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Ces «maîtres inaccessibles dont la beauté me désespère»

par Hacène Saadi*

Ces quelques mots (tirés de «Symphonie littéraire» de Mallarmé, 1865), qui brillent d'un éclat particulier et qui sont parfaitement suggestifs, servent à introduire un petit voyage de découverte des hauteurs inaccessibles, et tant rêvées, de la poésie. C'est un voyage poétique qui s'inspire des grandes œuvres du passé et qui s'aventure dans un décryptage périlleux (et donc hasardeux et, quelque part, insensé) de la poésie de quelques grands noms de la poésie française et universelle.

Ce ne serait certainement jamais un truisme de dire et répéter que les grandes œuvres du passé, qui vont de l'Antiquité à nos jours, ne constituent qu'un seul grand Livre perpétuellement projeté en avant. Cette vision combien prégnante de l'inépuisable Jorge Luis Borges (et reprise par d'éminents critiques contemporains, dont Gérard Genette dans ‘Palimpsestes', Le Seuil, 1982), qui était déjà présente chez beaucoup d'esprits éclairés, depuis que l'idée du ‘Grand Livre du Monde' (dont les autres livres (sacrés ou non) ne sont que des manifestations particulières) était lancée chez les Présocratiques jusqu'à Paul Valéry et sa poétique, en passant par les romantiques allemands et anglais (un livre qui serait une espèce de synthèse poétique du savoir et de la sensibilité universels), mais non encore bien formulée, cette vision donc s'impose de plus en plus chez la gent écrivaine.

Les grandes œuvres littéraires sont intemporelles et universelles, et le rêve de tout poète, ou de tout écrivain, est que ses livres puissent traverser les siècles tout en conservant leur fraîcheur et leur fascination comme aux tout premiers temps de leur publication, qu'ils continuent ainsi à parler à l'imagination, qu'ils exaltent la beauté, la beauté de l'amour et des passions, les merveilles de la nature et de la vie qui nous entourent, qu'ils illuminent l'esprit assoiffé de poésie et d'harmonie dans le monde sensible.

L'opération de métamorphose propre à la création d'un univers romanesque et poétique, beaucoup plus subtile que celle d'une opération chimique, est celle du Temps, lequel est tributaire du fonctionnement de la mémoire: la mémoire des lieux, des noms, et de leur poésie, des sentiments, des intermittences du cœur… Cette mémoire magique réunit, de même, en une fusion impossible à décrire, quête poétique et quête alchimique chez les vrais poètes. Dans cette optique où le poétique est imperceptiblement (ou dirais-je, plutôt, magiquement ou merveilleusement ?) mêlé à l'alchimique, l'écrivain ou le poète en particulier ne décrira pas les êtres, les choses et les paysages tels qu'ils se présentent à lui dans la réalité, mais plutôt tels qu'il les perçoit dans le souvenir, à travers cette lumière chaude et évanescente du souvenir raconté qui les transformera définitivement en cet «autre paysage mystérieux» dont parlait Alain-Fournier dans ses lettres à Jacques Rivière. Le halo de cet «autre paysage» est l'effet particulier des nombreuses années passées et du songe.

Maintenant, essayons de nous placer dans cette optique poético-alchimique dont je parlais il y a un instant, et aventurons-nous à déchiffrer (à nos risques et périls), en un coup d'œil, la réverbération poétique de ces grands «maîtres inaccessibles» dont la beauté indubitablement nous désespère.

Un vers de Baudelaire, ce sont quelques joyaux rescapés de vies antérieures d'êtres qui, singulièrement, en suivant quelques plis sinueux de la Ville, racontent leurs amours passés qui scintillent encore des dernières braises du soleil couchant, d'histoires de chevelures aux parfums enivrants, de verbe à la sorcellerie évocatoire…

Un vers de Rimbaud, c'est l'éblouissement des choses de la vie aux premières lueurs de l'aube, comme aux premiers matins du monde…

Un vers de Mallarmé, c'est telle une apparition, l'envol d'un cygne, à la blancheur aveuglante d'un ptyx qui, en un éclair, nous révèle toute la beauté plastique du monde…

Dirais-je, témérairement, qu'un vers de Nerval a pour moi le même irrésistible attrait que le visage évanescent d'une fille d'Eve qui vient d'avoir seize ans ? Ce serait, certainement encore très loin d'un soupçon de poésie nervalienne.

Essayer de décrypter la poésie de Nerval serait aussi hasardeux que le risque d'interpréter le sonnet en ‘yx' (ou ‘ptyx') de Mallarmé, en ainsi voulant donner un sens aux ‘Chimères' de l'incomparable Nerval !

Contentons-nous de rêver, en compagnie du «poète vierge», à ces âmes flottantes, au-delà des cercles concentriques de la ‘Divine Comédie' de Dante, et dont il est question dans son introduction au Second Faust de Goethe (‘Faust et Le Second Faust', traduction de Gérard de Nerval, Classiques Garnier, 1990. Introduction (1840) de Nerval, pp. 8-21).

Quand le corps meurt, l'âme s'y échappe et va rejoindre les autres âmes regroupées par siècles et par périodes de vies, comme quand elles étaient sur terre, telles des îles flottantes qui s'éloignent rapidement vers ces régions éthérées du ciel, au-delà du firmament, dans cette immensité grise que constitue le passé de l'humanité. Au-dessus de ces îlots d'âmes agglutinées, flottent distinctement les esprits supérieurs (faits d'une matière immuable) qui continuent d'accomplir, dans la pérennité, «les actions qui furent éclairées jadis par le soleil de la vie, et dans lesquelles elles ont prouvé l'individualité de leur âme immortelle». (p.10)

Sur le plan paysages et personnages nervaliens, il y a un tableau de Corot qui a été souvent choisi par des critiques inspirés pour en illustrer l'atmosphère poétique. «Souvenir de Mortefontaine» est un tableau qui fixe pour nous un moment d'un paysage dans la mémoire des lieux et des personnages figés dans des attitudes d'autrefois, d'une grâce rarement dépeinte ou évoquée par les autres peintres contemporains. Les deux mains de la jeune mère tendues, avec souplesse et beauté inégalée du geste, vers une touffe de feuillage et de fleurs, à une certaine hauteur sur un petit arbre courbé par le vent, et dont les rares feuilles du sommet sont rejointes par l'épais feuillage du grand chêne, dans une mêlée générale, pour chanter ce vieil air d'une chanson du Valois, ce chant d'Adrienne qui s'élève, telle une incantation mystérieuse et insaisissable, au-dessus des arbres, des étangs, des forêts…

Pendant ce temps-là, les deux petites filles, l'une cueillant des fleurs à même le sol et l'autre montrant d'une petite main, timidement tendue, un bout de fleur à sa mère s'évertuant à atteindre une fleur inaccessible sur le petit arbre échevelé. Tout le paysage est un hymne au souvenir.

Maintenant, pour illustrer cette envolée lyrique sur Nerval et sa descendance, je n'irai pas plus loin dans mes spéculations sur ce que pourrait être la vraie poésie, et convoquer ensuite les génies ou les maîtres du passé qui, à travers les siècles, ont nourri les esprits affamés de poésie pure; j'aimerais plutôt faire quelques petits arrêts - des arrêts sur images poétiques - chez un grand poète du 20e siècle, et qui, dans mon panthéon littéraire, cristallise autour de lui des résonances poétiques de Rimbaud, Nerval, Baudelaire, Mallarmé…

Ce poète, c'est Léon-Paul Fargue, descendant direct d'un Nerval et d'un Rimbaud, l'annonciateur de la poésie surréaliste, le ciseleur habile et facétieux du verbe français, le grand inventeur d'images poétiques rarement égalées dans l'histoire de la littérature française; il est (faisons un beau rêve) le poète qu'on peut un jour de chance miraculeuse surprendre encore à rôder, à une heure tardive de la nuit parisienne, dans «les limbes du macadam» ! Il est pour Saint-John Perse (poète et contemporain capital de Fargue) ce poète qui a «cette patience à l'aube renouée, et cette tendresse au soir liée, d'une âme délinquante et fière… sur la ferronnerie légère et timbrée d'or d'un vieux quartier de ville qui s'éclaire, la poésie encore berçait son frissonnement d'exil, comme «un aigle sur un balcon» de femme et d'étrangère (in préface aux «Poésies»: Tancrède, Ludions, Poèmes, Pour la musique, Espaces, Sous la lampe. Gallimard, 1963, p.9).

J'ai une incommensurable envie de lire et relire toutes ces belles pages, non seulement de l'ouvrage cité plus haut, mais aussi du «Piéton de Paris», de «Méandres», de «Refuges» de «Haute solitude», et voyager en imagination avec Léon-Paul Fargue à travers Argenton-sur-Creuse, rêver sur ces «villages en tricot roux», «le sucre violet du soir… l'iris qui sort des cheminées»; entendre d'une fenêtre ouverte «un chant de femme partit comme une étoile filante», ou encore ce piano «resté seul entre ses deux cierges [qui] se mit à compter ses larmes». Et dire enfin comme Fargue «je voudrais retrouver le calme de ces jours et répondre d'un cœur tranquille au doux cri d'Argenton qui traversait la nuit» («Suite familière», in «Poésies», p.265). Ou alors, cette histoire obscure et fascinante où «par les chemins cachés d'une ville, à une heure trouble… un homme invisible avance et pense, vers un quartier calme où sommeille un parc». Cet homme qui «vient du fond de son passé veut voir une femme qui ne l'attend pas». Il va monter l'escalier plongé dans «un silence de tentures. On va la prévenir, à mi-voix, d'un pas suspendu. Lui va s'arrêter sur le palier clair où brûle une applique au regard vide. Elle l'attendra dans une vaste salle, debout, toute grande, pâle et belle, comme une jeune nuit pensive, comme la plus jeune nuit du monde, comme la première nuit du premier printemps…

Sa chevelure… on dirait qu'un grand oiseau noir s'est posé sur sa tête et la couvre de ses ailes. Un lustre d'or attend là-haut, presque au-dessus d'elle et prêt à descendre, comme une couronne qu'on tient en suspens pour le sacre d'une jeune reine» (in «Poésies», p.114). Cette femme «pure et droite comme un grand vase où veille une flamme fait pâlir toute lumière».

Un peu plus tard, ce solitaire ne pourra que «se tenir devant elle et attendre», et fatalement redescendra l'escalier sans faire de bruit. Fargue continue ainsi à singulariser cette femme qui «sent la branche verte d'un arbre tropical… lorsqu'elle se penche, il vous semble qu'il va tomber de sa tête une pluie de fleurs ténébreuses, odorantes et vanillées, comme un essaim d'étoiles sombres, il vous semble qu'il va s'enfuir quelque grand papillon nocturne… sa voix désarme le silence, attentif et qui vous épie… Elle est si belle, qu'à sa seule pensée l'homme sent accourir les larmes...». (p.115)

Sensibilité poétique très aiguisée, teintée d'une nostalgie d'un passé qui s'éloigne à grand pas vers la brume des souvenirs d'un temps à jamais disparu, immense prédisposition à dire la poésie des choses de la vie intime ou circonstanciée, d'une ville tant aimée et glorifiée, d'une mémoire blessée mais merveilleusement reconstruite, et tout ce qui a trait à la surréalité de l'univers de ce poète du macadam: c'est ce qui caractérise la poésie de Léon-Paul Fargue.

Je ne saurais clore ce petit voyage de découverte des «maîtres inaccessibles» dont on désespère de ne pouvoir jamais atteindre un jour la beauté absolue de leur poésie, sans dire quelques mots sur Pierre Louÿs, poète et écrivain («les Chansons de Bilitis», poèmes en prose, 1894; ‘Aphrodite', roman dit de «mœurs antiques», 1896) et qui est tombé dans un oubli presque total, (en dépit de quelques rares études sur sa vie et son œuvre, voir en particulier celle de Gordon Millan: «Pierre Louÿs ou le culte de l'amitié», Edition Pandora, 1979), si ce n'est sa grande amitié avec Paul Valéry, son contemporain exact, qui lui permet d'être évoqué de temps à autre par les critiques qui s'intéressent à la vie et l'œuvre de l'auteur de «La jeune Parque». «Pervigilium Mortis»1, long poème de Pierre Louÿs, est un chef-d'œuvre de poésie inclassable, poème d'une très grande beauté et dont la féerie n'a rien à envier à celle du jeune Valéry de l'«Album de vers anciens», où la rêveuse «lune mince verse une lueur sacrée», moment propice où l'Ombre songeuse poursuit de rêverie.

«…Les cygnes soyeux qui frôlent les roseaux

De carènes de plume à demi lumineuse,

Elle effeuille infinie une rose neigeuse,

Dont les pétales font des cercles sur les eaux» (in ‘Poésies'; NRF Gallimard, 1942, p.16)

Est-il besoin de préciser que «Pervigilium Mortis» a été ébauché juste après la séparation d'avec Marie de Régnier (fille du poète José Maria de Heredia) dont il était éperdument amoureux ? «Pervigilium Mortis» (in ‘Psyché, œuvre posthume, 1927. Voir «Œuvres complètes», 1930-31, Edition Montaigne), pour son incantation, pour son pouvoir suggestif, pour sa féerie d'un autre temps, mérite, à cet égard, d'être cité parmi les grands «maîtres inaccessibles», en compagnie de ces perles impérissables que sont les poèmes des vrais poètes dont j'ai parlé plus haut. Je citerais, donc, le fragment qui m'a paru le plus beau d'entre tous:

Psyché, ma sœur, écoute immobile et frissonne

Le bonheur vient, nous touche et nous parle à genoux…

Rappelez-vous qu'un soir nous vécûmes ensemble

L'heure unique où les dieux accordent, un instant,

A la tête qui penche, à l'épaule qui tremble

L'esprit pur de la vie en fuite avec le temps…

Rappelez-vous qu'un soir, couchés sur notre couche,

En caressant nos doigts frémissants de s'unir,

Nous avons échangé de la bouche à la bouche

La perle impérissable où dort le souvenir.

De tout cela, de tous ces grands maîtres inaccessibles dont l'absolu poétique nous désespère (parce que nous ne pourrons jamais l'atteindre), il faut, dans une espèce d'alternative, ou même, de résignation, savoir tresser une enfilade de réflexions de poètes sur l'art poétique à travers les siècles, pour constituer une des constellations les plus scintillantes de notre cosmos littéraire.

*Universitaire et écrivain

Note

1-Ebauché au début des années 1900, puis repris et complété pendant la 1re Guerre mondiale, sous l'impulsion et l'éclairage d'un Paul Valéry sur le point de finir «La jeune Parque» , œuvre de pure clarté, rarement atteinte ou égalée par les poètes contemporains, « chef-d'œuvre de l'impraticable» comme il l'écrira lui-même à Pierre Louÿs.