Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Une pédagogie intelligente devra animer l'ecole intelligente

par Chaïb Aïssa-Khaled *

Cette pédagogie intelligente devra être réhabilitée dans sa mission originelle.

Aménager une situation pédagogique appropriée à l'effet d'optimiser l'échec à l'échec scolaire et partant, le rendement scolaire, suppose que les acteurs pédagogiques, en l'occurrence les Inspecteurs d'enseignements, les chefs d'établissements, les enseignants et les parents d'élèves doivent être initiés à la responsabilité, lors de leur formation et apprendre à être responsables de la mission qui leur est confiée. Autrement dit, ils ne devront plus ignorer que l'action pédagogique à développer par l'Ecole intelligente ne sera pas une pédagogie de l'urgence que les gestionnaires en question, formés « en catastrophe » ou non formés pour la cause, jetteront et de surcroît dans des salles surpeuplées, beaucoup plus qu'ils n'en dispenseront. Elle n'aura, donc, pas de mal à se frayer un chemin.

Se consacrant au développement et à la promotion des compétences générales et des qualifications spécialisées, la pédagogie dont il sera usé, offrira à celles-ci, le cadre adéquat à leur pleine expression de manière à ce qu'elles ne plieront pas sous l'orage acariâtre de l'illusion parce qu'elle affecte le savoir-faire. Désormais, elles ne se disperseront pas autour d'ambitions farfelues. Elles tourneront le dos à tout ce qui est stérile et ne s'abandonneront pas sur la pente d'une imagination féconde, en subtilités superflues. Pour ce faire, cette pédagogie s'érigeant, non seulement en une science, non seulement en un art, mais en action pratique qui sera le socle de cet enseignement « formationnel » que l'enseignant ne dispensera pas avec pour seul souci, « s'écouter parler », mais qui s'appréciera par la rigueur dans la formation de l'esprit critique, par son efficacité dans l'épanouissement de ses aptitudes et l'accomplissement de ses attitudes, par l'affermissement de la volonté et l'enrichissement de la personnalité, par l'orientation qu'il fera prendre au rapport attention / intérêt modulateur de la perfectibilité intellectuelle.

Fécondant le sentiment par la raison, cet enseignement apprendra à l'esprit à dompter les mystères de la nature. Il permettra, de la sorte, à celui qui le recevra, de réunir le maximum de conditions pour pouvoir s'investir dans l'actualisation de ses acquis et de son expertise. Dès lors, ce dernier pourra réaliser son intégration sociale non point en tant qu'individu stérile, sans buts, sans statut et sans originalité propre, mais en tant qu'être humain soutenu par son propre génie, celui de vouloir conjuguer ses efforts et ses initiatives, (ses talents particuliers), au profit de l'avenir commun aux hommes.

Cela dit, pour atteindre ces objectifs la pédagogie intelligente devra être réhabilitée, dans sa mission originelle, celle de ne pas s'investir dans la recherche d'accommodements provisoires, d'aménagements transitoires, de formules « fourre tout ». De la sorte, elle ne corroborera pas la délinquance qui affecte la gestion de la mission éducative, la délitescence qui altère celle de l'acte pédagogique et la délitescence qui macule le rôle de l'école.

Contribuant à l'impérative nécessité de remettre sur rail l'école algérienne, la concrétisation d'une Ecole intelligente mérite, voire impose tous les efforts mais aussi toute la vigilance. Pour ce faire, la re-fondation pédagogique devra aboutir. Elle commencera, cependant, par rompre avec les dogmes et se consacrera à une éducation de qualité, à une instruction performante, en somme à une formation innovante celle qui valorisera l'intelligence, (qu'elle soit spéculative ou conceptuelle), qui structurera la mentalité scientifique en affûtant ses deux composantes, (le raisonnement logique et le jugement méthodique).

Soucieuse d'une formation innovante, la refondation pédagogique à mettre en œuvre, se chargera d'apprendre à l'esprit à :

- gérer la compréhension des concepts, leur rétention, leur assimilation et leur exploitation pour en faire le centre d'investigation et de prospective en quête d'autres concepts, un cadre de réflexion pour que la vérité triomphe sur l'erreur ;

- s'adapter aux données nouvelles qui régissent le progrès, en apprenant à mobiliser ses aspirations pour qu'elles ne s'effilochent, à vectorialiser ses ambitions pour qu'elles ne tombent en désuétude, à sélectionner ses besoins pour qu'ils ne se transforment en désirs épars et à canaliser ses contraintes pour qu'elles ne l'envahissent pas, d'une part et d'autre part, à regarder plus large, plus haut et plus loin que le sectoriel, l'interne, l'immédiat, le court terme.

Devant être un ajustement structurel, la re-fondation pédagogique à envisager animera un authentique partenariat entre l'école et la vie

A ce propos, elle devra savoir s'arrêter aux moments propices, relire l'état des lieux, discerner les urgences et prendre «les virages» qui s'imposeront. Cela signifie qu'elle doit prendre acte des capacités naturelles de chaque élève, c'est-à-dire de la psychologie de l'individu qui lui est confié. A ce propos, elle agira sur sa conscience. Autrement dit, elle ne saura se dispenser d'en connaître les lois qui la régissent, (diversité des intelligences et des caractères). Aussi, elle n'omettra pas de considérer la psychologie du collectif dont elle a la charge, (cette information lui sera du plus grand secours). « Une classe est une petite société, il ne faut pas la conduire comme si elle n'était qu'une agglomération de sujets indépendants les uns des autres. Les enfants en classe pensent et agissent autrement que quand ils sont isolés » Durkheim). Cela signifie que les acteurs pédagogiques, (inspecteurs, chefs d'établissements et enseignants), doivent être nantis d'une solide culture sociologique.

Cela dit et afin qu'elle n'apporte de mécomptes supplémentaires et ne sacrifie d'autres générations, piloter la re-fondation pédagogique dont il est question, c'est lui donner un contenu clair et authentiquement stratégique, c'est comprendre son utilité, c'est conscientiser ses défis. C'est somme toute, promouvoir la pertinence qui l'anime et les finalités auxquelles elle devra aboutir. En conséquence : - Elle sera une re-formulation de l'enseignement - apprentissage, c'est-à-dire une réelle dynamisation de l'action pédagogique qui se chargera de vaincre cet artificialisme qui a favorisé la promotion de l'enseignement «enseignemental», au détriment de l'enseignement «formationnel». (L'enseignement enseignemental est un enseignement informel, sans but, sans objectif et sans finalité. Il ne suscite pas la curiosité de réflexion et par conséquent, ne structure pas la mentalité scientifique – Raisonnement logique et jugement méthodique - . L'enseignement formationnel vitalise l'instinct de rechercher pour découvrir. Il incite à la création).

*But : point que l'on vise. Fin que l'on se propose.

*Objectif :esprit qu'on doit atteindre et qui ne peut être influencé par des préjugés.

*Finalité : effet final.

- Elle veillera à ce que les programmes d'étude et les méthodes d'enseignement évoluent de façon à correspondre au niveau intellectuel des élèves auxquels ils s'adresseront et à leurs étapes de développement psycho-mental et psycho-intellectuel. Remédiant aux carences inexorablement, comptabilisées, elle ne se réduira pas à d'aléatoires didactiques.

-Prioritarisant_la recherche-développement, en matière de prospective éducative et culturelle, elle initiera l'esprit à conjuguer le savoir conquis dans le savoir-faire* et dans le savoir-être*.

* Le savoir-faire consiste à savoir observer, interpréter les donnes, procéder à des déductions, formuler des prévisions, émettre des hypothèses, classer, communiquer, planifier, combiner.

*Le savoir-être est un mode de penser et d'interpréter, de mieux en mieux élaboré.

- Destinée à assurer une scolarité de qualité, elle refusera de valoriser la confusion et l'amalgame en se laissant prendre dans le tourbillon d'arguments fallacieux. Elle se mettra au service du mérite et de la culture de l'effort.

- Attentive à l'épanouissement de la société, elle œuvrera à développer, en tout un chacun, le sentiment de lui être utile et partant, sa capacité de résister à tout ce qui tentera de le réduire à un esprit sans défense et incapable d'agir et de réagir. Elle favorisera, à cet effet, le débat d'idées ouvert sur l'universel.

- Devant être un processus antinomique de l'enseignement magistral, elle s'opposera à toute tentative de vouloir «castrer» l'intelligence en la condamnant à l'immobilisme. Elle apprendra, plutôt, à l'esprit, à conquérir la latitude de prospecter, d'explorer, d'extrapoler en lui enseignant que la certitude est toujours relative et ce n'est qu'au moyen de successions de certitudes de moins en moins relatives qu'il approchera la certitude absolue qu'il n'atteindra jamais, d'ailleurs. Elle lui enseignera, aussi, à lutter contre le discours qui tentera de l'aliéner ou d'appauvrir l'expression de sa pensée. Ne privilégiant pas les solutions hâtives, elle l'initiera à manifester une prudence certaine dans son souci de prévoir et d'encadrer.

- Devant se concevoir comme un processus qui se proposera d'apprendre à l'esprit à s'exprimer à travers ses expériences, à interroger le monde, en appelant à sa raison, à ennoblir le sens de l'initiative et à gérer ses investigations, en usant d'une autonomie intellectuelle confirmée, elle se focalisera, non seulement, sur l'esprit du présent, (sur l'esprit mis en situation), mais aussi, sur celui qu'il sera tout en sélectionnant les étapes de son évolution mentale et intellectuelle. Elle prendra acte de son aspiration à vouloir s'élever de l'état de dépendance vers l'état d'autonomie, ce qui suppose son «réarmement» systématique en vue de l'aider à réaliser son potentiel humain, (s'adapter au renouveau, s'accommoder de l'imprévu, développer son aptitude à entreprendre et à s'engager pour qu'aboutisse son ambition de «plus être»). Elle le nantira, pour ce faire, de cette souplesse et de cette fonctionnalité intellectuelles afin que sa motivation ne subisse l'usure, afin qu'il ne doute plus de l'impact de ses efforts. Cependant, elle n'ignorera pas qu'au-delà des connaissances acquises, des attitudes forgées et des aptitudes structurées, il existe cette aspiration naturelle qui l'anime à opter, obstinément, pour la liberté d'entreprendre ce qu'il devra mettre en valeur.

- Ne se contentant de mettre à sa disposition les deux outils qui lui seront nécessaires et suffisants pour circonscrire ses lacunes et les combler, en l'occurrence : le raisonnement logique et le jugement méthodique, elle lui apprendra à se dissocier de lui-même et de retrouver, au plus profond de son être, l'unité de ses aspirations pour qu'elles l'incitent à réaliser, en fonction des données qu'il aura comprises, retenues et assimilées, une œuvre qui sera la sienne. Elle encouragera la créativité et non cette passivité qui prévaut

- Soucieuse d'efficacité, la pédagogie intelligente devra promouvoir un enseignement-apprentissage qui aura du sens pour celui qui le recevra. Aménager une telle situation pédagogique, c'est permettre à celui à qui elle s'adressera, de pénétrer à l'intérieur du savoir pour y organiser ce qu'il devra connaître. (Notons qu'une connaissance que l'esprit absorbe, sans pour autant l'avoir construite, par une activité de redécouverte, reste un savoir de surface, un leurre).

Pourquoi donc un renouveau pédagogique ?

Alors que les conditions de vivre et d'évoluer des hommes, au seuil de ce troisième millénaire, interpellent l'école et lui recommandent de redéfinir les rapports qu'elle devra entretenir avec les enfants qui lui sont confiés pour améliorer leur scolarité, (qualité de la formation et optimisation du rendement scolaire) ; alors que l'expansion des connaissances, dans une société humaine productrice et consommatrice de savoir, ne cesse de remettre en question la manière dont sont conçus ses rapports au savoir pour les améliorer et la manière dont ce dernier est enseigné en quête d'une meilleure performance ; alors que l'école, à travers le monde, devient de plus en plus, le lieu d'accueil des différences, l'approche éducative, jusque-là développée par l'école algérienne, ne fait que traditionaliser une option pédagogique, aujourd'hui, en total déphasage avec la tendance lourde qui s'exprime à l'échelle mondiale. (Cette tendance lourde est celle qui consiste à animer cette Ecole intelligente, cette école qui s'ouvrira les chemins d'un avenir prometteur et qui constituera le socle intangible d'un pacte social qui permettra, à la nation, de réaliser ses espérances de progrès et de prospérité et de « jouer dans la cour des grands »).

Cependant et bien que le renouveau pédagogique s'impose avec prestance dans une société algérienne obligée à être, désormais, de plus en plus fondée sur le partage du savoir, il ne pourra s'ériger en rempart, face à l'échec scolaire que si les acteurs pédagogiques, appelés à l'orchestrer, (inspecteurs d'enseignement, chefs d'établissements, enseignants) :

- Soient, non seulement, responsables mais recouvrent les égards qui devraient leur être dus et voient leur condition socioprofessionnelle améliorée.

- Abandonnent la directivité dans laquelle ils se plaisent à s'encoconner et le comportement fataliste dans lequel ils s'enlisent et s'investissent dans leur formation continue.

- Structurent un environnement cognitif et affectif qui favorisera l'accomplissement de l'autonomie intellectuelle de chaque élève.

- Veillent à ce que ce dernier apprenne à identifier le but poursuivi par l'enseignement qui lui sera dispensé, oriente sa curiosité de réflexion et élabore, par lui-même, le concept qui lui sera enseigné, en s'inspirant de son expérience. « Le concept n'étant pas un mot que l'on apprend. C'est le résultat et le résumé d'une série d'expériences tâtonnantes, pré conceptuelles que l'individu fait personnellement. Il ne peut être reçu tout fait» - Lee S. Shulman et Evan .R. Keislar –La pédagogie par le redécouverte.

- S'évertuent à mieux apprécier leurs rôles, à mieux connaître leurs élèves et à mieux suivre et évaluer leurs démarches intellectuelles, en abandonnant l'enseignement dévitalisé essentiellement, préoccupé par le seul sort des bons élèves et reléguant celui de ceux qui ne le sont pas, à un second ordre. Ils feront, au contraire, dans cet enseignement différencié qui se soucie du sort de tous.

Un renouveau pédagogique cerné dans l'optique d'une éducation / formation conçue pour être la force motrice d'une croissance autonome de l'esprit, (celle qui considère que les seules connaissances utiles sont celles que l'élève tire de sa propre expérience, celles qui se destinent à préparer en lui l'adulte compétent qu'il devra être), s'engagera à développer et à entretenir le savoir, en instaurant une relation de médiation entre l'enseignant et l'enseigné. Il obligera, de ce fait, le premier à s'extraire du cloaque du simple fonctionnariat dans lequel il a tendance à se fossiliser et le second de ce tutorat qui s'évertue à le garrotter. Il se confondra en cette activité au moyen de laquelle l'enseignant assistera son élève dans son cheminement vers le progrès, en diagnostiquant ses forces et ses faiblesses, en misant sur son besoin d'apprendre, de rechercher, de découvrir et d'innover, en l'orientant dans sa construction de son savoir-faire et de son savoir-être, face aux situations-problèmes qui s'expriment. (Tel sera le thème de ma prochaine contribution… Incha Allah).

* Directeur de l'Education - Professeur-Chercheur INRE - Ecrivain. Auteur de douze ouvrages