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Procès de l'homme à la protubérance temporale de Menadsia

par M. Nadir

  Le scepticisme le plus complet a régné, jeudi dernier, sur la salle d'audience du tribunal criminel d'Oran à l'occasion de l'examen d'une affaire dans laquelle un fellah trentenaire de Benfréha était poursuivi de nombreux chefs d'accusation liés aux mœurs : l'accusé Z. Djamel s'est-il réellement -comme le soutiennent l'accusation et les victimes présumées, introduit de nuit dans le domicile de son voisin M. Djamel ? A-t-il tenté de porter atteinte à la pudeur de B. Nacéra, l'épouse de Djamel, agent de sécurité dans une entreprise de fabrication de plâtre ? A-t-il giflé le petit Alaeddine, 4 ans, quand celui-ci a prétendu protéger sa mère ? A-t-il vraiment menacé le bébé de Nacéra d'un couteau pour contraindre la mère à la docilité ? Ces questions et d'autres liées à la crédibilité des victimes présumées et l'exactitude de leurs accusations, ont mis les magistrats et les jurés dans l'embarras. Et, fait rare, le juge d'audience et le représentant du ministère public n'ont pas caché, à travers leurs questions à la victime et son témoin de mari, leurs doutes quant à l'authenticité de l'ensemble des faits relatés.

Un homme masqué dans la chambre

Les événements qui ont conduit ces protagonistes au prétoire ont eu lieu l'été 2016, à Menadsia, petit village de quelque 3.000 âmes, situé dans les environs de Benfréha. A l'aube du 07 juillet, B. Nacéra est réveillée par les pleurs de son bébé de quatre mois : «Je suis allée à la cuisine pour faire chauffer un peu de lait et à mon retour, j'ai trouvé un homme, dont le visage était masqué par un foulard, qui portait mon bébé, un couteau à la main», relate la mère dans sa déposition à la gendarmerie, le lendemain matin. A cette vision, Nacéra s'élance dans la cour pour prendre la fuite mais, dit-elle, l'homme a menacé de tuer son bébé : «Je suis revenue et c'est là qu'il a tenté d'abuser de moi. Il a pris mon téléphone portable et l'a fracassé sur le mur. J'ai lutté, j'ai hurlé et, en tentant d'intervenir pour me défendre, mon fils a accidentellement arraché le foulard de l'intrus, dévoilant un visage connu, celui d'un homme du village qui m'avait déjà suivie à plusieurs reprises quand je sortais. Il m'a giflée et tirée par les cheveux mais j'ai résist酻, continue-t-elle en affirmant qu'elle ne doit son salut qu'au muezzin : «Quand l'appel à la prière a retenti, l'agresseur a pris peur et s'est enfui.» Immédiatement, elle prend son téléphone et appelle au secours son mari, de garde cette nuit-là dans l'usine de plâtre : «Je n'ai pas pu rentrer sur le moment, j'ai appelé mon frère et lui ai demandé d'aller s'enquérir de la situation», dira M. Djamel dans son témoignage en affirmant avoir reconnu l'agresseur présumé dès que sa femme lui avait dit qu'il s'agissait de l'homme à la bosse sur la tempe qui l'avait déjà guettée.

Versions et suspicion

Interpellé et interrogé, Z. Djamel, connu dans le village pour son penchant pour la boisson, rejettera toutes les accusations : «J'ai passé la nuit chez moi et je ne me suis jamais introduit chez ces gens-là. D'ailleurs, je ne connais même pas la femme qui m'accuse», soutiendra-t-il en admettant connaître l'époux de Nacéra. Il sera néanmoins inculpé pour tentative d'attentat à la pudeur, intrusion frauduleuse dans un domicile et coups et blessures sur un mineur.

A la barre, ce jeudi 30 novembre, Djamel, dont le visage se distingue par une protubérance sur la tempe gauche, continue de nier tout en bloc en attribuant ce qu'il qualifie de « coup monté » à un différend qui l'avait opposé quelques années auparavant à l'un des cousins de son accusatrice : « Je pense qu'ils ont voulu se venger de moi parce que je ne suis pas coupable des faits qu'on me reproche et que j'ai beau chercher, je ne trouve pas d'autres raisons à ce coup monté. Mais je vous jure que je suis innocent !»

Appelée à présenter sa version des faits, Nacéra relate une nouvelle fois son cauchemar en maintenant ses accusations contre Djamel. Le juge d'audience, cependant, se demande comment, dans le silence de la nuit, ses cris n'ont-ils pas été entendus par le voisinage ? Et comment la victime a-t-elle réussi à téléphoner à son mari avec un «portable fracassé ? Plus encore, pourquoi le médecin-légiste n'a-t-il trouvé aucune trace de lutte sur son visage et sa tête, elle qui affirme avoir été giflée et malmenée ? Nacéra répond mais le président ne cache pas son scepticisme et lui fait remarquer qu'elle tient des propos contradictoires.

Une peine de 7 ans requise

Dans son témoignage, le mari de Nacéra, confirme les propos de sa femme et tente de salir la réputation de l'accusé : «C'est un homme qui est connu pour ses penchants pour les femmes et la boisson. D'ailleurs, il a eu quelques sombres affaires avec des femmes qu'il a étouffées avec de l'argent», prétendra-t-il en se félicitant d'avoir réussi à se contenir pour ne pas arriver au pire.

Dans son réquisitoire, le représentant du ministère public dont les questions à B. Nacéra avaient également trahi quelque scepticisme, dira finalement que les éléments du dossier prouvent la culpabilité de l'accusé dont « les explications ne tiennent pas la route.» Il requerra sept ans de prison.

Manifestement convaincu de l'innocence de son client, l'avocat de la défense a tenté de jeter le discrédit sur la version des faits de Nacéra et son mari Djamel : «Comment peut-on croire que dans ce petit bourg, cette dechra, un homme ait un comportement à ce point dissolu sans que les villageois ne lui tombent dessus ?», s'est-il interrogé. Il mettra également en doute le récit de Nacéra sur les événements de la nuit en question : «Elle a hurlé et personne n'a entendu ? Ce n'est pas pensable et d'ailleurs, de nombreuses contradictions existent entre sa déposition aujourd'hui et les déclarations qu'elle a faites lors de l'instruction», dira-t-il encore sans aller dans le détail mais en affirmant sa conviction que toute cette affaire participe d'un complot pour se venger de son client. Il plaidera l'acquittement de son mandant.

Après délibérations, Z. Djamel sera reconnu coupable et condamné à trois années de prison ferme mais de nombreuses zones d'ombre persistent sur cette affaire que l'avocat de la défense compte soulever en appel.