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Lettre ouverte à Benyamin Netanyahu (Suite et fin)

par Salah Guemriche*

«La Bible n'est ni un cadastre ni un titre de propriété !»

Demandez donc à l'élite de vos concitoyens, réunissez-les, pour les écouter et les entendre. Vous avez des trésors en personnalités dignes et capables de vous aider à vous élever. Vous n'avez rien à perdre et tout à gagner. Et vous ferez gagner à votre peuple ce qu'il a toujours cherché et qu'il n'a toujours pas obtenu, malgré la création d'un Etat souverain (et c'est peu dire) : à savoir le droit de vivre en paix. Telle est, tout bonnement, ma conviction.

C'est cette même conviction qui me fit, le jour de l'inauguration du Salon du livre de Paris (2008), où Israël était l'invité d'honneur, signer dans Le Monde une tribune http://www.lemonde.fr/idees/article...) appelant, au grand dam de mes pairs, à ne pas boycotter les écrivains israéliens tels que Amos Oz et David Grossman, des auteurs qui font bien plus pour la cause palestinienne que tous les auteurs arabes réunis ! Et c'est cette même conviction qui me fait dire, aujourd'hui : vous avez beau chasser les Palestiniens de leurs terres, en suivant cette fois et à la lettre vos saintes Ecritures : «Vous chasserez devant vous tous les habitants du pays car c'est à vous que je le donne (…) Si vous ne dépossédez pas à votre profit tous les habitants, ceux que vous aurez épargnés seront comme des épines dans vos yeux et vous harcèleront sur le territoire que vous occuperez» (Nb, 35. 53-55), les Palestiniens, spoliés, expatriés ou déportés, finiront par retrouver leurs terres et renouer enfin avec leurs racines. Sinon, quelle est donc cette justice suprême qui, par votre loi dite «de retour», stipule que «Tout juif, considéré symboliquement comme exilé, depuis des millénaires, a le droit d'immigrer en Israël», alors qu'à tout Palestinien exilé depuis «seulement» quelques décennies, on interdit de retrouver la terre de ses ancêtres ?

Permettez donc à un Algérien, né sous la colonisation, de vous dire comment il voit la suite des «événements» : sur cette terre où devaient couler «le lait et le miel», vos colons se retrouveront tôt ou tard «Gros-Jean comme devant», telle la Laitière de la fable… Et de cela, vous êtes bien conscient, Monsieur le Premier ministre, vous qui vous servez des colons en les utilisant comme boucs… missionnaires. Car, sans le savoir, vos colons sont en mission, et sur un front d'un autre type. Une mission devenue votre «marque de fabrique» et qui consiste à occuper, chaque jour, plus de terres, à déplacer, chaque jour, un peu plus les «bornes du prochain», afin que toute négociation à venir ne porte que sur les récentes acquisitions et non plus sur les anciennes. Ce n'est ni plus ni moins qu'un expansionnisme vicieux, fondé sur une politique perverse du fait accompli. Cela vous a très bien réussi. Du moins, jusque-là.

Mais ces chers «Israéliens de Palestine» (comme on disait«Français d'Algérie», oui), qu'ont-ils donc fait du cri de Rabin leur rappelant, depuis Oslo, que «la Bible n'est ni un cadastre ni un titre de propriété !» ?

Netanyahu ou le besoin d'adversité

Se sont-ils demandé pourquoi, chaque fois qu'une nouvelle négociation leur est imposée, leur armée se remet aussitôt à détruire et à coloniser à tour de bras, comme si la reprise d'une négociation se devait d'être accompagnée d'une reprise de la colonisation ? Vieille stratégie, qui montre qu'au fond de vous-même, Monsieur le Premier ministre, vous ne voulez vraiment pas de la paix, et vous travaillez non pas pour mais contre le bien-être de votre peuple.

En somme, avec toute la hargne et l'intransigeance qui vous animent, vous, l'ennemi du compromis et, donc, de la paix, le particularisme d'Israël n'est plus dans «l'Election», ni même dans l'impunité effarante dont il bénéficie (plus de 60 résolutions de l'Onu complètement ignorées !), mais foncièrement dans l'adversité, ou plus précisément dans le besoin d'adversité : on peut vouloir obstinément la paix, et au moment où elle menace (sic) de se réaliser, tout faire pour la saboter ; quitte à reprendre aussitôt son rituel de négociations et de faux accommodements, en attendant la prochaine colonisation, ou la prochaine provocation, que l'on suscitera au besoin, et ainsi de suite...

Ce n'est pas à vous, Monsieur le Premier ministre, ni aux Enfants d'Israël, que je vais apprendre la logique martiale qui a fait de votre valeureuse «Armée de défense» une armée d'occupation, et qui guide ses «féroces soldats», au prétexte de faire taire les roquettes, alors qu'ils ne font que pilonner des objectifs civils et détruire des maisons, avant de faire main basse sur de nouvelles terres ! A ce propos, il est une image qui ne me quitte jamais depuis quatorze ans, chaque fois que je pense «Palestine» : l'image insoutenable de Rachel Corrie, cette jeune Américaine, membre de l'International Solidarity Movement, qui, le 16 mars 2003, fut ensevelie sous des tas de gravats et de terre poussés par un bulldozer, et ce, pour (je dis bien «pour») avoir tenté de s'opposer à la destruction d'une maison palestinienne, dans la bande de Gaza....

Oui, je l'ai déjà écrit plus d'une fois ailleurs, et je persiste et signe : la sécurisation, objectif avancé à chaque opération, n'est qu'un argument-écran d'une conduite fondatrice dont la logique est à chercher dans la conception vétérotestamentaire de l'ennemi. De l'ennemi par excellence, un ennemi sans âge : le nommé Amalek. C'est aussi ce pathologique besoin d'adversité qui vous pousse, vous et vos colons, à déplacer toujours plus loin les «bornes du prochain» avec, à l'esprit, le commandement suprême : «Tu effaceras la mémoire d'Amalek de dessous les cieux ! Ne l'oublie pas !» (Dt 25. 19) !

Sauf que, Monsieur le Premier ministre, vous avez trop tiré sur la corde, et que l'impunité, avec la complaisance de la «Communauté internationale», a des limites : entre la légitimité d'un «Foyer national juif» et la légitimation d'un Eretz Israël, trop d'injustices et de forfaits ont déjà jalonné les routes de cette «terre promise», promise aux uns et, pour une grande part, prise aux autres…

Massada n'est plus dans Massada

Oui, tôt ou tard, et à moins d'accepter une nouvelle citoyenneté dans le futur Etat palestinien, vos colons seront «invités» à rentrer chez eux, non pas en «Palestine Beituna»(2), comme vous dites, mais en «Israël, Beitucum», dirai-je. Et il ne restera plus aux «Israéliens de Palestine», et en désespoir de cause, qu'à se retourner contre vous et vos prédécesseurs, ces colons que vous avez sciemment abusés, instrumentalisés, corrompus jusque dans leurs us et coutumes : alors que votre généreuse loi du lèqet autorise l'étranger et l'étrangère (Ruth) à glaner ce qui tombe des gerbes derrière vos moissonneurs, vous, vous déplacez les bornes du prochain pour aller carrément moissonner sur ses terres et sans même lui laisser les moyens de glaner… chez lui !

Pour toutes ces raisons, vos colons finiront, de gré ou de force, par abandonner ces terres qu'ils occupent indûment, avec votre bénédiction et celle des partisans du Grand Israël – lesquels, le jour venu, se moqueront royalement des malheurs des colons ! Et je ne doute pas qu'il se trouvera, en Israël même, un De Gaulle pour leur lancer, du haut du balcon de la Knesset, un «Je vous ai compris !» qui se révèlera encore plus perfide et plus désastreux pour eux que ne l'aura été l'appel du Général pour ceux qui l'avaient entendu comme une promesse d'avenir…

Ainsi, tôt ou tard, vos citoyens découvriront que le véritable ennemi d'Israël est à chercher DANS Israël, et précisément parmi leurs gouvernants, de ces trois générations de Sicaires va-t-en-guerre dont la conduite aussi criminelle que suicidaire maintient votre peuple dans un état d'insécurité permanent, condition sine qua non de votre maintien au pouvoir. Pour le moment. Car, le jour où le citoyen israélien réalisera qu'Amalek a, depuis longtemps, élu domicile à Beth Agion (résidence du Premier ministre), il comprendra, enfin, que Massada, celle de la résistance et non du renoncement, n'est plus dans Massada : Massada est désormais dans Gaza, dans Ramallah, dans Bethléem comme dans Jérusalem-Est ! Et alors, le mythe de l'hostilité universelle s'effondrera de lui-même, et avec lui l'impunité d'Israël. Ce sera la fin des malheurs de votre peuple, Monsieur le Premier ministre. Donc, la fin des malheurs des Palestiniens. Et l'avènement, pourquoi pas, de ce messianisme laïcisé annoncé, longtemps après Maïmonide, par Pierre Gastineaud : «le Messie ne sera point un homme de chair et de sang, un envoyé de Yahvé, mais un concept moral et social, expression du triomphe de la justice, un concept au service duquel le peuple d'Israël se placera.».

Le jour où ce concept universaliste intègrera les consciences d'Israël, le jour où ces consciences vous forceront, vous et votre gouvernement, à accomplir le vœu du linguiste français juif du XIXe siècle, James Darmesteter : «Après la Justice pour les Juifs, les Juifs pour la Justice !», ce jour-là, la mémoire d'Amalek sera effectivement «effacée de dessous les cieux». Sans quoi, Israël retrouvera son nom de Jacob, et il n'est pas dit que l'Ange de YHVH, cette fois, se laissera faire.



* Essayiste et romancier, ancien journaliste. Parmi ses ouvrages : Le Petit dico à l'usage des darons et daronnes qui désespèrent de comprendre leurs enfants (Seuil, 2017) ; Dictionnaire des mots français d'origine arabe (Seuil, 2007 ; en poches : Points 2012 et 2015) ; Le Christ s'est arrêté à Tizi-Ouzou (Denoël, 2011) ; Abd er-Rahman contre Charles Martel (Perrin, 2010) ; Un été sans juillet (Le Cherche-Midi, 2004 ; réédition : Ed. Frantz-Fanon, Algérie, 2017) ; L'Homme de la première phrase (Rivages / Noir, 2000).

Note

2- Beituna, «notre maison», «notre foyer», en hébreu comme arabe. Alors que «Beitucum», en arabe, pourrait désigner «votre maison».