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Le fascisme ou la déraison dans l'histoire (2ème partie)

par Mouloud Benali

La question qui se pose à première vue est de savoir dans quelle mesure l'apport des sciences sociales à l'interprétation du fascisme est-il plus vaste et plus rationnel ? Serait-il dû à leur valeur épistémologique novatrice et plus rigoureuse dans leur approche du phénomène et qui tend vers une interprétation universelle ? Ou plutôt à leur tendance particulière à ne surestimer aucun aspect du fascisme sur d'autres ? Il est indéniable que la contribution des sciences sociales à l'analyse du fascisme est très riche et très intéressante et s'est largement répandue après la Deuxième Guerre mondiale chez les Anglo-Saxons aussi bien qu'en Europe occidentale avec cependant une faible infiltration dans les pays de l'Est. Des Etats-Unis où elle est née, elle a apporté un nouveau regard sur un phénomène qui, jusque-là, était l'objet d'analyses historicistes partielles et partiales. Mais la prétention de ceux qui cultivent les sciences sociales à ériger leurs analyses et leurs explications en vérité absolue génère, à notre avis, des stéréotypes qui peuvent déformer la réalité du phénomène lui-même par une généralisation de sa lecture qui s'éloignerait de sa sphère géographique et de son arc chronologique. En effet, il faut surtout garder à l'esprit que le fascisme est avant tout un phénomène né en Europe consécutivement à la crise multiforme politique, économique, sociale et morale engendrée par la Première Guerre mondiale et dont la lecture ne peut être en l'état similaire à celle des dictatures afro-asiatiques ou latino-américaines pour des raisons évidentes liées à la géographie et à l'histoire. Prise sous cet angle, l'analyse des sciences sociales risque de nous mener vers des interprétations schématisées et unilatérales qui ressemblent à s'y méprendre à celles des approches classiques dont nous avons pu observer les limites. Il faut donc se démarquer des conclusions négatives par une vision plus objective et positive du fascisme afin d'aboutir à une meilleure compréhension du phénomène depuis son apparition en tant que fait politique à sa transformation en réalité historique. Aussi l'usage de la méthodologie pluridisciplinaire des sciences sociales autant que leur rigueur d'approche, nous permet-il de visualiser l'objet de notre analyse sous plusieurs angles essentiellement psychosocial, sociologique et socio-économique pour ne prendre que ceux-ci.

Le fascisme dans le prisme de la psychologie sociale

Un auteur célèbre va attirer notre attention. Il s'agit de Wilhelm Reich. Ses analyses du fascisme tirent leur révérence de ses œuvres où le discours sur ce phénomène est repris dans un contexte plus large mais avec des nuances caractéristiques qui donnent à l'interprétation une touche singulière et une vision iconoclaste. Dans «La psychologie de masse du fascisme», écrit en 1933, Wilhelm Reich ouvre sa réflexion sur le fait qu'avant Hitler, le mouvement de libération allemand se fondait sur la théorie économique et social de Karl Marx: pour parvenir à la compréhension du mouvement fasciste allemand, il faut partir de la connaissance du marxisme.

Développant les thèses freudiennes, Reich a tenté de rompre avec cette vision et d'analyser le fascisme à partir d'éléments pathogènes, selon un schéma économico-sexuel touchant la psychologie des masses longtemps frustrées dans leur désir inconscient d'accomplir leur soif de liberté et d'amour étouffée par masochisme et par la millénaire répression des lois naturelles de la vie à laquelle elles ont été soumises et frustrées. Certes, plusieurs institutions autoritaires ont été détruites à l'issue de la Première Guerre mondiale dans le fief même des démocraties dans un effort pour «conduire l'humanité vers la liberté». Mais dans cette quête de liberté, l'Europe a négligé un facteur fondamental profondément enraciné dans l'homme et qui n'est que la conséquence de cette répression millénaire qu'il a subi et qui s'est gravée dans son subconscient: la névrose caractérielle. C'est ainsi que s'est manifestée par une génération spontanée, la désastreuse «peste émotionnelle» par laquelle le caractère irrationnel que l'homme porte en lui prend la forme d'une dictature.

Le chemin fut donc tracé pour les forces trop longtemps réprimées par le vernis superficiel de la bonne éducation et par la dominance du Moi artificiel. Ce n'est pas à la faveur de leur programme politique ou économique que le fascisme et plus particulièrement le nazisme auraient conquis le pouvoir, mais c'est grâce en substance à l'impact d'un sentiment nébuleux et obscur mais non moins puissant, un archétype enfoui dans les abysses de cette multitude qui luttait pour sa liberté.

On voit donc que Reich rejette vigoureusement l'idée que le fascisme serait l'émanation d'une idéologie ou d'une action d'un individu isolé, d'une nation ou d'un groupe politique ou ethnique quelconque, comme il refuse par ailleurs l'explication socio-économique avancée par les marxistes. Pour lui, le fascisme est l'expression de la structure caractérielle irrationnelle de l'individu moyen dont les pulsions biologiques et les besoins primaires ont été réprimés depuis des millénaires. Le rôle de la famille et de l'église était capital dans cette répression. «Mes expériences, écrivait Reich en 1942, en matière d'analyse caractérielle m'ont installé dans la conviction qu'il n'existe pas un seul homme vivant qui ne porte dans sa structure caractérielle les éléments de la sensibilité et de la pensée fascistes. Le fascisme en tant que mouvement politique se distingue de tous les autres partis réactionnaires par le fait qu'il est préconisé et accepté par les masses». Wilhelm Reich, comme la plupart des freudo-marxistes, avançait que le national-socialisme était en harmonie avec la structure caractérielle irrationnelle des masses allemandes notamment petites bourgeoises et prolétariennes paupérisées. «Un «Führer» ne peut faire l'histoire que si les structures de sa personnalité coïncident avec les structures -vues sous l'angle de la psychologie de masse- de larges couches de la population. (…) C'est pourquoi, on a tort d'attribuer le succès exclusivement à la démagogie des national-socialistes, à l'égarement des masses, à la psychose nazie». Le rapport est ici dialectique: Hitler a bien manipulé des masses manipulables, qui en retour l'ont érigé comme leur représentant psychologique: «C'est la structure autoritaire, antilibérale et anxieuse des hommes qui a permis à sa propagande d'accrocher les masses. C'est la raison pour laquelle l'importance sociologique d'Hitler ne réside pas dans sa personnalité mais dans ce que les masses ont fait de lui».

La «révolution» national-socialiste visait d'abord à transformer les consciences, les sensibilités et les comportements des Allemands ordinaires en une culture brutale, sadique et mortifère qui a trouvé son expression méthodique et apocalyptique dans l'institution emblématique de l'Allemagne nazie, les camps de la mort. Pour Reich, entre le libéralisme (représenté par la couche superficielle du caractère) et la «révolution authentique» (représentée par la couche profonde du caractère), le fascisme représenterait la «deuxième couche caractérielle, celle des impulsions secondaires» (cruauté, sadisme, envie, etc.). Dans cette optique, le fascisme ne serait en fait «que l'expression politiquement organisée de la structure caractérielle de l'homme moyen (…) opprimé par la civilisation machiniste autoritaire et par son idéologie mécaniste-mystique».

S'il est vrai que le fascisme, comme on l'a vu précédemment, s'est imposé comme un phénomène historiquement déterminé par les facteurs liés à la crise engendrée par la grande guerre, notamment en Allemagne et en Italie, il n'en demeure pas moins que des facteurs pathogènes psychosociaux combinés à cette crise ont œuvré pleinement à son émergence et à sa domination. Mais il ne faut pas non plus minimiser l'impact de l'idéologie fasciste sur les masses, subjuguées par les discours enchanteurs à la fois simples et enflammés de leurs Chefs qui leur donnent l'illusion d'une grandeur mystique pour une victoire finale. Une question se pose cependant avec acuité. Pourquoi le mouvement ouvrier n'a-t-il pas réussi en cette période de crise économique et sociale profonde à s'imposer d'une manière irréversible, comme une réponse historiquement déterminée par les antagonismes de classes et devant succéder au capitalisme ? Pour quelles raisons a-t-il échoué face au fascisme qu'aucun théoricien marxiste n'a pu prévoir ? S'agit-il d'une faiblesse de lecture politique ? Ou bien d'un déficit théorique que le marxisme n'a pas intégré dans sa pensée dans laquelle les facteurs subjectifs, aussi bien culturels que psychologiques, restent en marge du mouvement historique ? Sur ces questions, Wilhelm Reich se démarque des marxistes en adoptant des positions critiques et originales sur les limites des tenants de la «science de l'Histoire» dans leur approche des phénomènes historiques.

Wilhelm Reich et le marxisme

En effet, il était impensable et imprévisible pour les partis ouvriers allemands des années 30, que le fascisme et le national-socialisme allaient vaincre et s'imposer comme alternative à la grande crise d'après-guerre. Ces conditions devaient normalement conforter le mouvement ouvrier dans sa quête d'une révolution prolétarienne pour la conquête du pouvoir et la transformation de la société. Or il n'en a rien été. Aussi pendant la période d'entre-les-deux guerres, le scénario de la victoire d'un régime dictatorial et raciste du point de vue marxiste officiel était-il inimaginable, pas plus que la crise de 1929 ne ramena la révolution prolétarienne tant espérée. Accumulant échec sur échec, les séries d'insurrections de très grande ampleur, menées depuis 1918 jusqu'à 1923 par les partis ouvriers allemands, n'ont eu aucun impact majeur sur le changement du cours des événements et ont échoué lamentablement. Pourtant les mouvements ouvriers étaient confiants et assurés d'une révolution prolétarienne inéluctable et imminente en Allemagne, mais leur défaite et la prise du pouvoir par les nazis étaient tellement improbables qu'ils leur apparaissent comme un non-sens historique. Et c'est précisément cet apparent non-sens que Wilhelm Reich, le psychanalyste, va devoir expliquer.

Le bilan que dresse Reich de la séquence 1930-1933 est lourd et sans appel. L'échec consommé du mouvement ouvrier et du marxisme est un fait incontestable et n'est pas à démontrer. La victoire du national-socialisme est tout autant une défaite politique du mouvement ouvrier qu'une défaite dans la pensée, puisque la théorie marxiste était dans l'incapacité de prévoir l'avènement du processus de fascisation de la société pour l'empêcher de s'épanouir et de s'imposer. On ne peut prédire l'avenir des sociétés par l'analyse des processus économiques objectifs comme on lit dans une boule de cristal, car Reich exclut dès 1933 l'idée d'une évolution historique des sociétés devant mener, par la seule explication économique, à la révolution prolétarienne. L'existence d'un «facteur subjectif de l'histoire» est une réalité incontournable que les marxistes auraient dû inclure dans leur conception du monde, afin de combler une lacune théorique qui leur faisait défaut dans leur approche des sociétés humaines et partant dans leur compréhension des mécanismes du changement social. Reich les invite donc à prendre en considération cette «science du subjectif» qu'est devenue la psychologie au début du XXe siècle, et plus particulièrement la psychanalyse freudienne. Dans son livre «La psychologie de masse du fascisme», Reich conçoit la psychanalyse non pas comme une science des individus isolés et de leurs petites angoisses intimes, mais plutôt comme une dimension indispensable pour la compréhension des sociétés contemporaines et le tort des marxistes est de ne pas avoir intégré l'apport théorique du freudisme, qui par ailleurs est une théorie aussi matérialiste que ne l'est celle de Marx. Si la défaite du mouvement ouvrier allemand et la victoire simultanée du nazisme doivent servir à un enseignement, c'est précisément que: «la situation économique ne passe pas immédiatement et directement à la conscience politique. S'il en était ainsi, la révolution serait longtemps chose faite». Pour Reich, l'échec du mouvement révolutionnaire allemand n'est pas seulement une défaite de lutte pour l'hégémonie politique, il s'agit également d'une crise dans la pensée marxiste qui, selon lui, n'est pas allée loin et en «profondeur» dans l'analyse des rapports sociaux, en ce sens qu'elle s'est confinée dans le schéma mécaniste et économiste du marxisme officiel qui semble se figer à la surface de ces rapports, c'est-à-dire à un contexte matériel extérieur d'échange économique et de relations de travail. L'échec de la révolution en Allemagne conduit Reich à ne plus concevoir le capitalisme comme un système économique et social, mais plutôt comme un phénomène dont la dimension psychologique et émotionnelle a pénétré la psyché des individus aliénés.

Dans les Manuscrits de 1844, Marx présente le prolétariat comme une classe dépossédée de soi et réduite à une simple force de travail échangeable contre un salaire. Mais comment se fait-il que cette dépossession de soi soit circonscrite dans le temps de travail dans une usine, alors que le capitalisme des temps modernes s'est diffusé dans tous les paliers de la vie sociale, du foyer familial jusqu'aux aires de loisirs, en passant par l'école et les médias. Comment se fait-il aussi eu égard à la prétendue justesse de vue du matérialisme historique de Marx et d'Engels, que l'exploitation d'ouvriers idéologiquement aliénés dans le procès de production capitaliste, ne se diffuse-t-elle pas dans tout le corps humain y compris dans ses parties névralgiques que sont le cerveau et le système nerveux générateurs de charges émotionnelles intenses et de réactions psychologiques diverses. C'est dans cette perspective que Freud peut venir à la rescousse de Marx. La lucidité de Wilhelm Reich, qui se présente comme un écho personnel et original du désastre nazi, va lui coûter son exclusion à la fois du parti communiste allemand et de l'association internationale de psychologie. Trop freudien pour les marxistes, trop marxiste pour les freudiens, Reich est dans les années 30 un intellectuel hérétique qu'aucune «église laïque» du communisme et de l'inconscient n'arrive à comprendre. Les nazis ont vu dans ses écrits une critique radicale de l'idéologie qu'ils veulent imposer. C'est la raison pour laquelle la Gestapo ordonne en 1935 l'autodafé de toutes ses œuvres.

Le fascisme à l'épreuve de la sociologie

L'étude des phénomènes historiques sous l'angle sociologique va nous permettre de découvrir les relations qui existent entre les idées, les doctrines et les diverses situations sociohistoriques et de définir les formes des connaissances historico-politiques en rapport avec les transformations structurelles de la société.

La position qui a rassemblé beaucoup de ses défenseurs est celle du psychanalyste Karl Mannheim, exposée dans son célèbre ouvrage «idéologie et utopie» paru en 1929 dans la langue de Goethe et dans une édition fortement augmentée parue en 1953 en anglais. Selon lui, la pensée ne s'est jamais réellement séparée des conditions formées par l'action collective. Concrètement, ce ne sont pas les hommes en général, ni les personnes prises individuellement qui pensent, «mais les hommes qui, intégrés dans certains groupes, ont développé de ce fait un style de pensée particulier et ont caractérisé leur position par adaptation progressive à certaines situations typiques». A la base de ce processus de pensée, il y aurait divers autres facteurs dont le plus important est l'intensification de la mobilité sociale horizontale (sans changement du statut social) et verticale (avec modification du statut social dans le sens d'une ascension ou d'un déclin).

Dans ce contexte, Mannheim amorce sa réflexion par la classification pour le XIXe et XXe siècle de cinq types de mouvements politiques qui seraient à l'origine de la pensée politique et historique contemporaine, à savoir: le conservatisme bureaucratique (transformation des problèmes de la politique en théorie de l'administration), l'historicisme conservateur, la pensée libérale et démocratique, la conception socialiste et communiste et le fascisme. Chacun de ces mouvements politiques représente un groupe social déterminé et son «cadre de connaissance» de la société. Mais parmi ces mouvements, seul le fascisme se présente comme une rupture assez particulière qui se caractérise par la symbiose entre des «masses irrationnelles moins intégrées dans l'ordre social et des intellectuels socialement marginaux». Ainsi le fascisme pour Mannheim représenterait l'idéologie des groupes «révolutionnaires» menés par des leaders se positionnant hors des cercles intellectuels libéral-bourgeois et socialistes et espérant conquérir le pouvoir en exploitant les avatars multiples engendrés par des crises continuelles qui ne cessent d'assaillir les sociétés modernes. Il traduit en fait la situation psychologique et sociale de ces groupes pour qui le développement de la société paraît désordonné et irrationnel, ce qui reflète en somme leur degré de conscience du processus structurel et de l'organisation sociale qui, au demeurant, leur échappe complètement. A suivre