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M. Boukrouh serait-il un khechiniste ?

par Kitouni Hosni*

Accuser M. Noureddine Boukrouh d'être dominé par une pensée colonialiste au moment où celui-ci s'attaque au pouvoir, c'est prêter le flanc à être considéré comme l'allié objectif de ceux que M. Boukrouh dénonce.

Je suis convaincu pourtant en écrivant ces lignes servir le courant du changement, parce que c'est au moment où le combat politique atteint son point de non-retour qu'il est nécessaire et utile de débusquer les pensées et les idées qui paraissent aujourd'hui secondaires, mais qui peuvent s'avérer plus tard terriblement nuisibles à la concrétisation des objectifs mêmes pour lesquels on s'est battu.

Je considère donc que les débats de fond sont aujourd'hui indispensables pour éclairer les enjeux du moment , mais aussi pour préparer l'avenir. Pourquoi selon moi, M. Boukrouh développe une conception du peuple algérien et de son rôle dans l'histoire apparentée à l'idéologie coloniale ?

Je pensais cela de M. Boukrouh, mais ses récentes interventions me l'ont rendu quelque peu sympathique et même courageux. Ses attaques contre le « Pouvoir en place » ont de l'allure en tous les cas du mordant et méritent à ce titre notre considération sinon notre respect. Mais voilà que sa dernière sortie sur l'initiative des trois personnalités nationales, (Taleb, Yelles, Abdenour ) m'a fait l'effet d'une douche froide. Sa réponse, me rappelle ce mot chinois « quand le doigt désigne la lune, l'imbécile regarde le doigt ».

N'ayant sans doute pas compris les sens de leur message, au lieu d'y voir une initiative confortant la sienne, il accuse au contraire les trois personnalités de l'avoir plagier et de venir chasser sur ses plates-bandes, comme si au point où nous en sommes une seule voix suffisait , fut-elle celle de Boukrouh pour renverse le cours terrifiant de notre dérive collective. Bref, sa réaction met à nu l'homme et révèle la flagornerie du politique à l'égo surdimensionné… Forcément, après cela on va voir de plus près, s'il y a pas une trace lointaine de cette incapacité à se penser collectivement.

En lisant son dernier texte publié sur sa page Facebook sous le titre « Problèmes algéro- algériens » j'ai alors découvert pourquoi finalement M. Boukrouh ne peut donner que du Boukrouh : une pensée méprisante pour tout ce qui est peuple ou s'en apparente. Pour les besoins de sa démonstration « l'union fait la force » il va chercher ses arguments dans l'histoire et découvre ainsi que les Algériens, depuis la nuit des temps sous l'effet d'un esprit atavique n'ont jamais réussi à sceller leur union face à l'adversité, exceptée entre 1954-1962 !

Voilà ce qu'il écrit, je reprends volontairement le passage dans son entièreté :

«L'Emir Abdelkader, le Bey Ahmed, El-Mokrani, Cheikh al-Haddad, Boubaghla, Boumâaza, Bouamama, ainsi que d'autres vaillants résistants, ont pris la tête de mouvements de révolte, mais sporadiquement. Aucun n'a pu compter sur une mobilisation dépassant les limites de sa tribu, de la confédération de tribus qu'il a pu réunir ou de sa zone d'influence.

Quand une ou plusieurs tribus se soulevaient, c'était leur affaire. Quand une région s'enflammait, c'était son problème. La seule fois où ils l'ont fait, c'était entre 1954 et 1962, encore qu'il y a eu plus d'Algériens sous l'uniforme français (100.000 harkis au bas mot) que d'Algériens sous l'uniforme de l'ALN (60.000 moudjahidentre l'intérieur et l'extérieur)1. »

Une remarque factuelle au passage, les héros sont cités ni dans un ordre chronologique ni dans un ordre alphabétique, mais dans l'indifférence débonnaire comme s'il s'agissait de ses voisins de palier ; placer Boubaghla (1854) après El Haddad ( 1871) et avant Boumaza (1845-1847) cela ne lui semble pas important. Passons. Ensuite il y a son interprétation des historiques qui sous-tend sa démonstration.

Que l'Algérie n'aie pas été un État constituéen 1830 est un fait historique ! Qu'elle ait été divisée en tribus, cela aussi est un fait, mais de là à conclure qu'aucune tribu n'a jamais réussi à s'unir à une autre pour résister à la colonisation, qu'aucun soulèvement n'a réussi à franchir les limites d'une tribu, c'est tronquer l'histoire et volontairement rabaisser les résistances à des révoltes. Cette interprétation de l'histoire appartient à un courant historiographique qui a un nom : il s'agit de l'école coloniale dont le chantre est Felix Gautier.

Je ne veux pas rappeler ici tous les événements de la résistance, leur organisation, leur extension et leurs résultats ce serait trop long. Pour montrer l'inanité des affirmations de M. Boukrouh, je me contenterai que ses exemples :

Emir Abdelkader : durée de la résistance 1830-1847. Deux traités signés avec la France lui reconnaissant la souveraineté pleine et entière sur les deux tiers du territoire algérien. Toutes les tribus ( à l'exception des Douairs et des Zmouls) sont sous son autorité dans la Province d'Oran, et son influence s'étend jusque dans la Mitidja et la Grande Kabylie, grâce notamment à de nombreux Khalifa. Il réussit ainsi à constituer une armée, une administration, il frappe monnaie, développe une petite industrie d'armement. Pour le combattre, la France mobilise 105.000 hommes (1845). Dans l'histoire des colonisations, ce fut la plus pléthorique armée qu'un pays européen n'ait jamais mobilisée dans une guerre de conquête. Comme le souligne pertinemment l'historien suisse Bouda Etemad :

« La France en Algérie a mobilisé jusqu'à plus de 100.000 hommes au milieu du XIXe siècle, alors que le maximum de troupes européennes stationnées en Inde britannique ( vers 1913) et dans les Indes néerlandaises ( dernier tiers du XIXe siècle) ne dépasse pas respectivement 76.000 et 17.000 hommes. Pourtant l'Inde et l'Indonésie sont à la fin du XIXe siècle respectivement de 56 et 9 fois plus peuplées que l'Algérie 2».

Au moment où l'Emir Abdelkader semble battu, en 1844-45, c'est un autre vaillant combattant de l'Oranie, Boumaza qui prend le relai. Durant deux années, les tribus du Dahra dans une résistance héroïque, mènent sous son étendard le combat contre les sinistres Saint Arnaud et Pélissier, obligeant l'armée à recourir aux méthodes les plus barbares, les enfumades, quatre au moins, pour briser l'insurrection. Alors que Boumaza semble battu, en septembre 1845, l'Emir revient en Algérie et ses troupes piègent le sanguinaire Montagnac et ses soldats ( près de Tlemcen) dans une embuscade où les Français perdent 415 d'entre eux sur le champ de bataille. Un mois plus tard, 200 soldats encerclés par les cavaliers de l'Emir préfèrent se rendre plutôt que de combattre. Ces coups spectaculaires peuvent-ils être conçus , organisés et mis en œuvre par une tribu isolée ou même par une confédération de tribus fut-elle assez nombreuse. Cela démontre au contraire un haut niveau de mobilisation sur une grande échelle, un service de renseignements, une logistique exigeant des forces et une organisation considérables.

Réduire la résistance de l'Emir Abdelkader ( 1830-1847) à une guerre tribale c'est assurément faire montre d'un mépris de soi qui relève précisément « Khechinisme » dont Boukrouh accable ses compatriotes. La lecture qu'il fait de notre histoire, réduisant des mouvements insurrectionnels à des révoltes sporadiques, tribales, est une explication par « le déterminisme racial » si cher à F. Gautier et autre E. Mercier (Mohamed-Chérif Sahli, Décoloniser l'histoire ).

Et que dire de l'insurrection de 1871, est-elle aussi une révolte sporadique ? Commencée à Souk Arras avec la révolte des Spahis ( 20 janvier 1871) elle se déroule en Kabylie orientale chez les Ouled Aïdoun ( février 1871), s'étend à Tébessa (8 mars 1871) puis au Medjanah ( 16 mars 1871) et à la Grande Kabylie ( 27 mars 1871)pour ensuite enflammer la Kabylie orientale sous l'impulsion de Hocine Moula Chokfa et Ben Fiala pour aller enfin soulever les deux tiers de l'Algérie. Ce n'est pas une ni deux tribus ni même une confédération qui entrent dans mouvement, mais bien 313 tribus ou douars en tout. Tels sont les faits. Si l'insurrection de 1871 a atteint un tel niveau de mobilisation et de combattivité, c'est bien à cause du travail de fourmis entrepris durant plusieurs années par la Confrérie Rahmanya. La question historique que M. Boukrouh aurait dû se poser et qui se pose effectivement est celle de savoir : pourquoi malgré son étendue et son ampleur cette mobilisation de masse n'est pas parvenue à renverser le rapport de force en sa faveur ? Et se posant cette question il aurait alors pu trouver un lien avec la situation actuelle : l'incapacité des multiples révoltes locales à pouvoir faire leur jonction organisationnelle et politique ?Une des pistes semble être l'absence d'une maturation de la conscience collective, seule capable de transformer la masse en force.

M. Boukrouh jubilatoire assène ensuite en guise de cerise sur le gâteau, que durant la guerre d'Algérie il y a eu plus de Harkis que de Moudjahid. Voilà encore une pensée « Khechiniste », pleine de mépris de soi, comme quoi nous aurions eu parmi nous plus de traitres que de vaillants combattants.

Boukrouh devrait savoir que toutes les colonisations depuis 1725 à 1913 ont utilisé les forces locales pour coloniser les indigènes, appliquant ainsi la règle selon laquelle la gestion d'une colonie doit être la moins couteuse possible pour la métropole. Ainsi l'Angleterre a pu conquérir l'Inde avec 300.000 soldats fournis par les roitelets locaux contre seulement 76.000 soldats venus d'Europe. Et la conquête de l'Afrique française a mobilisé moins de 10.000 soldats français, tout le reste a été fourni par troupes noires indigènes. De ce point de vue l'Algérie est considérée comme un cas atypique, voire une exception, puisque la France n'a pas réussi à remplacer les forces métropolitaines par les forces locales. Celles-ci ont toujours fourni seulement un appoint durant toute la conquête. Clauzel, qui le premier avait cru pouvoir réunir sous ses ordres 13.000 zouaves s'est cassé les dents et il a fallu remplacer les autochtones par les étrangers. Au plus fort de la guerre de conquête, les supplétifs musulmans n'ont jamais dépassé le chiffre de 10.000 éléments. Les choses vont changer après 1911 et l'application de la conscription aux Algériens. C'est alors qu'il est devenu moralement supportable d'être un soldat français, puisqu'on prenait les armes pour allait tuer de l' Européen.

Outre cela M. Boukrouh fait une lecture de la guerre de libération tout à fait erronée, comme si elle avait opposé deux armées conventionnelles. Il oublie que la lutte du 1er novembre a été une guerre du peuple, qu'elle puisait sa force ni dans le nombre ni dans les armes, mais dans la conscience collective, produit d'une longue maturation historique. Boudiaf disait, « jeter la révolution dans le peuple et il saura la prendre la charge ». C'est exactement ce qui s'est passé. Les « 60.000 Moudjahidin » n'étaient que la partie visible de l'iceberg, représentant une infime minorité du peuple en marche ! Ils constituaient une sorte de quintessence de la lutte, sa manifestation brutale, violente, sanglante, mais pas toute la lutte , car celle-ci se déroulait non sur les champs de bataille, mais dans le quotidien, sous la forme de 1000 et une petite résistances par lesquelles le peuple faisait sentir à la France qu'elle avait perdu la partie. Le courage, la vaillance des Algériens c'est d'avoir précisément su développer une infinité de manières de combattre le colonialisme, F. Fanon résume cela très bien :

« La violence qui a présidé à l'arrangement du monde colonial, qui a rythmé inlassablement la destruction des forces sociales indigènes, démoli sans restrictions les systèmes de référence de l'économie, les modes d'apparence, d'habillement, sera revendiquée et assumée par le colonisé au moment où, décidant d'être l'histoire en actes, la masse colonisée s'engouffrera dans les villes interdites »

Quels beaux exemples du génie et de la ténacité populaire que ces mères, ces femmes, ces enfants qui cachent les moudjahidine, assurent les liaisons, récoltent de l'argent, assurent le guet, subissent les bombardements, les camps de regroupement, la torture , les privations, mais demeurent debout et fiers tels des rocs inexpugnables face à la barbarie coloniale. Et le summum de cette résistance ce sont bien sûr les manifestations de décembre 1960, quand soudain les rues d'Alger et de Constantine , de Sétif et de Guelma, de Bougie et d'Oran, voient déferler les multitudes poitrine ouverte drapeau au vent hurlant sous les balles « Vive l'Algérie indépendante ». Alors oui les chars à ce moment-là ne pouvaient plus rien faire. Seul le cri de nos martyrs faisait battre le cœur de nos vaillants. Que pouvaient peser dès lors 100.000 harkis ou 1 million devant un peuple redevenu maitre de son destin ? Strictement rien , puisqu'ils n'étaient que des harkis… un autre nom pour épeler l'humiliation. Telle est la véritable comparaison qu'il fallait faire Mr Boukrouh pour être au diapason de votre peuple.

Reste la leçon à tirer de tout cela : Pourquoi l'historiographie coloniale, et ses exégètes aiment par-dessus insister sur toutes les affaires où des Algériens se sont retrouvés ennemis des Algériens. Pourquoi veut-on toujours semer en notre sein, l'esprit de la « bleuite » et de la trahison. Pourquoi veut-on à tout prix placer derrière chaque martyr, un traitre ? Dans un texte fameux, un général français décrit la stratégie que la France a suivie pour tenter de nous ruiner :

« Rallier à nous les chefs puissants et empêcher le développement d'une nationalité arabe, seul danger réel que notre établissement dans l'Algérie puisse désormais rencontrer. Dans mon opinion, le fractionnement du pouvoir entre des hommes appartenant aux différentes races et aux différents partis qui se partagent le territoire de l'Algérie est un de nos plus grands moyens de succès. Sur tous les points, nous devons profiter des haines profondes qui existent de tribus à tribus, entretenir les rivalités qui séparent les hommes élevés en dignité, les familles puissantes, maintenir la démarcation établie entre les hommes de race kabaïle et ceux de race arabe, entre les Arabes cultivateurs et les tribus nomades. L'application de ce système, l'habile emploi de tous les moyens de séduction et de division a maintenu pendant trois cents ans la puissance turque dans le nord de l'Afrique3. »

Cette stratégie est toujours d'actualité ! On veut entretenir parmi nous les divisions et l'esprit de chapelle, les fausses animosités, les querelles de clocher, les polémiques stériles, etc. Quand on a, comme M. Boukrouh un tel mépris pour l'histoire de son propre peuple ne risque-t-on pas de manquer de crédibilité au moment où on se présente comme son sauveur ? Comprendre l'impasse politique actuelle impose de s'interroger sur la question de savoir « Si le peuple qui jusque-là s'est abstenu de descendre en masse dans la rue pour exiger le changement, est-ce parce qu'il refuse la fin du système ou parce que personne n'a encore réussi à le convaincre qu'une autre alternative était possible? »Au moment où d'autres personnalités appellent les Algériens à l'unité des rangs pour ouvrir la voie au changement véritable, on est en droit de se demander si M. Boukrouh saura placer l'Algérie au-dessus de tout, y compris de son égo ?

*Chercheur en histoire, auteur de la « Kabylie orientale dans l'histoire » éd. Casbah, 2013.

1- Publié sur sa page face book en date du 9.10.2017.

2- Bouda Etemad, La possession du monde. Poids et mesures de la colonisation (XVIII e-XX e siècles), Bruxelles, Complexe, 2000,p.95.

3- Valée au Ministre de la Guerre (Archives du Gouvernement général, E. 1381) Alger, le 15 février 1840. Correspondance Valée, tome IV, p.40.