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La fabuleuse odyssée de la presse écrite algérienne: Un patrimoine national, une marque de fabrique (Suite et fin)

par Mazouzi Mohamed*

«Nous n'avions toujours pas de journalistes. Mais l'avenir était abondamment ensoleillé et nous étions persuadés que c'est en « journalisant que l'on devient journaliste » (1), dira l'un parmi ceux qui, chacun dans son domaine, aideront l'Algérie à faire fonctionner une administration exsangue après le départ des Français. Un certain Serges Michel. (2)

Nous sommes en 1962, tout était à réinventer et avec peu de moyens, la France coloniale venait de quitter l'Algérie et dans ses valises, son administration et un service public qu'il fallait réaménager. On nationalisera les sièges de la presse coloniale. Les rotatives se remettront, péniblement, en marche mais dans une ambiance d'effervescence et d'enthousiasme indescriptible et désormais pour une presse algérienne indépendante.

Sous l'égide du FLN, le premier grand quotidien national d'information en langue française, ‘Al Chaâb' sortira le 19 septembre 1962, coïncidant avec les élections de l'Assemblée nationale constituante.

Le 11 décembre 1962 paraît ‘Al Chaâb' en langue arabe sous la direction de Mohamed El Mili. ‘Alger Républicain', véritable icône de la presse de combat qui était déjà en scène, depuis belle lurette et dont beaucoup de ses collaborateurs sacrifieront leur vie pour l'indépendance algérienne, continuera de paraître jusqu'à ce qu'il soit phagocyté lui et le journal ‘Al Chaâb' par le journal ‘El Moudjahid' qui réapparaîtra, en juin 1965, dans sa version finale, revue et corrigée, en fonction de l'humeur politique du moment. Quant à ‘Algérie-Actualités', il sortira, officiellement, des rotatives le 24 octobre 1965, il disparaîtra, définitivement, des étals, en mars 1997

Il fût un prestigieux hebdomadaire avec à sa tête une formidable équipe, il passera en revue les sujets les plus sensibles de l'époque. Il eut ce mérite de perdurer, intelligemment, dans un système où il fallait tourner sept fois sa langue, dans sa bouche, avant de sortir la moindre syllabe. Ce serait faire affront à cette presse écrite admirable, en essayant de résumer, en quelques lignes, sa formidable épopée post-indépendance.(3) Une véritable création de génie, une œuvre d'art, énormément d'espoir, aussitôt dissipé par un sort du destin qui était prévisible et qui continue à se perpétuer jusqu'à nos jours.

La mentalité maniaco-dépressive d'un pouvoir capable des revirements les plus inattendus, fera que cette aventure, à l'instar des précédentes n'allait pas durer longtemps.

L'euphorie médiatique de 1990 subira les mêmes revers, destin ou se mêleront passion, ferveur, lutte acharnée, dettes financières, déclin inéluctable et enfin baissée de rideau sur un rêve, une passion, un idéal, comme on rencontre peu dans un pays qui s'est arrangé pour laisser péricliter, dans une indifférence à laquelle nous nous sommes accoutumés : cinéma, théâtre, culture livresque…

Je trouve assez étrange que cette presse algérienne ait été plus menaçante du temps de la pensée unique que lorsqu'on lui permit enfin, de déballer, à tout va, tout ce qu'il y avait d'affreux, sale et méchant dans ce pays. Il reste, quand même, étrange que tout ce raffut du diable, fait par une presse, pendant trois décennies (1990/2017), à propos du plus grand cambriolage étatique de tous les temps, une montagne de scandales financiers et de corruption, au plus haut sommet de l'Etat, ce qui laissait supposer que nous disposions de la presse, la plus libre au monde, mais qui au final n'a pas permis l'arrestation d'un seul de ces gros chenapans. Je me laisse à penser, parfois, ce que vaut réellement, alors, une presse qui peut divulguer tout ce qu'elle veut, face à un pouvoir qui peut majestueusement faire ce qu'il veut. Garante aux yeux du monde d'un Etat de droit, le pouvoir s'accommode de sa présence tapageuse mais sans qu'elle ne puisse constituer de réelle menace, car la seule véritable pièce dans cet échiquier du diable est, de toute évidence, la garantie d'une justice docile acoquinée à un Parlement concupiscent. La presse peut chanter, à tue-tête, le temps qu'elle voudra.

L'émergence du Net finira par achever ce qui subsistait, encore, de résistance chez cette presse écrite. N'y arriveront à survivre que ceux qui auront disposé des moyens à même de leur permettre de s'adapter à ce nouveau système de diffusion de l'information inédit et impitoyable.

Vingt-six quotidiens et 34 hebdomadaires auront disparu, depuis 2014, du paysage médiatique national qui comptait 140 titres, révélera, récemment le ministre de la Communication Djamel Kaouane. Il est même à prévoir, face à un exponentiel amenuisement des rentrées financières inhérentes à la baisse des recettes publicitaires, la disparition d'autres titres. Il est, quand même, utile de rappeler que les bouleversements extraordinaires induits par la révolution numérique ne sont pas un phénomène nouveau et ne touche pas, uniquement, la presse écrite algérienne mais l'ensemble des activités de l'espèce humaine.

Pour cause de chute des recettes publicitaires, le célèbre ‘Washington Post' se déleste de son édition hebdomadaire lancée il y a plus de 25 ans, son tirage passera en 10 ans de 150.000 à 20.000 exemplaires, victime de la chute des recettes publicitaires liée au déclin de la diffusion et à la désaffection des lecteurs au profit des sites gratuits en ligne. La version quotidienne du ‘Post', connaîtra les mêmes difficultés financières et pour les mêmes raisons. En 2012, le non moins célèbre magazine américain ‘Newsweek', après une époque faste qui aura duré 80 ans, quittera le tout papier pour basculer, entièrement, en numérique, un bouleversement majeur induit, là aussi, par les difficultés financières de la presse. L'ensemble de la presse américaine, comme dans de nombreux autres pays, souffre d'une baisse de sa diffusion et de ses revenus publicitaires, de plus en plus captés par Internet, notamment.

En Algérie, la presse nationale écrite saura s'adapter, assez tôt, aux impératifs du tout numérique. El-Watan, est le premier journal, dès 1997, à investir le Web. Il sera vite suivi, les deux années suivantes, par Le Matin, Le Jeune indépendant, El-Khabar, etc.

En dépit des énormes réticences, lenteurs et difficultés en matière technique, juridique et financière rencontrées, au début, quant à la systématisation des N.T.I.C. L'Algérie évolue à un rythme assez lent mais assidu. De vraies équipes rédactionnelles électroniques ont investi le Web, les débits se sont améliorés, la publicité ou les services, en ligne, entrent, progressivement, dans les mœurs. L'optimisation des ‘Webmaster' a rendu les journaux plus attractifs, avec un lectorat important et en constante évolution. Comme on constate, également, l'apparition de plusieurs ‘pure players' (journaux d'information n'existant qu'en version numérique) algériens qui deviennent des références, que ce soit des sites d'actualités (T.S.A, Impact 24, Algérie patriotique, Algérie Focus, DNA…) ou des sites plus spécialisés (Maghreb-Emergent, DZ.foot, IT Scoop, WebiMag , Yabiladi, MobileAlgérie, AutoMédias, Oued Kniss…)

Lors d'une enquête effectuée par la Chaîne ‘ARTE' et diffusés à travers un documentaire fort intéressant intitulé « Presse : vers un monde sans papier », il est envisagé, à long terme, de voir quasiment la disparition de tous les journaux, selon des dates différentes (Australie en 2022 ; Espagne, en 2024; France, en 2029 ; aux Etats-Unis, où 150 quotidiens ont fermé leurs portes en 10 ans, ce monde sans papier est annoncé pour 2017). Tous les journalistes aujourd'hui, pour ne pas dire tout le monde, savent se servir d'une caméra vidéo, monter son propre reportage et le poster sur un site. La blogosphère, les réseaux sociaux sont, parfois, susceptibles de devenir des tribunes qui servent de plate-formes à tout et à n'importe quoi.

Quels moyens et quels critères pour un profane ou pour quiconque de trouver son chemin dans cet enchevêtrement d'informations ? En évaluer «objectivement» le contenu s'avère extrêmement difficile. La toile devient un espace fort inquiétant et dangereux dans la mesure où la vérité côtoie satire diffamatoire, désinformation, mensonge, manipulation …

Si la presse écrite traditionnelle, véritable institution chargée de socialiser, sainement, le citoyen, de participer à la formation d'une opinion publique lucide et éclairée, devait dans ses luttes quotidiennes, affronter des régimes absolutistes, le véritable défi aujourd'hui est ailleurs, c'est réussir à conserver la fidélité d'un internaute otage d'un monde virtuel, séducteur et envoûtant, et qui propose des services mirobolants.

Si «Le Moi n'est pas maître dans sa propre maison» comme le soulignait le psychanalyste Freud, comment alors avoir une emprise totale sur l'invisible processus de notre mental qui nous conduit à gérer de manière consciente, intelligente, sensée, saine (ou l'inverse) l'ensemble de nos décisions, de nos choix. Sommes-nous conscients que notre «vie numérique, virtuelle à laquelle nous consacrons chaque jour, un temps considérable, reste une manière ou un mode de vie, de consommation qui nous est imposé et auquel nous y adhérons sans que nous n'ayons, le plus souvent, aucune autre alternative. Ceux qui mettent à notre disposition cette technologie qui offre, chaque jour, des services et applications multiples, variés et affriolants n'agissent pas, exclusivement, pour rendre notre vie meilleure, cela leur permet, également, d'engranger des fortunes colossales qui se chiffrent en milliards de dollars. (Facebook, Google, youtube , Apple , Amazon, Ebay, Baidu, instagram…).

Ce ne sont, pourtant, ni des usines, ni des multinationales agroalimentaires, ni des entreprises automobiles… Ils créent seulement pour nous un nouveau monde, nous vendent de nouvelles identités, une autre manière de nous concevoir et interagir avec tous les autres qui sont coincés, comme nous, dans cette bulle énorme. Ainsi, leur intérêt primordial, c'est que nous ne réussissions jamais à nous évader de cette bulle. Sans la moindre résistance, nous nous y soumettons avec plaisir et vif intérêt, pendant que nos génies se surpassent en intelligence, pour dissiper, chaque fois notre ennui, notre lassitude, notre désintérêt.

Les derniers «iPhones» me rappellent la lampe magique d'Aladin, ils promettent d'exaucer tous vos vœux, vous n'aurez qu'à câliner votre clavier, ne pas le quitter des yeux. Vos neurotransmetteurs se mettront en marche (dopamine, sérotonine, adrénaline…) tout le cocktail est là pour vous ragaillardir, et avec un circuit de récompense en prime. Vous serez envahi par un sentiment de puissance, d'ubiquité. Face à cette béatitude narcissique, vous passerez votre temps à vous délecter et satisfaire votre égo, à travers l'écran de votre bidule électronique (flaque d'eau de Narcisse).

Le système du «data mining», se chargera de recueillir des renseignements, à votre sujet et constituer votre profil statistique afin de le revendre au plus offrant, de potentiels acheteurs anonymes. On saura quasiment tout ce qui concerne, votre vie la plus intime, vos besoins les plus inconscients. On négociera sur un marché mondial d'un autre type, vos besoins, vos désirs, vos faiblesses, tout cela pour pérenniser en boucle votre vulnérable, votre dépendance qui constitue le fonds de leur commerce.

En 2004, Patrick Le Lay, alors président-directeur général du groupe TF1, fait, naïvement, allusion à un concept, le « temps de cerveau humain disponible », un phénomène qui résume, à lui tout seul, le mercantilisme machiavélique de cette réalité virtuelle. Il dira : « Or, pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons aux marques, c'est du temps de cerveau humain disponible».

On parlait, à cette époque, du pouvoir subliminal de la télévision, on était à mille lieues d'imaginer que ce même pouvoir allait être augmenté, au centuple, par les nouveaux hypnotiseurs du Web.

C'est cette menace sournoise, virulente et pandémique à laquelle la presse sera confrontée. Les états totalitaires et liberticides sont vieux jeux, aujourd'hui, Il ne s'agit plus de liberté d'expression, c'est un enjeu suranné, on se dispute dans une compétition féroce ce «Temps disponible de notre cerveau», autrement dit, notre débilité mentale.

La presse a-t-elle les moyens de lutter contre ces marchands de sable ?

Il y a aussi d'autres types de menaces auxquels la presse doit faire face : c'est de conserver une ligne éditoriale pure, noble et entièrement indépendante qui ne soit pas le jouet d'un monde politico-financier féroce. Aucune presse au monde n'est à l'abri de ces dérives. En 2016, l'Association ‘Reporters Sans Frontières' (RSF), dans son classement mondial de la liberté de la presse, dresse un tableau peu reluisant sur ce quatrième pouvoir partout dans le monde. Elle dira : «Le paysage médiatique français est largement constitué de groupes dont les propriétaires ont d'autres intérêts, qui souvent pèsent beaucoup plus, que leur attachement au journalisme». Le livre « Les nouveaux chiens de garde » de l'écrivain et journaliste français Serges Halimi, dressera un tableau pathétique d'un système médiatique français complètement perverti par un jeu d'influences, d'intérêts réciproques et de domination qui nuit, énormément, à la liberté et au droit à l'information tels que le peuple est en mesure d'espérer.

«Le contre-pouvoir s'est assoupi avant de se retourner contre ceux qu'il devait servir. Pour servir ceux qu'il devait surveiller. Est-ce plutôt l'impudence de leur société de connivence qui, dans un périmètre idéologique minuscule, multiplie les affrontements factices, les notoriétés indues, les services réciproques, les omniprésences à l'antenne ? Est-ce, enfin, l'assaut répété et chaque fois victorieux - des industriels contre les dernières citadelles de la liberté de la presse?» (4)

*Universitaire

Notes :

1- Mustapha Benfodil , « Youcef Ferhi, ancien directeur d'Algérie-Actualité , raconte les premières années de la presse post-indépendance : De l'exaltation révolutionnaire à la liquidation physique » , El-Watan du 22/01/2017

2- Serge Michel, de son vrai nom Lucien Douchet, journaliste et romancier, libertaire et fervent militant anticolonialiste, considéré comme «le père technique de la presse quotidienne nationale», il adhère au seul parti nationaliste ouvert aux Européens, l'UDMA de Ferhat Abbas et endosse l'habit de journaliste au service des colonisés sous le nom de Serge Michel. Ami de Kateb Yacine, il forme de nombreux journalistes algériens tels que Bachir Rezzoug ou Kamel Belkacem.Il rejoint ensuite le FLN, dont il prend en charge la communication: presse, radio, cinéma. Il contribue notamment à l'impression du premier journal du FLN : Résistance algérienne

3- Voir à ce sujet le livre-témoignage «10 ans de presse. 1962-1972», paru aux éditions Dahlab, en 2013, de Youcef Ferhi, pionnier de la presse algérienne, rédacteur en chef du Journal «Algérie-Actualités» de 1965 à 1972.

4- Serge Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde, Raisons d'agir, p11,12 , éditions, Paris, 1997