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Algérie-France: Retour sur une visite française « aux origines algériennes »

par Ghania Oukazi

Les responsables français semblent être venus pour remettre une feuille de route à leurs homologues algériens et leur suggérer indirectement de mener des réformes comme celles entreprises en France parce que, dit Bruno Le Maire, « nos destins sont étroitement liés ».

Le ministre français de l'Economie et des Finances a prononcé une allocution bien détaillée dans ce sens à l'ouverture des travaux de la 4ème session du COMEFA (Comité mixte économique algéro-français) qui se sont tenus dimanche au CIC Abdelatif Rahal (Club des pins). L'on rappelle que Bruno Le Maire a en premier fait valoir ses origines algériennes en soulignant par deux fois, à l'ouverture et après la signature des accords, que «c'est avec une certaine émotion que je fais ce déplacement à Alger, je n'oublie pas que mon grand-père est né ici à Alger en 1898, il y a un peu plus d'un siècle, donc c'est forcément avec de l'émotion que je découvre un pays, une capitale auxquels je suis lié par des liens extraordinairement profonds, à mes yeux, que certains le veuillent ou non, les destins du peuple algérien et du peuple français sont étroitement liés par l'histoire, par la mémoire, surtout je pense par nos projets d'avenir». Autre remarque non moins congrue de sa part, «nous sommes là à un moment particulier de notre destin commun où en France, il y a un nouveau président, une nouvelle majorité, un nouveau gouvernement qui sont originaux, disons les choses comme elles sont». C'est, selon lui, «la première fois depuis 1958 qu'un président de la République fait le choix de faire travailler ensemble un ancien responsable socialiste, un ancien responsable de droite, au service de l'intérêt général, et ce qui en agace plus d'un, ça marche !» Véritable exclamation de joie d'un responsable qui semble faire un pied de nez à ses prédécesseurs. Parce que, dit-il encore, «nous nous entendons bien, ça marche parce que nous avons la même ambition qui est d'accomplir la transformation de notre pays qui aurait dû avoir lieu depuis une vingtaine ou une trentaine d'années, qui n'a pas eu lieu mais que nous sommes en train de faire sous l'autorité du président de la République et du 1er ministre».

Quand Le Maire nargue ses prédécesseurs à partir d'Alger

Le ministre français affirme que «ce qui se passe en France, c'est que depuis 6 mois, nous avons une réforme du Code du travail qui est sans précédent, une transformation fiscale que nous avons fait voter à l'Assemblée nationale, la plus importante des 30 dernières années, nous baissons l'impôt sur les sociétés, nous avons mis en place un prélèvement forfaitaire unique à 30% sur les revenus capital, nous avons supprimé l'impôt sur la fortune qui était un symbole en France, nous faisons ces transformations indispensables pour redonner à la France sa puissance économique et son élan économique en Europe et dans le reste du monde». Un discours aux intonations fanfaronnes algériennes ou presque, pourtant au plus haut sommet de l'Elysée - Macron lui-même -, les responsables refusent de parler de politique interne à l'extérieur de la France. «Nous sommes là pour dire les choses avec franchise», lâche Bruno Le Maire à Alger. Il a pesé la relation économique entre l'Algérie et la France en chiffres pour affirmer que «je considère que l'Algérie est un partenaire économique majeur, la France a 500 entreprises implantées en Algérie, 40.000 salariés directs et près de 100.000 indirects». Chiffres rappelés très souvent par les services économiques de l'ambassade de France en Algérie à une différence près. L'ambassade affiche régulièrement le nombre de 450 entreprises françaises en Algérie. Le ministre en a rajouté 50, la différence est quand même importante pour un responsable qui a souligné dans son allocution que «je suis ministre de l'Economie et des Finances, je suis donc un homme de chiffres». Il en donnera d'ailleurs un assez important -du moins à ses yeux- indicateur du recul économique de la France en Algérie. «Les chiffres sont sans appel, notre part de marché depuis 2000 est passée de 24% à 10%, la tendance n'est donc pas bonne, nous devons rehausser la barre», a-t-il recommandé.

Un accord «en quelques jours»

Ce chiffre doit certainement refléter une baisse des importations algériennes des produits français depuis que le gouvernement a décidé de revoir la structuration de ce volet de la sphère commerciale dont les factures en devises ont dépassé tout entendement. Le ministre français a lui choisi de les imputer à la concurrence. «Bien sûr, il y a toute sorte d'explications qui sont compréhensibles, nous savons que la Chine est particulièrement offensive en Algérie, elle ne l'est pas qu'en Algérie elle l'est dans beaucoup d'autres pays, et c'est normal de la part d'un Etat et d'une Nation qui ont retrouvé toute leur puissance, nous avons la concurrence de l'Italie, de l'Espagne, Youcef me parlait dans la voiture de la concurrence de la Turquie qui est aussi une grande nation économique, donc c'est à nous aussi Français et à nous Algériens de reprendre les choses en main, et je le dis devant notre ambassadeur, nous estimons qu'il est temps de redresser la barre et de redonner une nouvelle ambition économique aux relations entre la France et l'Algérie», a-t-il dit à cet effet. Il promet qu' «avec mon ami Youcef Yousfi, nous sommes décidés à inverser cette tendance». Bruno Le Maire s'adresse encore à l'ambassadeur de France en Algérie pour lui dit-il «vous remercier de ce point de vue-là d'avoir fait progresser les choses en quelques jours sur le dossier de PSA (Peugeot, ndlr) pour nous permettre de faire cette signature de son installation à Oran, je crois que c'est exactement le genre de signal positif, concret que nous pouvons nous adresser les uns aux autres». Et à l'intention des responsables algériens, il lance aussi «je voudrais remercier les autorités algériennes qui ont fait le nécessaire en quelques jours pour que nous puissions dire aujourd'hui, voilà, cette usine va s'ouvrir et ce sont des emplois et de l'activité pour tout le monde». C'est à croire que les choses ont été véritablement brusquées pour que ce dossier acquière ce caractère «positif et concret en seulement quelques jours», juste au moment où la délégation française mettait les pieds à Alger.

Un cahier des charges «sur mesure»

Il est sûr que l'Algérie a accordé de grandes facilités au constructeur français pour peut-être montrer que la relation entre Alger et Paris marque un nouveau départ. Le PDG du groupe Mécanic, un des actionnaires algériens, a avoué hier sur les ondes de la radio que «beaucoup de constructeurs automobiles veulent s'installer en Algérie, nous devons élaborer un cahier des charges, il y a des conditions qui sont prévues». Des «haltes» qui ne doivent pas être les mêmes que celles auxquelles se seraient arrêtés les Français. D'ailleurs, l'on apprend dans des milieux économiques qu'en 2013, lorsque les pourparlers ont commencé entre Algériens et Français sur l'installation de Peugeot en Algérie, le constructeur français avait beaucoup palabré sur la règle 49/51. Mais face à l'insistance des Algériens de la garder, il a posé deux conditions, la première nous dit-on «qu'il soit consacré dans le cahier des charges l'exigence de la signature par les actionnaires algériens d'un acte notarié pour, au cas où cette règle disparaisse, ils se retirent de facto». Deuxième condition, «les Français ont exigé que le partenariat entre PSA et les actionnaires algériens devait être uniquement financier». Les Algériens ne devaient donc pas avoir de droit de regard ni sur le plan industriel ni sur celui du management. «Les Français n'avaient besoin que de bailleurs de fonds, c'est-à-dire d'argent, ils auraient dû dans ce cas prendre des crédits bancaires», nous dit un responsable du secteur qui n'a eu aucun droit au «chapitre».

La feuille de route française à l'Algérie

Le ministre français de l'Economie et des Finances a continué dimanche sur sa lancée pour, dit-il, «proposer une méthode de travail au service de l'efficacité et de cette nouvelle ambition économique entre la France et l'Algérie que souhaite le président de la République». D'abord, estime-t-il, «je pense qu'il faut qu'au niveau d'un groupe de travail technique, nous puissions identifier les difficultés techniques à lever parce que ces difficultés remontent un peu trop souvent au niveau des ministres que ce soit Jean-Yves ou moi-même, je ne pense pas que ce soit notre rôle de les régler». Le Maire fait savoir qu' «il y a des problèmes de normes, des problèmes de blocages administratifs, il y a parfois des problèmes de coûts de notre côté, il y a aussi nécessité de changer peut-être de culture de la part des entreprises françaises quand elles s'implantent en Algérie, pour avoir une vision de plus long terme, le ministre de l'Industrie et des Mines m'en a parlé tout à l'heure, je crois qu'il faut identifier toutes ces difficultés si nous voulons obtenir des résultats concrets». Le 2ème point dans la feuille de route française, «il faut que nous arrivions à identifier les secteurs de coopération économique, nous sommes tous confrontés à un défi majeur qui est la diversification des activités de nos économies, il y a une révolution énergétique qui concerne en premier chef un grand producteur comme l'Algérie, une révolution technologique qui nous concerne tous, je crois que nous devons identifier les secteurs porteurs d'avenir dans lesquels Algérie et France peuvent travailler ensemble, tourisme, la France en est un des leaders mondiaux, nous avons des entreprises particulièrement compétitives sur le sujet, les énergies renouvelables, le bâtiment, le numérique, l'automobile bien entendu qui est déjà un gros secteur de coopération, sur tous ces sujets-là, je crois qu'on pourrait faire beaucoup de choses ensemble».

«Où est-ce qu'on installe les éoliennes ?»

La 3ème proposition française, Le Maire estime qu'elle est plutôt du ressort politique, «c'est que nous puissions dans la perspective du déplacement du président de la République identifier les défis globaux auxquels nous sommes concernés». Alger, dit-il «une grande agglomération qui est saturée du point de vue routier, c'est la même chose en France, nous avons le même défi de ces villes saturées qui ont besoin de transports publics importants, d'infrastructures nouvelles importantes,(…), comment qu'on bâtit la ville de demain, c'est un enjeu pour nos deux pays, les énergies renouvelables, c'est aussi un enjeu pour nos deux pays, nous, nous avons de la difficulté qui est d'arriver à augmenter le développement des énergies renouvelables, nous souhaitons le faire avec le ministre de la Transition énergétique, Nicolas Hulot». Il avoue cependant que «c'est toujours un défi compliqué», pour interroger «comment on retrouve de la place, où est-ce qu'on installe des éoliennes, des panneaux solaires, comment est-ce qu'on arrive à stocker l'énergie renouvelable ?», et en conclure que «c'est un défi global sur lequel vous êtes concernés, nous sommes concernés, nous pouvons travailler ensemble». Sa dernière proposition «comment conjuguer compétitivité économique et maintien d'un modèle social fort ? C'est une particularité de nos deux pays, nous voulons garder à côté de notre compétitivité économique et notre soutien aux entreprises, un modèle social fort qui aide les plus fragiles, les plus faibles et qui ne laisse personne de côté(…).»

C'est ainsi que Bruno Le Maire est venu à Alger porteur d'une feuille de route, d'un plan de travail, de demandes, de suggestions, de propositions bien claires. Pour une première fois en Algérie, Le Maire aura eu tout d'un Algérien, le temps d'une visite. Il a été d'une familiarité particulière avec les responsables algériens jusqu'à les appeler «officiellement» par leur prénom. Jean-Yves Le Drian a fait d'ailleurs de même.