estimée à 1.872 MT2 de port en lourd et transportait jusqu'a 45% du trafic maritime national, alors qu'en 2016 cette capacité est passée à 763 MT de port en lourd, soit une perte de capacité de plus de 50%, ce qui a entraîné notre flotte dans un engouffrement et dans propre camps pour ne pas citer le marché de transport maritime mondial.

Evidement, cette situation est une conséquence directe de l'absence de vision et de stratégie de développement dans le secteur du transport maritime en Algérie ces derniers temps qu'on n'est même pas capable de maintenir un niveau d'activité et de service régulier ou acceptable, au moins par rapport à ce qui était déjà établi il y a plus de 30 ans. Ce manque de vision et de stratégie maritime a affecté récemment le domaine de formation maritime, une activité reconnue mondialement comme l'un des piliers du développement de tout le secteur de l'industrie maritime.

De ce fait, la formation maritime en Algérie est victime d'un manque flagrant d'encadrement spécialisé dans l'enseignement maritime, en particulier les enseignants des matières fondamentales pour les sections d'ingénieurs d'état en mécanique navale ; qu'à ce rythme dans 2 à 3 ans, il sera remis en cause ou impossible de réaliser les modules machines caractérisant le programme de cette spécialité.

L'Institut supérieur maritime de Bou-Ismail à été fondé en 1974 pour accompagner une flotte naissante de navires algériens, avec la mission de former un personnel navigant algérien selon les besoins traditionnels des métiers de la mer relevant surtout du niveau directionnel. Durant toute cette période, cet établissement est passé par deux réformes statutaires. La première a eu lieu en 1988 et la deuxième a eu lieu en août 2009, où il a été dénommé Ecole nationale supérieure maritime (ENSM) conformément au nouveau statut de grande école. Egalement, durant toute cette période, cet établissement à délivré respectivement plus de 10.000 diplômes et plus de 45.000 certificats parmi les différentes spécialités relevant des activités de la navigation maritime, du portuaire, et de la pêche, ainsi que des stages de courte durée. Cet exploit à été atteint grâce – entre autres– à un encadrement pertinent composé en partie par des professionnels et spécialistes typiquement maritimes.

La spécialité de l'enseignant maritime était pratiquement inexistante en Algérie au début des années 70 lorsque l'enseignement maritime à l'Institut supérieur maritime était assuré par des étrangers, et la prise en main de cette spécialité par des Algériens s'est effectuée graduellement jusqu'au début des années 90 où l'encadrement maritime s'est complètement algérianisé, tel que favorisé par la décennie noire. A ce jour, l'Ecole nationale supérieure maritime (ex-ISM) dispose d'une équipe d'enseignants maritimes plus expérimentés et plus spécialisés, cependant elle est insuffisante et moins équilibrée en rapport avec les différents modules que comptent les programmes respectifs des ingénieurs d'Etat en science de la navigation, et des ingénieurs d'Etat en mécanique navale. Cette insuffisance des enseignants maritimes au sein de l'ENSM a imposé une certaine disparité dans l'affectation des modules de spécialité maritime et la charge horaire qui l'accompagne.

En plus, les tâches de l'enseignant maritime ne se limitent pas aux modules de graduation dans le cadre du cycle d'ingénieur, il est aussi interpellé pour assurer des formations de courte durée en sécurité maritime et protection de l'environnement marin. Ces formations sont destinées à l'ensemble des officiers de la marine marchande telles que exigées par la Convention internationale sur les normes de formation des gens de mer (STCW en anglais). Ainsi, les enseignants maritimes sont chargés de dispenser toute une panoplie de stages de courte durée classés par des intitulés standards et des cours modèles établis par l'Organisation maritime internationale (OMI). Dans ce sens, l'enseignant maritime contribue à la mise en conformité de l'Algérie à travers la direction de la marine marchande et des ports (DMMP) face aux exigences de la Convention STCW sur les normes de formation des gens de la mer. Parmi ces enseignants, il existe une catégorie d'instructeurs chargés de dispenser les cours pratiques de lutte contre l'incendie et d'exploitation des moyens de sauvetage tel qu'utilisés à bord des navires.

Cette lourde charge pédagogique dépasse largement la capacité des enseignants et instructeurs maritimes de l'ENSM qu'il est inévitable de faire appel à des vacataires du milieu professionnel maritime en convoitant des retraités, ou des capitaines et des chefs mécaniciens en exercice. Il y a lieu de préciser que le déficit auquel il est fait référence ici concerne uniquement les enseignants et instructeurs de spécialité maritime, au dépens des enseignants des matières scientifiques indispensables au profil des ingénieurs de la marine marchande ; en particulier, l'aspect pratique qui occupe un taux important dans le volume horaire global des ingénieurs en mécanique navale. L'aspect pratique caractérise aussi les formations maritimes de courte durée dans le cadre des stages STCW, tels que les formations sur simulateurs, où l'expérience de l'enseignant en navigation maritime est perçue comme un atout tel que recommandé par l'OMI dans le cadre de la mise en œuvre de la Convention STCW.

Face à cette lourde charge pédagogique, l'enseignant maritime doit constamment s'adapter aux nouvelles technologies et à l'évolution réglementaire s'appliquant dans le domaine maritime, fort récurrente et plus rigoureuse en matière de sécurité maritime. Il s'agit, pour cela, de garantir le standard minimum international en matière de formation maritime pour les officiers algériens, qu'a défaut, on se fait rapidement remarquer aux épreuves d'audits et d'inspection effectués par l'état du port, lors des escales commerciales effectuées par des navires algériens à l'étranger. Toutefois, le maintien de ce standard international est une question de vie ou de mort pour l'ENSM de Bou-Ismail et depuis toujours, la direction de l'ENSM et le personnel enseignant ont engagés des efforts remarquables dans ce sens et le résultat est témoignant; à l'évidence que les navires algériens sont toujours armés par des équipages algériens y compris les navires de transport des hydrocarbures où la rigueur en matière de compétence des gens de mer est optimale. Autrement, les officiers issus de l'école maritime de Bou-Ismail sont accueillis à bras ouverts chez les compagnies maritimes étrangères et parmi eux un bon nombre qui occupent des postes de responsabilité de haut niveau à l'étranger, dans différentes activités maritimes.

L'enseignant et instructeur maritime en Algérie doit aussi résister aux déboires causés par son statut au sein de la fonction publique, car il est le plus démunis parmi ses semblables dans le secteur de formation maritime à l'échelle internationale, et autant dans toute autre activité maritime. Certainement, c'est l'une des raisons qui a fait qu'il n'y a pas de relève dans ce métier très particulier du secteur maritime, d'autant plus que par défaut, le corps de métier qui est le plus approprié pour le poste d'enseignant maritime est celui des fidèles ingénieurs d'Etat de la marine marchande et des ports. Dans un contexte légal, la situation est relativement complexe du fait qu'en Algérie il n'y a pas de grade universitaire formel de magister, ou master et doctorat avec une spécialité liée directement à la navigation maritime, tel que c'est requis pour enseigner à l'université ou dans des écoles supérieures ; le cas de la faculté de génie maritime de l'USTO d'Oran pourrait être une solution partielle mais elle ne couvre pas tous les modules enseignés à l'ENSM tel que les sciences de la navigation et la sécurité maritime. C'est ainsi que les pieds et les mains de la direction de l'ENSM sont liées devant la procédure de recrutement des enseignants maritimes, malgré les efforts engagés pour booster le niveau de l'enseignement maritime au grade de doctorat, c'est ainsi que des enseignants maritimes se sont investi par eux-mêmes pour évoluer au grade de docteur, malgré les difficultés de s'inscrire dans une autre université.

Certainement, il existe d'autres raisons qui ont fait que la spécialité de l'enseignant et instructeur maritime s'est raréfiée ces derniers temps. Peu importe, l'heure est au fixe pour prendre des mesures d'urgence pour arrêter le déclin de la formation maritime en Algérie, notamment vis-à-vis du standard international en matière de formation des gens de mer (STCW), autrement, les conséquences ne tarderont pas à se manifester, tel que l'échec au prochain audit de l'Agence européenne pour la sécurité maritime en 2019, ce qui portera l'Algérie sur la liste noire des pays à haut risques maritimes par le critère de la qualité de formation des gens de mer. Par tradition, on ne manque pas de saluer toute contribution et tout acte de bonne volonté dédié à relever les défis, celui-ci est élémentaire devant les vrais défis de la mer qui entraveront nos futurs officiers de la marine marchande.

STCW : Convention on Standards of Training, Certification and Watchkeeping for Seafarers

Agence européenne pour la Sécurité maritime. C'est une agence de service et d'assistance technique dans le domaine de la sécurité maritime pour la Commission européenne et le bassin méditerranéen, son siège est à Lisbonne.

Notes

1- http://unctadstat.unctad.org/wds/TableViewer/tableView.aspx

2- Millier de tonnes

* Enseignant maritime