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Les Algériens de ce mois de novembre sont fatigués !

par Cherif Ali

Durant ce début de campagne, aucun discours politique crédible n'est venu meubler les débats : les partis de l'Alliance présidentielle préfèrent parler de politique générale et d'affirmer, surtout, leur soutien au chef de l'Etat.

Ceux de l'opposition ne répondent pas aux aspirations des citoyens, comme par exemple, Ali Benflis qui continue d'exiger « le retour à la souveraineté populaire », comprendre des élections présidentielles anticipées. Quant aux candidats, outre la pauvreté intellectuelle de certains d'entre eux ainsi que leurs compétences supposées sujettes à caution, l'on apprend également qu'ils s'apprêteraient à truster les APC en famille, si l'on en croit ce qui a été rapporté par les journaux dans des localités au sud du pays. Ces élections locales, prédisent les observateurs, risquent de battre des records en termes d'abstention : la mémoire collective, le rappelait judicieusement quelqu'un, étant abreuvée par toutes ces histoires d'urnes truquées et ces rapports sur la fraude électorale, a pris le parti de ne plus cautionner de tels rendez-vous ! Et les partis politiques ont leur responsabilité : leurs discours alarmistes, anxiogènes, et la désignation d'ennemis extérieurs meublent leurs interventions. Ceux du pouvoir en usent et abusent pour légitimer des mesures disproportionnées qu'ils viendraient à prendre. Cela fait leur jeu, c'est leur mode de fonctionnement ! Il consiste précisément à gérer les contradictions et les tensions qui pèsent sur la société du fait de la crise financière, pour y trouver une forme de stabilité. La stratégie suivie est plus de contenir ces tensions à un niveau acceptable que de les éradiquer. Elle trouve sa justification dans le fait qu'elle correspond aux sources de légitimité des gouvernements qui se succèdent qui sont contenues dans « la sécurité » et la redistribution de « la rente ». En d'autres termes, les sources de déstabilisation potentielles sont aussi des facteurs de maintien du statu quo. En attendant 2019 !

En gros, les Algériens, fatigués à l'orée de ce mois de novembre, sont appelés aux urnes : ils refusent, pour la plupart, de prendre le risque de changements politiques susceptibles de déboucher sur le chaos. Pour eux, les élections locales du 23 novembre prochain ne vont rien changer à leur destinée, tout comme des « élections présidentielles anticipées » ! Pendant ce temps-là, les petites phrases, querelles, attaques personnelles continuent à meubler la scène politique nationale, au moment même où l'horizon de notre pays tend à s'obscurcir, conséquemment à la chute brutale du prix du baril de pétrole et des agitations aux frontières. C'est aussi le temps des règlements des comptes, de l'invective et des menaces, à voir le spectacle donné par les chefs du FLN et du RND qui ne se gênent plus à exposer leurs divergences, même si, faut-il le dire, Ahmed Ouyahia continue à faire dans le politiquement correct au moment même où le docteur Djamel Ould Abbès s'est autorisé à dire « qu'il a ramené de Moscou, où il était en visite, des missiles et qu'il n'hésiterait pas à appuyer sur le bouton, si jamais quelqu'un dans la classe politique ou d'ailleurs s'aventurerait à s'attaquer à sa personne ou aux militants du FLN ». S'agit-il d'une plaisanterie ou serait-ce l'annonce d'un durcissement de la campagne électorale, d'un positionnement des uns et des autres en perspective de 2019 ?

On l'aura constaté, la sécheresse politique a gagné tous les partis ! L'heure n'est plus aux propositions et aux idées et les hommes politiques algériens n'ont pas attendu, longtemps, pour parler « dru et cru». Sous la pression des joutes oratoires, leurs mots refoulés sont, parfois, pleinement exposés, publiquement, notamment par les chaînes de TV privées. Ces dernières en veulent toujours plus et pour faire de l'audience; elles créent et survendent, elles-mêmes, des événements, même si cela ne se justifie pas. Elles sont dans l'instantané, à la différence d'un «20 heures» qui peut se préparer tout au long de la journée, et elles usent les thèmes et les sujets, recherchent le scoop, le font tourner en boucle, sans prendre la peine d'en vérifier la source. Cette indignation des uns et des autres, qui s'exprime de manière aussi discourtoise que brutale, semble plutôt convenir à certains qui pensent que la politique, c'est un sport de combat où tous les coups sont permis. Les paroles les plus blessantes, les plus insultantes, et parfois… les plus amusantes sont, paradoxalement, bien accueillies par le peuple. Les passes d'armes entre politiciens ne sont pas spécifiques à tel ou tel pays et l'insulte n'est pas un fait nouveau en politique. Elle est symptomatique de la dérive langagière et comportementale de nos sociétés. Il faut dire, également, que s'indigner et dénoncer à tout va est courageux de la part de ceux qui ont fait de la politique leur métier; mais on attend des hommes politiques, qu'on partage ou pas leurs idées, qu'ils se donnent aussi les moyens de changer ce qu'ils dénoncent ! En effet, dans une démocratie, toute la campagne électorale, par exemple, est censée s'inscrire dans le débat sur les programmes et la réflexion sur les idées. Or, et loin de cette conception, certains politiques se rabattent sur les stratégies d'une bassesse inouïe, plutôt que de mettre en avant leurs visions et programmes. Aujourd'hui, ils sont victimes d'injonctions et d'insultes, mais souvent, ils commettent eux-mêmes des dérives inacceptables : propos diffamatoires, invectives et discours haineux sont pratiquement le lot quotidien de ces « tribuns » pour tenter de jeter le discrédit sur leurs adversaires.

Doctrine, assurément ! Nouvelle, non, car en Algérie, nous sommes au stade où les ennemis de la liberté d'expression ont toute licence de s'exprimer et d'insulter qui ils veulent. Force est d'admettre que le discours de la classe politique algérienne n'est, décidément, plus ce qu'il était. Hier, fécond, révolutionnaire et progressiste en novembre 1954, aujourd'hui, en novembre 2017, il est fait d'injures, d'invectives et de menaces. Mais pourquoi tant de haine ! Les débats sérieux de fond sont relégués aux oubliettes ! On élève un écran de fumée dans le but de détourner l'attention des citoyens des questions gênantes. Mais, les Algériens de ce mois de novembre sont fatigués au point d'afficher leur défiance pour tout et partout ! Contre tout, d'abord, leurs gouvernants qui cultiveraient « l'entre soi », sans se préoccuper ou si peu du peuple. Contre, aussi, tous ces partis politiques qui ont, décidément, mis le curseur sur les présidentielles de 2019 et dont les efforts de positionnement ne sont au fait que des tentatives pour se rapprocher du pouvoir, donc de la rente. A cette défiance s'ajoutent aussi des reproches concernant les syndicats et leur tête, l'UGTA, complètement désavouée par le monde du travail, fatigué lui aussi par toutes les promesses non tenues ! Et les rapports sociaux risquent de s'exacerber davantage à l'occasion de la loi de finances 2018 et son lot d'augmentations !

C'est dans ce climat que le président de la République, mû très certainement par l'esprit de novembre, a adressé son message à la nation. Après un rappel historique des faits d'armes et des sacrifices consentis par les aînés pour arracher la liberté du pays, il a tenu à faire partager aux citoyens parmi les plus jeunes, ses observations concernant l'avenir. Pour ce faire, il a identifié la nature d'au moins trois défis majeurs auxquels le pays est confronté :

1. le défi de la sécurité du pays, des personnes et des biens sans laquelle le développement sera entravé, sinon même compromis,

2. le défi du développement économique et social qui doit être poursuivi et intensifié,

3. le défi de la stabilité politique sans laquelle il serait vain de parler de pluralisme ou de démocratie.

Oui, mais, c'est un euphémisme de dire, aujourd'hui, que notre pays traverse une période de turbulence politique et d'incertitude économique, à laquelle le président de la République doit impérativement mettre fin, en donnant un autre souffle à sa gouvernance car aujourd'hui, le pays condense tous les problèmes à la fois, ceux des pays en voie de développement et ceux d'un pays nouvellement industrialisé. Et son salut, et tout le monde est d'accord là-dessus, doit être mis entre les mains d'hommes et de femmes moins sujets aux jeux d'appareils, capables réellement de concrétiser son triple défi, et non pas de se contenter de répéter à l'envi comme certains « qu'ils travaillent à mettre en œuvre le programme du Président » !

De nouvelles générations, en quelque sorte, absoutes de nos croyances, exonérées de nos illusions, libérées de nos naïvetés et affranchies de nos connivences.

Novembre a forgé des générations entières, mais aujourd'hui, il faut avoir le courage d'admettre que ce qui était charnel pour les moudjahidine d'hier, n'est plus qu'un « ouï-dire » pour les adolescents d'aujourd'hui, tant que l'histoire, celle du pays, n'est ni écrite, encore moins enseignée correctement : certains d'entre eux persistent à croire, par exemple, que Mohamed V est un martyr de la révolution. N'a-t-il pas une rue à son nom ? Tout comme Larbi Ben M'hidi ? La faute à l'école ? Sûrement ! Aux historiens ? Aussi. A ceux qui nous gouvernent ? Principalement ! Novembre de jadis, sa quintessence, il l'a trouvée dans le fait qu'il a transcendé toutes les tendances politiques et philosophiques de l'époque : il a été responsable de leur renversement, mais il a été aussi, celui qui leur a permis de retrouver une autre raison d'être dans le combat libérateur.

Novembre 2017, les Algériens sont fatigués de tout ou presque !