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Belfedil Cheikh Hafsi, militant du FLN, consultant international au « Le Quotidien d'Oran »: Le FLN, Belkhadem et la régionalisation

par Interview Réalisée Par Ghania Oukazi

Cheikh Hafsi a été pendant une quinzaine d'années cadre à Sonatrach, enseignant à l'université d'Alger et plus tard à HEC (Haute Ecole de Commerce) à Montréal. Il a aussi formé en management des cadres d'entreprises nationales. Il a été député FLN entre 1982-1987 pour la wilaya de Saïda et en même temps membre du Conseil de la magistrature. Il a été le seul militant à voter contre l'intronisation de Amar Saïdani. S'il parle dans cette interview du FLN et de son fonctionnement, il met aussi en exergue les analyses du parti de problématiques importantes pour le pays. Ainsi, rappelle-t-il que la régionalisation et le fédéralisme ont été évoqués dans un des documents que le parti avait remis au Président de la République. Hafsi pense qu'il faut en (re)parler aujourd'hui, parce que les contingences nationales et internationales l'exigent. «Il est grand temps de s'y préparer sereinement (…) plutôt que de risquer de subir le processus par la violence», dit-il.

Le Quotidien d'Oran: Vous êtes militant du FLN et mouhafedh de la région Amérique du Nord. Vous êtes aussi le seul à avoir voté contre Amar Saïdani qui succédait à Abdelaziz Belkhadem au poste de secrétaire général du parti. Avez-vous pu continuer depuis à activer normalement au sein de ce parti et en êtes-vous toujours mouhafedh ?

Belfedil Cheikh Hafsi : Je suis toujours militant et je le resterai par conviction. Quant au poste de mouhafedh, je fus désigné par le secrétaire général de l'époque, Abdelaziz Belkhadem. Est-ce que j'active normalement ? Ma réponse est non dans la mesure où je ne participe plus au processus décisionnel et je ne suis plus membre du Comité central du fait que je m'étais opposé ouvertement à l'intronisation de Saïdani. Il fallait avoir le courage de dire non même si cela n'avait aucun poids face à la décision du président du parti. Du fait de mon geste, Saïdani m'a alors ignoré au sein du parti. J'ai continué à activer mais dans la dissidence. Aujourd'hui, je suis oublié par l'actuel secrétaire général, Djamel Ould Abbas, parce que je suppose que le poste ne représente pas beaucoup d'importance pour les objectifs du parti en ce moment.

Q.O.: Vous semblez très proche de Belkhadem. L'êtes-vous par amitié à sa personne ou par reconnaissance à des compétences qu'il aurait en tant que leader politique ?

B.C.H: L'un n'exclut pas l'autre. Oui, je suis proche de Belkhadem par amitié. Une amitié qui dure depuis plus de trente années.

Compétences ? Oui, il en avait en matière de gestion du parti. Rappelez-vous que de son temps, le parti activait de façon efficiente. C'est de son temps que le parti multipliait des rencontres auxquelles participaient les militants sans distinction mais aussi beaucoup d'acteurs nationaux même s'ils n'avaient aucun lien organique avec le FLN. On peut dire que le SG de l'époque avait donné au parti un rôle de faire-valoir. Le FLN déclarait et justifiait sa position sur toutes les questions de l'heure grâce aux riches débats qui s'instauraient avec la participation de beaucoup d'acteurs de la société.

L'arrivée de Saïdani a, par contre, instauré un vent de règlement de comptes : un glissement du parti du pouvoir en parti au service du pouvoir. Quant au secrétaire général actuel, il a fait prévaloir l'intérêt personnel au sein du parti faisant souffler un vent de copinage, de marchandage et de course aux postes ouverte aux opportunistes. Si avant le parti choisissait des candidats, aujourd'hui il nomme les amis à des postes.

Q.O.: Parti au pouvoir et parti au service du pouvoir, le premier diffère-t-il beaucoup du second quand le chef de l'Etat en personne s'en réclame président ? Le FLN n'est-il pas les deux à la fois ou, comme vous l'avez souligné plus haut, il est un instrument de propagande et de marchandages politiques au profit d'intérêts?

B.C.H: Quand on est au pouvoir, on participe au processus décisionnel. Quand on est au service du pouvoir, on sert d'alibi, on sert de support et on légitime le processus décisionnel mais on n'y participe pas. Cependant, l'histoire du parti, la qualité de son président et les caractéristiques de la classe dirigeante font effectivement qu'il est les deux à la fois. La frontière entre les deux peut paraître invisible. C'est donc selon les circonstances et les besoins, il est un instrument ou une force.

Q.O.: Pourquoi selon vous, Belkhadem a-t-il été évincé avec une telle dureté par Bouteflika, non seulement de son poste de SG du FLN mais de toutes les instances ?

B.C.H: L'objectif de tout homme politique est de conquérir le pouvoir. Belkhadem ne doit pas être différent de cela, sinon il ne serait pas un politicien. Cependant, le pouvoir doit être conquis dans la loyauté et la patience. Cela veut dire qu'il faut attendre son heure. Selon les informations de l'époque, Belkhadem aurait outrepassé les règles du jeu. Est ce vrai ? Est-ce faux ? On le saura peut-être un jour.

Q.O.: Son retour est-il possible dans une conjoncture aussi trouble ? Ou alors pensez-vous qu'il est fini en tant qu'homme politique ?

B.C.H : Si c'est un homme politique, alors il ne doit pas être fini. Il doit faire son introspection et corriger les éventuelles erreurs, en somme, faire son mea culpa et se faire oublier en laissant passer la tempête.

Q.O.: La tempête qui l'avait emporté n'est-elle pas passée encore ? A-t-il été moins prudent que les autres responsables qui nourrissent l'ambition d'accéder aux commandes du pays en 2019 ?

B.C.H: Je vous l'ai dit, un homme politique ambitionne de détenir le pouvoir un jour. Cependant, pour y arriver il faut construire, ne pas bousculer les forces en présence, ni les inquiéter. L'incertitude est l'ennemie de toute ambition particulièrement en politique. Ce qui est certain, Belkhadem respecte et applique la décision du président.

Q.O.: Considérez-vous que le FLN et tous les autres partis politiques, qu'ils soient les soutiens du pouvoir ou ses opposants, se préparent comme il se doit aux élections locales du 23 novembre prochain ?

B.C.H: Avoir des difficultés à trouver de bonnes candidatures (cela est différent du nombre de candidats) dénote de l'impréparation de la structure politique. Que cela se remarque dans un petit parti politique, ça pourrait se comprendre mais se passer au sein du FLN, c'est grave, avec la richesse humaine et les nombreux cadres qui existent au sein du parti. Cela veut dire alors qu'il y a eu une politique de marginalisation à un moment ou un autre. Non, les partis ne sont pas préparés comme il se doit. Mais ces partis seront sauvés par le gong. Car les élections revêtent une importance fondamentale pour la population du fait qu'elles concernent leurs intérêts immédiats. Avec ça, je crois que la participation sera acceptable et le FLN raflera la majorité par dépit et habitude (comprendre chez la population).

Q.O.: L'on dit qu'à chaque élection, y compris au temps de Belkhadem, les têtes de listes paient des sommes faramineuses pour décrocher un mandat, d'autres changent carrément de camp alors que la constitution l'interdit. A quoi est dû tout ce désordre ?

B.C.H: Je dirais à l'opportunisme. Aucune structure politique, qu'elle soit importante ou pas, ne fait une gestion adéquate de ses cadres et militants. Il s'en déduit que tout est permis pour tous. Nous avons remarqué lors du dernier congrès FLN que des militants conjoncturels ou de circonstance et qui n'avaient même pas leur carte de militant se retrouvaient propulsés membres du Comité central alors que les statuts du parti exigent au moins 10 ans de militantisme. Pourquoi alors s'étonner que la course aux postes se fasse avec tous les moyens immoraux ? Aucun parti, quelle que soit sa taille ou son importance, ne respecte ses statuts.

Q.O.: Une commission nationale indépendante pour la surveillance des élections suffit-elle à garantir la légalité, la transparence et la crédibilité aux scrutins ?

B.C.H: Quelle que soit la structure, elle est constituée de personnes faisant partie du microcosme politique national. Si ces personnes peuvent être capables de tout faire pour se faire désigner tête de liste pour une quelconque élection, comment voulez-vous qu'ils deviennent subitement respectueux de la morale et défendre la crédibilité et la transparence ?

Q.O.: N'est-ce pas le pouvoir qui permet ou recommande le recours à toutes ces pratiques malveillantes jusqu'à défier toutes les lois de la République avec à leur tête la constitution ?

B.C.H: Je ne crois pas que le pouvoir permet ou recommande cela. Cependant, la complexité de la tâche et la masse des actions à entreprendre pourraient entraîner cela. Des erreurs inévitables mais non voulues sont toujours possibles.

Q.O.: Le FLN continue de choisir des candidats qui n'ont aucun charisme politique et ce pour toutes les instances, c'est d'ailleurs le cas pour l'ensemble des partis en général. Un tel choix est-il délibéré ? A quelles fins ? Dans ce cas, comment un P/APC peut-il gérer sa commune ?

B.C.H: Le manque de charisme des candidats choisis n'est pas voulu mais imposé par la faiblesse de la gestion des ressources humaines et autres au sein des partis. De par son importance, le FLN ne devrait pas faire l'impasse. Mais à ma connaissance, hormis les périodes de Messâadia et celle de Belkhadem, il n'y a pas eu de politique de gestion des cadres du parti. Nous ne sommes plus habitués à voir le FLN évaluer d'abord ses compétences puis proposer ensuite aux militants choisis d'être candidats.

A chaque opération électorale, on demande aux candidats de fournir les documents justifiant leur candidature. Cette façon de faire entraîner automatiquement une carence dans la compétence et l'expérience dans la gestion des affaires publiques. Cependant, un P/APC n'est pas obligé d'être spécialiste s'il est aidé par des assistants non élus qui sont censés préparer la décision qui doit être prise par les élus. On peut dans ce cas admettre que l'élu aidé peut user de son bon sens pour décider en toute bonne foi dans l'intérêt de ses citoyens.

Q.O.: Beaucoup d'argent a été injecté dans la gestion des collectivités locales sans trop de résultats positifs. Des élus incultes peuvent-ils comprendre ce qu'est une autorisation de programme dans tous ses aspects ?

B.C.H: L'argent injecté ne l'a pas été au bon endroit. Pour être bien gérée, une APC a non seulement besoin d'élus mais également de technocrates pour être leur mémoire et leur soutien et aussi pour établir le lien entre les différentes APC. Dans ses conditions, si un élu est bien assisté, il importe peu qu'il soit inculte. L'argent doit alors être injecté dans la formation de ces technocrates, dans l'introduction de techniques modernes de gestion, de nouvelles technologies et autres…

Q.O.: Une réorganisation territoriale par la création de plusieurs wilayas déléguées à travers le pays devient-elle une nécessité pour sensibiliser les citoyens autour du développement de leur «cité» et forcer la main aux autorités locales pour le réaliser?

B.C.H: Toute action de décentralisation et de rapprochement des citoyens est la bienvenue quelle qu'en soit la forme. L'amour du pays commence d'abord par l'amour du village – passage obligé – donc l'action du pouvoir central est de tout faire pour susciter cet amour pour la communauté dans laquelle on vit, où on veut briller, se faire reconnaître et apprécier. Ceci desserre l'étau sur le pouvoir central et ses hommes.

Q.O.: Dans le premier programme quinquennal du président de la République, il était question de préparer le pays à une régionalisation sur des critères économiques et sociaux précis. C'est d'ailleurs ce qu'a retenu dans son rapport la commission de réforme des missions et des structures de l'Etat. Dans le sillage de votre réponse, une telle problématique reste-t-elle d'actualité ?

B.C.H: Bien sûr qu'elle reste d'actualité aujourd'hui plus qu'avant, car c'est la voie la plus efficace pour faire participer la population à la gestion du pays, protéger la société et promouvoir la paix et la sérénité.

Q.O.: On croit savoir que cette question a été évoquée -au temps de Belkhadem- dans un document rédigé par vos soins au nom du FLN et remis au président de la République. Pourriez-vous nous en préciser l'idée en substance ? Qu'en pense le président de la République ?

B.C.H: Effectivement, quelques années après le début du premier mandat, nous nous sommes permis en tant que militants du parti FLN d'envoyer un document de réflexion au président de la République sur le fédéralisme. Nous en exprimions l'intérêt, la forme et les objectifs. Il n'y a pas eu de réponse formelle.

Cependant, nous avons appris d'une manière informelle que l'idée était prématurée.

Q.O.: Justement, on croit savoir aussi (nous l'avons appris à l'époque auprès du cabinet de Belkhadem alors SG du FLN) que le président de la République a recommandé au FLN de ne pas parler de fédéralisme ou d'Etat fédéral mais plutôt de régionalisation des territoires. Est-ce pour éviter la connotation politique du concept ? Dans ce cas, les deux concepts diffèrent-ils beaucoup l'un de l'autre tout autant de l'autonomie à laquelle certaines voix appellent à partir de la France et même d'Israël ?

B.C.H: La régionalisation n'est pas très différente mais elle y prépare. La fédération permet de faire une régionalisation avec un processus décisionnel local tenant compte de la culture, des habitudes et des sensibilités de la région avec cependant un vecteur commun : le pays. La fédération va ainsi plus loin que la régionalisation dans la délégation des pouvoirs et la décentralisation de la décision.

La régionalisation maintient et renforce le cordon ombilical, alors qu'au contraire, le fédéralisme libère les entités et les communautés régionales. De toutes les façons, il est grand temps de s'y préparer sereinement en en dominant et contrôlant le processus et le calendrier, pour un aboutissement en douceur dans les années à venir. Il doit en être ainsi plutôt que de risquer de le subir par la violence.

Le développement géostratégique, la recomposition dans le monde et la tendance entraîneront automatiquement ces changements. Cependant, les manœuvres, les manipulations ainsi que les interprétations qui ont précipité le pays dans une situation de fragilité intérieure, ont fait que l'idée de fédération a été mise sous silence.

Depuis, de peur d'entraîner la société dans une spirale de division, les décideurs ont gelé non seulement le projet mais même le processus de réflexion. Est-ce le moment de le remettre sur la table ? Tout dépend des objectifs et de la stratégie des décideurs en place…