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Entre liberté et destin, le libre arbitre conscient et inconscient de l'homme: Une guerre nucléaire entre les USA et la Corée du Nord ? (4ème partie)

par Medjdoub Hamed*

Le 25 juin 1950, une guerre des plus meurtrières que connut l'Asie est déclenchée en Corée. La guerre dura deux ans et huit mois. Le total des pertes en vies humaines entre tués, disparus et blessés, selon une estimation des Nations unies, s'éleva à 2.415.600. Presque un demi-siècle après la fin des combats, la guerre de Corée n'est officiellement pas terminée. L'armistice doit encore être remplacé par un traité de paix. Dans cette guerre, le Sud n'a connu qu'une brève période d'angoisse au dernier trimestre de l'année 1950, alors que le Nord dut supporter trois années de bombardements intensifs venant s'ajouter à l'offensive terrestre de Yalu. Expliquant la «mentalité d'assiégé permanent», Carter Eckert, directeur du Centre Harvard pour les études coréennes, soulignait: «Toute la population a vécu et travaillé dans les caves artificielles souterraines durant trois ans afin d'échapper aux attaques implacables des avions américains dont n'importe lequel, du point de vue nord-coréen, était susceptible de porter une bombe atomique.» (3)

Pour comprendre la guerre menée par le Nord contre le Sud, il faut comprendre dans quel contexte elle s'est déroulée. Tout d'abord l'offensive nord-coréenne visait la conquête de la Corée du Sud dans un but de réunir les deux Corées, et se faisant, repousser les Américains hors de Corée. Mais cet objectif pour qu'il soit réalisable le devait à deux événements qui avaient surgi entre 1949 et début 1950. Le premier, c'est l'essai de la première bombe atomique de 22 kilotonnes par l'URSS, le 29 août 1949, soit quatre années après celle des Etats-Unis. Ce qui a mis l'URSS en parité avec les Etats-Unis, sur le plan nucléaire. Les Soviétiques ont probablement pris les devants, en perspective de la guerre de Corée, en se préparant à une guerre nucléaire avec les Etats-Unis. Donc, en mettant au point un arsenal de bombes nucléaires et d'avions à long rayon d'action pour riposter à une attaque nucléaire. Le deuxième, Mao-Tsé-Toung proclame, le 1er octobre 1949, sur la place Tian'anmen la naissance de la République populaire de Chine (RPC). La victoire du communisme en Chine est d'un poids considérable pour la Corée du Nord. Le 14 février 1950, l'URSS et la Chine signent un pacte sino-soviétique, un traité d'amitié, d'alliance et d'assistance mutuelle. Ce qui vient unifier l'axe URSS-Corée du Nord-Chine face à l'axe Etats-Unis-Corée du Sud-Alliés. Ce pacte sino-soviétique a expiré le 15 février 1979.

Avec ces trois événements-clés, l'offensive nord-vietnamienne, fortement armée par l'Union soviétique, avait toutes les chances de conquérir la partie Sud de la Corée et obliger les forces américaines à quitter la péninsule. D'autre part, les forces chinoises sont entrées dans le conflit pour parer à la contre-offensive américaine qui a suivi en octobre 1950. On comprend pourquoi le général américain Mac Arthur avait réclamé vingt ou trente bombes atomiques sur la Mandchourie pour briser la résistance chinoise en Corée, sauf que Washington ne pouvait le suivre, conscient que l'URSS entrerait dans le conflit, qui se serait généralisé à tous les pays, i.e. les Etats-Unis, l'URSS, la Chine, et les deux Corées. Ce qui équivaudrait à une troisième guerre mondiale, et cette fois avec usage d'armes nucléaires, qui pourrait s'étendre à l'Europe et au Japon. L'Amérique ne pouvait accepter une situation qui serait catastrophique pour elle et le monde.

C'est ainsi que le président Truman dut relever le général Mac Arthur du commandement en Asie, le 11 avril 1951, et le remplacer par le général Matthew Ridgway (56 ans). Si la guerre s'est poursuivie, elle est restée strictement conventionnelle. La menace de riposte nucléaire par l'URSS et l'implication des forces armées chinoises ont permis de stabiliser les combats, par une guerre de position, au niveau du 38e parallèle. Le conflit finalement se terminera avec la mort de Joseph Staline, le 5 mars 1953. Une guerre qui se terminera sans vainqueur ni vaincu, et une paix provisoire (armistice) signée en juillet 1953. Cette guerre aura fait trembler le monde. La confrontation froide entre les Etats-Unis, la Corée du Sud, et ses alliés, et la Chine, l'URSS et la Corée du Nord, de l'autre, ne s'est pas estompée jusqu'à aujourd'hui.

Quel est le sens de la guerre de Corée (1950-1953) dans l'avenir de l'Asie ? Le premier élément qui ressort est qu'elle fut une guerre structurée, avec une synchronicité d'événements pour ainsi dire parfaite. «Les trois événements-clés que l'on a énumérés, et qui ont surgi, se sont emboîtés tels qu'ils ont rendu la guerre inévitable.» Cette guerre devait à la fois rejeter les Etats-Unis de la péninsule coréenne, voire même de l'Asie si la Corée du Nord et la Chine avaient réussi, et permis aussi de sonder la résilience de l'Amérique dans la guerre. Ce qui fut fait. La résilience de l'Amérique a tenu.

Cependant, le deuxième élément, et celui-ci est fondamental, la résilience de l'Amérique dans cette guerre eut paradoxalement des retombées très positives. Puisqu'elle lui a permis son ancrage en Asie, et dont elle retirera un grand bénéfice. Pour comprendre ces retombées éminemment positives, posons les questions suivantes: «Que serait l'Asie si les Etats-Unis avaient quitté dans les années 1950 la Corée du Sud et le Japon? La Corée du Sud serait-elle la 11e puissance économique mondiale? Le Japon serait-il la deuxième puissance économique mondiale? La Chine, en détrônant le Japon serait-elle la deuxième puissance économique mondiale? Elle aspire à devenir la première puissance du monde dans un avenir proche». Précisément, si les Etats-Unis avaient quitté l'Asie, au début des années 1950, l'Asie serait probablement restée sous régime communiste. On aurait eu un Mur qui va s'élever entre le monde communiste, et donc de l'Asie, et l'Occident capitaliste avec des arsenaux de missiles balistiques pointés de part et d'autre, pour se protéger l'un de l'autre.

Et c'est ce que l'on doit comprendre du sens de la présence de l'Amérique en Asie. Cette Amérique ne savait pas qu'en fait, par sa présence, et surtout du contexte de la guerre froide, que nombre de pays d'Asie amis vont récolter des bénéfices de sa présence. Dans sa politique d'endiguement, ces pays bénéficieront d'un transfert technologique et appui économique massif. Les grandes entreprises industrielles en Asie viendront jusqu'à la concurrencer commercialement. Et l'ouverture de la Chine aux investissements étrangers, à partir du début des années 1980, viendra renforcer ce processus. Même la Corée du Nord, qui est devenue aujourd'hui une puissance nucléaire, elle le doit à la présence des forces américaines en Corée du Sud. Sans cette présence, sans cette position stratégique qu'elle a face aux forces américaines en Corée du Sud, elle n'aurait pu retenir l'attention des deux grands, la Chine et la Russie. Elle n'aurait pu accéder au statut de puissance nucléaire pour la simple raison que la Corée du Nord aurait fini d'exister, comme pour la Corée du Sud, il n'aurait existé qu'une république de Corée.

Et c'est ce que l'on doit comprendre dans cette guerre de Corée qui s'est terminée sans vainqueur sans vaincu. On comprend ce qui a résulté ensuite de cette guerre, y compris de la guerre du Vietnam, une Asie prospère. Les délocalisations massives d'entreprises occidentales, l'industrialisation à pas forcés, après le Japon, les pays d'ASEAN, Taïwan, et la Corée du Sud, ont transformé la Chine en atelier du monde. L'Asie concentre désormais plus de la moitié de la production industrielle dans le monde.

La «volonté de puissance» continue d'être le principe fédérateur de l'évolution du monde

Partant de cette vision, que préfigure-t-elle la situation de guerre latente dans la péninsule coréenne ? Pour cela, conceptualisons la puissance américaine et ses alliés comme le premier libre-arbitre collectif, et la Russie, la Chine et leurs alliés, comme le deuxième libre-arbitre collectif. Quant aux peuples de la Corée du Nord et de la Corée du Sud, qui ont été divisés à leur corps défendant, ils constitueront via la montée en puissance de la Corée du Nord le troisième libre-arbitre collectif. Auquel infère, dans un certain sens, le destin du reste du monde. Regardons les intérêts des uns et des autres dans la crise actuelle depuis que la Corée du Nord est devenue la huitième puissance nucléaire déclarée dans le monde, en 2006.

Tout d'abord, les Etats-Unis. Malgré la distance géographique et les différences culturelles, les États-Unis occupent une place prépondérante auprès des deux Corées. Pour la Corée du Sud, les États-Unis sont toujours un partenaire privilégié, tandis que les relations politiques et économiques des deux pays ont considérablement évolué. De même pour les pays de l'Asie du Sud-Est. Il faut citer aussi le Japon et Taïwan. Les États-Unis ont des bases militaires importantes dans ces pays, depuis la Deuxième Guerre mondiale. Tous les grands pays nouvellement industrialisés se situent en Asie. La Chine, l'Inde, la Russie, le Japon, l'Indonésie, le Pakistan, et les pays d'Asie du Sud Est et Nord-Est. Ils regroupent plus de la moitié de la population mondiale, et comptent pour plus de la moitié du marché mondial.

Dès lors, un nouvel équilibre mondial est généré aujourd'hui. Le centre de gravité de la puissance mondiale s'est déplacé de l'Occident vers cette région du monde. Les États-Unis certes restent encore la première puissance du monde, mais l'ordre de puissance est en train d'évoluer. Et cela pose un problème majeur pour les États-Unis d'accepter cette configuration en cours. Evidemment, ses alliés se trouvent aussi dans le même sillage dans cette transformation à l'échelle mondiale.

On comprend pourquoi les Etats-Unis tentent de retarder cette évolution en poursuivant une stratégie qui met l'accent sur la politique de «soft power» (ou politique de la puissance douce). Ce pragmatisme dans la politique étrangère étasunienne est imposé, il ne vient pas d'une politique naturelle qui cherche réellement à développer des relations équilibrées avec les grandes puissances émergentes, exprimant une volonté de partage de la responsabilité du leadership du monde.

Le déclin de l'Occident est une réalité. Il a commencé depuis la deuxième moitié du XXe siècle. L'équilibre de puissance a beaucoup évolué au point qu'il devient de plus en plus difficile pour les Etats-Unis, aujourd'hui, de remplir leur contrat vis-à-vis de leurs protégés asiatiques (Corée du Sud, Taïwan, Japon). Par conséquent, l'utilisation de la puissance dure, le «hard power» sera inévitable à terme. Les tensions ne vont que s'exacerber surtout avec la Corée du Nord, et pousser les acteurs dans la crise à la politique dure, i.e. à user de la contrainte, la coercition, voire la violence.

Quant au deuxième grand pôle de puissance, appelé à changer l'équilibre du monde, la présence de ce «hard power», par la présence de forces militaires américaines considérables en armements conventionnels et nucléaires, loin des frontières américaines, pose un grand problème au rayonnement des grands pays d'Asie qui s'estiment lésés sur le plan géostratégique d'une part, et sur le plan de la souveraineté politique dans la région, d'autre part. Les deux grandes puissances sentent la présence des Etats-Unis comme une greffe sur des corps qui ne leur appartiennent pas. Qu'elle n'est là en Asie que pour défendre ses intérêts et ceux de ses alliés en Asie, aux dépens d'autres pays d'Asie. Une situation par conséquent conflictuelle qui ne peut rester dans l'état. D'autant plus qu'en Asie, il n'y a pas que le problème de la Corée du Nord, mais trois grands problèmes en Asie. Le premier est la réunification des deux Corées. Le second, la réunification de Taïwan à la Chine continentale. Le troisième, le stationnement des forces américaines au Japon – depuis le viol d'une fillette japonaise en septembre 1995, les habitants de l'île d'Okinawa exigent le départ des troupes américaines.

Sur le plan dialectique, ces trois pays (Corée du Sud, Taïwan, Japon) qui sont sous le parapluie nucléaire américain n'ont pas de souveraineté nationale réelle, par conséquent, cette situation ne peut être que transitoire. C'est la raison pour laquelle le troisième libre-arbitre, i.e. la Corée du Nord, est en train de progresser, et vise lui aussi une «volonté de puissance». Il perturbe de plus en plus l'équilibre géostratégique de la région. Ainsi trois libres-arbitres collectifs convergent au même objectif. Comment sortir de cet antagonisme de volonté de puissance, lourd de menaces pour la région et le monde ?

Pour comprendre, si nous conceptualisons les conflits passés au début du XXe siècle, on s'apercevrait que ce qui a prévalu d'alors a, à peu près sur le fond, la même situation qu'aujourd'hui. Raisonnons. On avait d'abord en Afrique, en Asie et dans d'autres régions du monde des peuples colonisés ou dominés, donc un libre-arbitre collectif dominé. Que signifiait la colonisation ? Pour imager, c'est comme si un homme avec sa famille, se trouvant «emprisonné dans sa maison», devait, pour sortir et puiser à vivre de ses terres et de son travail, attendre que l'on le lui fasse signifier. Et si besoin, il est réquisitionné pour tout travail que la puissance dominante jugerait nécessaire. La colonisation signifiait une population dominée et sans droit, ou des droits restreints, imposés pour faire fonctionner la colonie. Une situation d'un monde qui ne pouvait durer, et, dialectiquement parlant, devait tôt ou tard se résoudre par la libération de ces peuples. Ce qu'ils ont fait après 1945, ces pays ont brisé leurs chaînes.

Le processus de libération a néanmoins nécessité un préalable, leur libre-arbitre collectif avant 1945 était impuissant. Il a donc obligatoirement fallu une impulsion qui devait venir de l'extérieur puisqu'en eux-mêmes ils ne trouvaient pas assez de force pour renverser l'ordre établi par les puissances colonisatrices. D'où viendra cette impulsion? Elle viendra précisément du libre-arbitre collectif dominant, même qui domine. A l'époque, ce sont les puissances coloniales essentiellement européennes qui dominaient le monde, avec une exception, le Japon asiatique dominait une partie de l'Asie.

Au sein de cette Europe, est née une nation qui s'est unifié en 1870, l'Allemagne. A la même époque, s'est opérée l'unité italienne. Nous avons alors un deuxième libre-arbitre collectif dominant au sein même de l'Europe qui remet en cause le statu quo établi par les empires européens coloniaux. Arrivé en retard au partage du monde, ces deux puissances européennes cherchaient, à leur tour, une part du gâteau colonial. Le monde se trouve alors écartelé par trois libres-arbitres antagonistes.

L'attentat qui a causé la mort de l'archiduc héritier du trône d'Autriche, un acte que les auteurs étaient loin d'imaginer les conséquences, fut l'étincelle qui a déclenché le premier conflit mondial. En réalité, tout était prédéterminé, si les enjeux se posaient entre les libres-arbitres des grandes puissances européennes, ce fut dans un certain sens dans un esprit de «conscience inconsciente», ou ce que l'on dénomme un libre-arbitre conscient inconscient. En effet, chaque puissance cherchait à défendre ses acquis coloniaux que d'autres puissances disputaient. Les décideurs qui régnaient à l'époque étaient possédés par ce que Nietzsche appelait la «volonté de puissance». I.e. de ne pas rester «soi», d'aller «au-delà de soi», se porter toujours dans ce «vouloir d'être plus, réussir ce pourquoi elle nous fait et nous apporte l'essence». Sauf que dans ce choc de trois volontés de puissance, il y avait la «cause juste» qui était sous-jacente, non perçue ou insuffisamment perçue par les puissances.

Précisément, la Première Guerre mondiale, qui dura plus de quatre années, aura été d'un secours inespéré pour le troisième libre-arbitre collectif faible et colonisé. Le Second conflit mondial terminera le reste. Il permettra l'émergence (révolutions, luttes pour la libération) du troisième libre-arbitre collectif en tant que nations libres, mettant ainsi fin aux empires coloniaux.

A Suivre...

*Auteur et chercheur spécialisé en Economie mondiale, Relations internationales et Prospective.

Notes :

3. «Incertitudes du rapprochement entre les deux Corées» Le monde diplomatique. 01/2006

https://www.monde-diplomatique.fr/2001/01/HARRISON/