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Fertiliser la recherche-développement et promouvoir l'innovation innovante ou le souci de l'école intelligente (Suite et fin)

par Chaïb Aïssa-Khaled (1)

L'école intelligente portera alors son génie sur la formation de l'homme intégral* porteur de révolutions scientifiques et culturelles, capable d'engager des réflexions sur des voies nouvelles et d'émettre des hypothèses en vue de remplacer des paradigmes dominants par des paradigmes nouveaux de mieux en mieux adaptés aux exigences et priorités de l'époque, de cet homme qui saura se défaire de l'inertie et de l'ineptie, qui ne cautionnera plus l'illusion du savoir et qui se refusera de se complaire dans sa condition de mammifère soumis aux injures de la frustration de l'inaccessible. Elle constitutionnalisera une «République scolaire démocratique» où chacun se déterminera en fonction de ses aptitudes exponentiellement utilisables et où l'élan créateur et l'expression libre et vraie l'inciteront à gérer les besoins qu'il éprouve, à administrer les contraintes qui l'assiègent et à dominer ses aspirations et ses ambitions pour qu'elles ne s'anarchisent et ne dépérissent en désirs épars.

*L'homme intégral est cet homme dépositaire de savoir-être que distille le capital cognitif comptabilisé, (savoir et savoir-faire). Il est cet homme qui se conjugue dans celui qui conçoit et celui qui applique. Il est celui qui est en mesure d'établir des correspondances entre ses expériences afin qu'elles aient de l'épaisseur. Il est celui qui adopte une position souple et fonctionnelle dans la gestion de ses préoccupations. Il est cet homme apte à s'ériger en rampe de lancement du développement durable, cette émanation du développement national autonome. Il est cet homme nanti de compétences générales et de qualifications spécialisées, de volonté et de sagesse. Il est cet homme qui saura établir entre lui et les choses de la vie, une liaison aussi intime que possible.

Admettant qu'un système éducatif et culturel ne peut appartenir qu'à une période historique donnée, qu'il ne peut refléter que les paradigmes de cette époque et qu'il lui est par conséquent impérieux d'évaluer continuellement la direction dans laquelle il doit évoluer pour développer une efficacité optimum et une performance ajoutée, l'Algérie pourra dès lors affirmer sa puissance.

Au moyen de cette école intelligente, elle mettra l'accent sur la définition d'un projet de développement culturel, économique et social focalisé sur la création d'une capacité nationale à orienter son système de valeurs de manière à ce qu'elles ne se contredisent avec l'environnement socioculturel qu'impose de facto le nouvel ordre civilisationnel mondial et à les protéger contre tout ce qui risquerait de les altérer.

Faisant de la promotion de la recherche-développement et de celle de l'innovation innovante une source de domination et de pouvoir, l'Algérie ne s'enfermera plus dans des schémas politiques irréversibles qui ont, d'ailleurs, fait que l'épanouissement des forces productives ait été stoppé par :

– une école empêchée de s'inscrire dans une perspective de développement par un déterminisme politique qui refuse de dénoncer avec le maximum d'objectivité, de volonté et de lucidité le seuil franchi dans la dégradation des conditions d'apprentissage ;

– une école réduite à une image effacée de l'actualité, à une école qui fonctionne à la manière d'un circuit fermé, coupé des progrès réalisés au plan civilisationnel planétaire.

S'investissant alors pour une mise en valeur authentique de la ressource humaine, l'école intelligente, ne se dissolvant pas dans un chantier permanent d'innovations sans mémoire, apprendra à l'esprit à cesser de s'agiter dans la confusion de ses idées et dans celle de ses ambitions désarticulées, à accomplir les pas libérateurs. Refusant dès lors de se fondre dans des considérations hurluberlues et de subir la pression des passions confuses qui tenteraient de l'empêcher de se transformer en «entrepreneur» de programmes novateurs et avertis, la société algérienne dévitalisera cet instinct d'assistée qui la persécute.

Cette école génitrice d'une révolution culturelle, créatrice de renaissance, porteuse d'avenir et promotrice de la mentalité scientifique ne doit plus être la chasse gardée des nations qui se sont faites ou jugée comme un phénomène d'importation, foyer de toutes les turbulences, donc susceptible de perturber ce qui est supposé être l'ordre établi des traditions. Elle devra, au contraire, être perçue tel un processus prospectif chargé de planifier, d'organiser et de faire aboutir des changements louables, tel un champ privilégié et non clos et où s'exerceront les compétences, tel un domaine où s'épouseront les influences édifiantes et où se féconderont les valeurs de progrès. Ainsi, elle ne «tiendra pas un rôle» pour que s'accomplisse le développement durable national, elle le «jouera».

Dès lors, l'idée novatrice et réformatrice se démarquera de l'idée conservatrice et déphasée. Dès lors, l'homme réfléchira au développement durable en tant que projet de société et en fera un projet de recherche, un sujet d'engagement. Dès lors, l'intelligence l'emportera sur l'ignorance et permettra à l'esprit une meilleure compréhension du monde et son intégration fonctionnelle dans la vie active. Dès lors, ce dernier nanti d'expertises, prendra part, sans inquiétude et sans trouble, au concert des nations.

Fertilisant la recherche-développement et promouvant l'innovation innovante, l'école intelligente tentera de relever les défis scientifique, technologique et le défi culturel.

Compte tenu de la rapidité et de l'efficacité avec lesquelles la révolution civilisationnelle mondiale progresse et intervient dans le processus du développement de l'humanité, la qualité de la ressource humaine s'impose. Elle est un facteur déterminant dans l'affermissement de l'avenir commun aux hommes tel que défini par les nouveaux équilibres exigés par la géopolitique mondiale. Elle s'impose aussi comme l'élément essentiel et nécessaire à la promotion de la civilisation universelle démocratique et intégrative qui conditionne le développement de la citoyenneté et la cristallisation de l'Etat de droit. Elle garantit enfin l'aboutissement du développement durable par la promotion du savoir-faire et la capacité de participer activement à son expansion.

Un projet éducatif et culturel producteur de compétences générales et de qualifications spécialisées, étant par essence, le fondement de l'amélioration sociale d'un peuple, il a pour mission de former une ressource humaine en mesure de piloter sa croissance civilisationnelle et de dévier la dépendance conséquence immédiate de l'ignorance et de la précarité sociale. S'impose alors la nécessité d'emboîter le pas au troisième millénaire avec une méthode appropriée à la logique du siècle, avec des visions différentes de celles du passé et un projet de société qui fédèrera toutes les forces vives pour qu'il s'accomplisse. Il convient donc d'organiser l'éducation de l'homme apte à se mêler au monde sans gêne et sans complexe et de planifier l'instruction qui lui permet de gérer le tumulte de la modernité, sans erreurs et sans illusions.

Il importe, par conséquent, à l'école intelligente d'être en charge des défis de la mondialisation qui appellent à l'ouverture, à la concurrence aux plans scientifique, technologique et culturel. A noter que l'effet mondialisateur a fait en sorte qu'il n'y ait plus de pays isolés. Les frontières géographiques tendent à s'estomper. L'espace économique s'est élargi. Prendre part à la compétition suppose donc une performance économique, un avoir scientifique, une efficacité technologique et l'exclusion de stéréotypes discriminatoires culturels qui se dressent hélas face à l'avenir commun aux hommes.

Le défi scientifique et technologique

Le monde contemporain se singularisant par l'interdépendance étroite entre les nations, par l'accélération du rythme des découvertes scientifiques et des innovations technologiques et par une dynamique de recherche-développement en perpétuel devenir, l'école intelligente devra préparer les générations futures à y prendre part.

Soucieuse de former des élites, elle aura alors la charge de nantir l'esprit de cette culture opérationnelle, (savoirs générateurs de savoir-faire), de mieux en mieux confirmée. Elle mettra, pour ce faire, l'accent dans les curriculums, non seulement sur les aspects notionnels à enseigner, mais aussi sur la structuration des facultés d'analyse et de synthèse, en vue d'une performance du raisonnement logique et du jugement méthodique indispensable pour l'acquisition des savoirs nouveaux, pour la gestion de ceux «stockés» dans le champ aperceptif des élèves, pour leur transformation en savoir-faire. L'organisation de la mission éducative devra désormais obéir à des normes rigoureuses. Ces normes tendront vers des standards internationaux*.

*A propos des standards internationaux en matière de gestion de la mission éducative et de celle de l'acte pédagogique. Aujourd'hui, il est clair que la notion d'égalité des chances dans la réussite scolaire ne signifie plus «la même éducation pour tous», mais «une meilleure éducation pour tous».

Le défi culturel

La culture étant l'expression de la liberté de concevoir par laquelle se distingue le génie humain. Ce génie appelé à s'épanouir, ne doit pas subir l'injure d'une quelconque frustration politique, régionalistique ou idéologique.

La culture étant l'expression de la liberté, l'homme étant naturellement porté à exprimer ses préoccupations avec son génie propre, tout Etat soucieux de souscrire au concert des nations, doit abandonner l'entrave et la censure pour s'engager dans l'encouragement de la créativité et dans sa promotion.

L'étouffement de l'expression culturelle doit céder la place à la consécration de celle-ci. Tout projet de société qui ignore cette dynamique civilisationnelle, est voué à l'échec. «Sans un consensus établi autour des valeurs culturelles novatrices et non asséchantes, toute forme de projet de société si rigoureuse soit-elle, si rigoriste soit-elle, demeure un trépied mutilé ». Dr Saïd Sadi-

L'ouverture culturelle de l'Algérie sur le monde ne pouvant être que le signe d'une maturité politique et sociale qui refuse que son espace civilisationnel se sclérose ou s'atrophie, est incontournable.

Institutionnaliser l'école intelligente, c'est donc réinventer le système éducatif algérien et lui assigner pour mission l'obligation de stimuler et d'encourager l'élévation du niveau culturel de la société. Elle s'engagera, pour ce faire, dans la valorisation et dans l'enrichissement du patrimoine culturel national et le nantira des qualifications qui lui permettront d'adhérer à la mouvance civilisationnelle mondiale et d'affirmer son appartenance à la commune humanité.

En ce troisième millénaire, il n'est plus question d'indépendance mais de survie. Il est alors impérieux pour le système éducatif et culturel algérien de cultiver le génie humain et de ne plus l'abandonner aux injures du fricotage.

Si l'amélioration de la condition culturelle de la société algérienne implique sa croissance civilisationnelle et si sa puissance culturelle se mesure dans sa capacité à assumer ses rapports avec le gigantisme technologique et à promouvoir le progrès, l'école intelligente s'inscrivant dans cette logique lui assurera son émancipation de toute tutelle et la confortera dans ses dimensions nationale, démocratique et universelle et à l'égard desquelles sa propension ne fait aucun doute. Il lui suffit, dès lors, de s'organiser pour lui apprendre à rechercher, au sens de la sélection, l'influence du modernisme, tout en s'investissant dans la maîtrise des langages scientifiques et artistiques, au lieu de continuer à les subir, au lieu de sombrer dans une dépendance débridée.

Dans la perspective de l'accomplissement de ces défis, la finalité et la pertinence de la formation (éducation et instruction), à dispenser par l'école intelligente, devront impérativement associer la connaissance scientifique, l'art et la morale (ces composantes de la culture universelle), dans un attelage universalo-progressiste déterminant dans l'ascension de la civilisation humaine. La culture universelle qui devra être son point fort, puisant sa substance dans ce complexe auquel doit obéir l'homme à la fois individu indépendant et membre de la communauté humaine, balisera son cheminement dans une existence qui se veut de mieux en mieux élaborée. Edifier un tel complexe, ce sera donc pour elle, éduquer les mentalités à traiter avec les choses de la vie*, à ne plus se sentir surprises par leurs lacunes, mais immédiatement concernées, à ne plus déclasser leur rôle civilisateur.

*Les choses de la vie : la servitude et la liberté, l'injustice et l'équité, la faiblesse et la puissance.



1- Directeur de l'Education - Professeur-Chercheur INRE - Ecrivain. (Auteur de 12 ouvrages. (Histoire immédiate d'Algérie et Pédagogie)