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Lettre ouverte à Benyamin Netanyahu (1ère partie)

par Salah Guemriche*

«Maudit soit celui qui déplace les bornes de son prochain ! Et tout le peuple dira : Amen !» (Dt 27.17-19 : Discours de conclusion de Moïse).

Monsieur le Premier ministre,

A l'annonce de Donald Trump, promettant de transférer l'ambassade américaine à Jérusalem, vous avez pavoisé, et applaudi à tout rompre. Vous avez même qualifié cette irresponsable décision d'«historique». Forcément historique. Or, vous savez parfaitement que Jérusalem, dans son intégrité, ne sera jamais la capitale d'Israël. A moins que l'option surréaliste ou trop belle (pour qui ?) d'un seul et même Etat ne devienne une réalité... Ce dont je doute fort. Voilà pourquoi je ne m'attarderai pas sur le sujet, surtout que l'inqualifiable président nous a habitués à ses sorties d'illuminé évangéliste. Je me permettrai juste, Monsieur le Premier ministre, de vous rappeler ce que l'écrivain israélo-américain Gershom Gorenberg disait des évangélistes : «La doctrine évangélique du salut est une pièce en cinq actes où les Juifs disparaissent au cinquième» (1).

En fait, il y a quelques années, j'ai essayé, en vain, de vous faire «parvenir» cette lettre. En vain, pour la simple raison qu'ici, en France, et même réduite de moitié, aucun journal n'a accepté de la publier. Ce qui ne vous étonnera pas… Cela fait longtemps, en effet, que je voulais vous dire en quoi, malgré la légitimité que vous tenez des urnes, vous n'êtes pas l'homme de la situation : au contraire, vous menez votre pays à la ruine, politique et morale. Certes, l'Algérien que je suis n'a aucune légitimité pour juger de la vôtre. Sauf que ce n'est pas l'Algérien qui vous écrit aujourd'hui mais un citoyen du monde, farouchement libre ou naïvement humaniste, ce qui, parfois, revient au même.

Comment Israël a tourné le dos au judaïsme

Ne dépendant, en tout cas, d'aucune chapelle, j'estime que tout peuple a droit à une terre et à une patrie, sans qu'il ait besoin d'invoquer une Promesse et une Election que «Nul, comme le dit si bien Levinas, en-dehors des Hébreux, n'est obligé d'admettre». Et ce que j'ai à vous dire aujourd'hui, je le dis aussi aux colons que vous encouragez à «déplacer» indéfiniment «les bornes de leur prochain» au mépris même des enseignements de la Torah, ce qui, soit dit en passant, rend anecdotique le mépris qu'Israël témoigne depuis sa création, et en toute impunité, à la soixantaine de résolutions de l'ONU !

Monsieur le Premier ministre, vous régnez, tel un ayatollah, en toute impunité, avec votre inébranlable conviction de la Promesse accomplie. Et pourtant, tôt ou tard, vos colons réaliseront à quel point l'écrasante majorité de leurs dirigeants, tous partis confondus, les ont abusés, et qu'en fait «de lait et de miel», cette terre ne promettra que plus de plaies et de fiel, tant que l'Apartheid et l'injustice y règneront.

Dans cette lettre, il ne sera pas plus question d'amour du prochain que d'«amour d'Israël» (Ahavat Israël). Simplement, de justice. Or, s'il est vrai, comme l'écrit Levinas, que «Justice est le terme que le judaïsme préfère à des termes évocateurs de sentiment», il faut alors croire que l'Etat d'Israël lui-même a tourné le dos au judaïsme !…

La communauté internationale : Exécutrice universelle de l'Ancien Testament ?

Je me passerai, donc, de tout «terme évocateur de sentiment», pour vous dire, sans détours, ma conviction, celle que tout un chacun peut tirer de l'histoire des guerres d'indépendance, y compris de celle dont vous vous revendiquez et qui, comme toutes les autres, eut ses terroristes et ses «Hamas», qui avaient juste des noms différents : Lehi, Irgoun…

Oui, tôt ou tard, vos colons devront abandonner ces terres, pour être rapatriés de gré ou de force, et la terrible injonction («la valise ou le cercueil») que connurent les plus démunis, ou les plus algériens, parmi les Pieds-noirs, ils l'entendront non pas de la bouche d'un Palestinien, non pas d'un ersatz d'OAS, mais de la bouche même de l'un de vos successeurs !

Rapatriés vers cette parcelle de terre décrétée «sans peuple» et que la prétendue «Communauté internationale», rongée de culpabilité, avait octroyée au «peuple sans terre», comme pour «adapter l'Histoire au dogme» (pour citer Adolphe Lods, dans Les prophètes d'Israël et les débuts du judaïsme) et se faire ainsi l'exécutrice universelle de l'Ancien Testament qui dit : «Vous prendrez possession de leur sol, je vous en donnerai moi-même la possession, une terre qui ruisselle de lait et de miel. C'est moi Yahvé votre Dieu qui vous ai mis à part de ces peuples» (Lévitique 20. 23-24). Car telle est la vérité historique : en laissant chasser tout un peuple de sa terre, la «Communauté internationale» n'aura fait, en somme, qu'obéir aux injonctions de YHVH ! Un cas sans précédent, dans toute l'histoire des peuplements de la terre, et un cas cautionné par des dizaines d'Etats démocratiques, y compris la France, ce beau pays des Lumières et des Droits de l'Homme qui a fait de la laïcité sa vertu cardinale !...

Seulement, en acceptant de «déplacer les bornes de (leur) prochain», voilà que vos colons eux-mêmes se retrouvent «mis à part», mais à part d'Israël, puisque vous les installez hors de l'Etat d'Israël, et donc en marge de leur propre peuple ! Et vos colons ne se rendent même pas compte que leur transplantation est faite pour servir avant tout les intérêts de cette caste que vous dirigez, une caste de gouvernants machiavéliques, qui savent pourtant que leur temps d'impunité est historiquement compté, y compris de l'intérieur même d'Israël.

Pensez donc : après le Mouvement des Refuzniks (Omets lesarev : «Le courage de refuser»), les colères de l'historien Benny Morris, les condamnations de Abraham Burg et de David Grossman, celles du général «félon», Yair Golan, chef d'état-major adjoint (dénonçant les méthodes de sa propre armée), voici les objecteurs de conscience, de jeunes hommes et de jeunes femmes, citoyens et citoyennes d'Israël, qui courent un gros risque (de la prison ferme à l'excommunication) en refusant pour des motifs moraux de servir dans votre armée dite, fallacieusement, «de défense» alors qu'elle ne fait, au moins depuis 1967, qu'entretenir les fantômes de l'Apartheid et du colonialisme.

«L'Année d'Israël en France» : Pourquoi, donc, 2018 ?

Depuis, exactement, vingt ans, après mon séjour en novembre 1997 (deux ans tout juste après l'assassinat de Yitzhak Rabin), à Ramallah, Gaza, Jérusalem et Herzliya, comme participant à la Conférence internationale de la paix, je reste persuadé que celle-ci ne s'imposera que de l'intérieur même d'Israël, et non par la grâce de la Communauté internationale qui n'est «communauté» que par la soumission et «internationale» que par le nombre. Quant aux pays ,«frères», cette Ligue des 22 «Caïn» qui, après avoir été plus palestiniens que les Palestiniens à des fins de politique intérieure, se sont résolus à servir de cautions à vos plans machiavéliques, le peuple palestinien plus réaliste que jamais, sait qu'il n'a rien à en attendre. Comme il n'a rien à attendre de ces repentis gagnés par les «bienfaits» de l'allégeance, pour qui la Palestine n'est pas leur problème au prétexte qu'il y a (certes) d'autres peuples abandonnés à leur sort et que leur éthique leur interdit de faire dans les solidarités sélectives, ou de ceux qui, après avoir connu leur «Chemin de Damas» en Eretz Israël, nous jurent qu'il n'y a pas lieu de parler de colonisation sur la terre de Mahmoud Darwich et de Marwan Barghouti !

Monsieur le Premier ministre, ne pensez pas que le danger viendra d'adolescents qui en sont encore à l'âge des… pierres. Ni même du Hamas. Le danger est déjà en gestation au cœur même d'Israël ! Comme toute gestation, celle-ci demande du temps, mais les futurs historiens diront, sûrement, qu'elle aura été à terme...

Si, après l'opération «Tel-Aviv sur-Seine» (lire ma tribune : http://leplus.nouvelobs.com/contrib...), la France s'apprête à fêter les 70 ans de la création de votre Etat (14 mai 1948), en faisant de 2018 «L'Année d'Israël en France», cela ne fait que confirmer certains Français, qui sont, de plus en plus, nombreux à douter du bien-fondé de telles initiatives, à les confirmer dans leur sentiment que la politique de leurs gouvernements successifs, à l'égard d'Israël, est en fait animée d'une intransigeance de façade.

Monsieur le Premier ministre, si vous tenez vraiment (ce dont je doute, hélas !) à ce que le peuple israélien connaisse enfin la paix qu'il attend dans l'angoisse et à laquelle il a droit, n'allez surtout pas croire que c'est à Paris ou à Washington que son germe se niche : le porteur de ce germe de la paix, vous l'avez laissé derrière vous : il se trouve à Ramallah, ou à Gaza, et peut-être en Israël même, derrière les barreaux, par exemple. Il a, en l'occurrence, pour nom : Marwan Barghouti. Bien sûr, vous le savez déjà, vous savez que lui seul est, aujourd'hui, à même d'unifier les Palestiniens et tenir ses engagements pour une paix durable entre deux Etats souverains et sûrs de leurs frontières, pour peu que la Palestine ne se réduise pas à un ensemble d'îlots rapiécés… Malheureusement pour les deux peuples, votre politique suicidaire et votre orgueil vous empêchent de libérer celui que l'on a surnommé «le Mandela palestinien»…

A suivre

Note

1- Noémie Grynberg, Les évangélistes et Israël : un «amour» à double tranchant (http://www.noemiegrynberg.com/).

* Essayiste et romancier, ancien journaliste. Parmi ses ouvrages : Le Petit dico à l'usage des darons et daronnes qui désespèrent de comprendre leurs enfants (Seuil, 2017) ; Dictionnaire des mots français d'origine arabe (Seuil, 2007 ; en poches : Points 2012 et 2015) ; Le Christ s'est arrêté à Tizi-Ouzou (Denoël, 2011) ; Abd er-Rahman contre Charles Martel (Perrin, 2010) ; Un été sans juillet (Le Cherche-Midi, 2004 ; réédition : Ed. Frantz-Fanon, Algérie, 2017) ; L'Homme de la première phrase (Rivages / Noir, 2000).