Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Pourquoi le monde a besoin d'un prix élevé du pétrole ? Pourquoi la Banque centrale américaine ne doit pas pénaliser le monde ? (Suite et fin)

par Medjdoub Hamed *

Si les positions prises par le général De Gaulle sur le Proche-Orient furent celles qui lui valurent les plus âpres critiques, la démarche qu'il entreprit à propos du système monétaire international fut peut-être la plus audacieuse et la plus novatrice. On sait que ce système, fondé au lendemain de la guerre et qui eut longtemps des effets positifs sur la libéralisation des changes et des échanges, se caractérisait par « l'étalon de change-or » qui permettait d'utiliser le dollar autant que l'or comme instrument de réserve. Les États-Unis, dont la monnaie était, à ce titre, acceptée par tous les autres États, pouvaient ainsi se dispenser de toutes les règles ordinaires de l'équilibre de leurs paiements extérieurs, sans devoir régler leur déficit sur le propre stock d'or, et en ne tenant compte que de leurs propres besoins. La tentation était donc grande pour l'administration américaine d'entretenir le déficit de la balance des paiements des États-Unis sans précaution pour les conséquences qui en résulteraient et dont l'essentiel était le développement progressif puis irrésistible, de l'inflation internationale.

Sur la scène du monde, les démarches entreprises par le général de Gaulle, si diverses ont-elles été, obéissaient, au fond, à la même et forte logique. Défendre son indépendance ne peut être un exercice solitaire : il implique d'être solidaire des nations qui cherchent aussi à conquérir, consolider ou préserver leur indépendance. Résister aux hégémonies oblige, pour y réussir, à y résister partout. Tant il est vrai que la force d'une politique est aussi dans sa cohérence.

C'est ce qui était en train de se produire quand le général De Gaulle, sur les conseils de Jacques Rueff, intervint pour en dénoncer les dangers dans sa conférence de presse du 4 février 1965. Il le fit en termes qu'il voulut mesurés, prenant pour but « un système international souple et adapté à l'expansion rapide des échanges de notre temps » et proposant que le noyau en soit l'étalon-or en raison de sa pérennité et de sa neutralité. Mais, comme il le dit plus tard à son conseiller économique Alain Prate : « J'ai proposé l'or, mais j'aurais pu accepter autre chose à condition d'adopter un étalon indépendant des mesures anglo-saxonnes ». Là était le cœur du problème. Et tous les compromis qu'il fit proposer avaient, en effet, le même véritable but : mettre fin à ce qu'il appela « les privilèges exorbitants du dollar ». C'était assez pour susciter les oppositions véhémentes et farouches qui firent échec à toute réforme du système en place et ouvraient la voie à la cascade des crises monétaires qui allaient suivre. » (5)

Si les pronostics du général De Gaulle concernant la question palestinienne sont justes, il demeure que son opinion sur le pouvoir exorbitant n'exprime pas la réalité positive de ce privilège exorbitant du dollar américain. Et ce privilège américain l'est à plusieurs titres. Et des questions s'imposent. Qui a permis la montée en puissance de l'Europe sur la scène économique mondiale ? Alors que naguère, à la sortie de la Deuxième Guerre mondiale, l'Europe était anéantie. Qui a permis la montée en puissance du Japon sur la scène économique internationale ? Alors que le Japon était détruit et occupé ? Si ce ne sont les déficits américains via précisément ce privilège exorbitant du dollar américain. Ce sont les formidables injections monétaires de la Banque centrale américaine, qui était en fait la Banque centrale du monde, entre 1945 et 1971. C'est elle et les transferts technologiques qui ont reconstruit les puissances européennes et japonaises, et ont permis par un transfert d'or conséquent, la convertibilité de leurs monnaies sur les marchés monétaires dans le monde. En contrepartie, c'est ce pouvoir exorbitant qui a concouru à l'endettement américain. Un endettement nécessaire parce que c'est lui qui dope la croissance économique de l'ensemble des pays du monde.

Le privilège exorbitant du dollar américain est-il en colère au point qu'il punisse le monde ?

N'est-ce pas une chance qu'il y eut une Chine communiste en 1949, poussant l'Amérique à changer complètement de stratégie, axer ses efforts sur l'armement et les flottes de guerre pour endiguer le communisme chinois, et laisser à l'Europe et au Japon s'occuper, comme dirait le général De Gaulle « de l'intendance », c'est-à-dire de la production d'automobiles, de téléviseurs, de machines à laver... Pour cause, pourquoi il y eut une Grande dépression dans les années 1930, tout simplement parce qu'il n'y eut pas de véritable moteur pour tirer l'économie mondiale. Toutes les grandes puissances se sont repliées sur elles-mêmes, créant la méfiance entre elles, et érigeant des barrières protectionnistes dans l'espoir d'exporter leur chômage aux autres. A la fin, cela a fini par un Deuxième Conflit mondial. Personne n'y gagna. Le Tiers monde, qui comptait pour plus de deux tiers de l'humanité, et n'existait pour ainsi dire que dans le comptage des empires. Colonisé, il manquait à l'appel dans la consommation mondiale. Par cette guerre mondiale, pour lui providentielle, il secoua les chaînes que les puissances lui ont mises au cou pour le maintenir dans une situation de sous-peuple.

On comprend dès lors que le monde ne vogue pas au hasard, que tout est calculé par une Providence dont on ne sent pas la puissance. Comme d'ailleurs on le voit aujourd'hui. La question qui se pose : « Pourquoi la Banque centrale américaine (Fed) est repliée sur elle-même ? » On sait que les Américains, grâce au dollar, dominent le monde.

Barry Eichengreen dans son ouvrage, «le privilège exorbitant du dollar», écrit : De cette domination, les Américains tirent des avantages économiques considérables : la large utilisation internationale du dollar est un avantage pour les entreprises américaines, puisqu'un exportateur outre-Atlantique sera payé dans la monnaie qu'il utilise pour rémunérer ses travailleurs, ses fournisseurs et ses actionnaires (alors que les entreprises des autres pays devront acquitter des coûts de conversion) ; les banques américaines n'ont pas besoin de se couvrir contre les fluctuations du taux de change, contrairement aux autres établissements qui reçoivent des dépôts en dollars ; les Etats-Unis engrangent toujours un gain de seigneuriage (allusion au droit du seigneur de battre monnaie et de conserver pour lui-même une partie du métal précieux utilisé pour la frappe des pièces) : « fabriquer un billet de 100 dollars ne coûte que quelques cents à l'imprimerie nationale des Etats-Unis, mais pour l'obtenir, les autres pays doivent débourser 100 dollars de biens et services réels (…) Environ 500 milliards de dollars circulent à l'extérieur des Etats-Unis ; en contrepartie, les étrangers ont dû fournir aux Etats-Unis 500 milliards de dollars de biens et services réels » ; les banques et les entreprises du monde entier sont toujours prêtes à détenir davantage de titres libellés en dollars (effets de commerce, obligations) : ainsi, le taux d'intérêt que les Etats-Unis doivent payer sur leur dette extérieure est inférieur au taux de rendement de leurs investissements à l'étranger, et le pays peut ainsi tolérer un déficit commercial (exportations supérieures aux importations) important et consommer davantage que ce qu'il produit. Durant les années 1960, Charles De Gaulle avait critiqué vigoureusement ce privilège exorbitant qui pousse les autres pays à soutenir le niveau de vie américain et subventionner les multinationales américaines. Depuis la crise financière 2007-2009, ce privilège des Etats-Unis est à nouveau contesté de toutes parts, en particulier par les pays émergents qui, en dernier ressort, financent le déficit extérieur américain. De plus, la dépréciation du dollar sur le marché des changes depuis 2007 (d'environ 10%) a en fait renforcé la position financière des Etats-Unis puisque leurs investissements étrangers ont pris de la valeur à mesure que le dollar baissait, tandis que les actifs en dollars possédés par les pays émergents (notamment) perdaient de leur valeur. Puisque les actifs en dollars constituent toujours des valeurs refuge pour les pays étrangers (comme les bons du Trésor), le gouvernement fédéral a pu emprunter sur les marchés financiers à de faibles taux d'intérêt, dont les ménages et les entreprises ont pu également profiter. » (6)

Mais que constatons-nous aujourd'hui, depuis que la Fed ait mis fin à la politique ultra-accommodante monétaire ou quantitative easing, depuis septembre 2014 ? Les pays émergents, par la voix de leurs argentiers, notamment le ministre brésilien des Finances Guido Mantega, en 2012, critiquait la politique monétaire de la Fed, parce qu'elle dépréciait la valeur des réserves de change brésiliennes et entamait la compétitivité des firmes brésiliennes. (7)

Ou encore les critiques du gouverneur de la Banque de Chine, Zhou Xiaochuan sur le QE américain : « Le gouverneur de la banque centrale chinoise, Zhou Xiaochuan, a ainsi jugé que cette décision était peut-être la meilleure pour les Etats-Unis, mais «pas nécessairement optimale pour le monde» et «pourrait produire de nombreux effets négatifs pour l'économie mondiale». A cause de cette mesure «déloyale», «un montant énorme de capitaux va probablement se diriger vers les économies émergentes», a aussi affirmé un conseiller de la banque centrale chinoise, Xia Bin. Selon lui, une nouvelle crise est «inévitable», s'il n'y a pas «de restrictions» à de telles émissions. (8)

«Il semblerait normal que quelqu'un vienne nous donner une explication. Sinon, la confiance internationale dans la reprise et la croissance de l'économie mondiale pourrait s'en ressentir», a averti pour sa part Cui Tiankai, vice-ministre des Affaires étrangères et négociateur en chef au G20 pour la Chine.»

Mais voilà, le ministre brésilien des Finances comme le gouverneur de la Banque de Chine ont vu tout faux dans les quantitative easing. Ne pensant qu'à la dévaluation de leurs réserves de change ou encore à la compétitivité commerciale, alors que la dépréciation et appréciation du dollar est fluctuante, aujourd'hui, l'euro qui s'apprécie, demain le dollar qui s'apprécie comme on le voit aujourd'hui. Et on a dit les fluctuations entre les grandes monnaies ne doivent pas être un fétiche pour les pays du reste du monde. Depuis la décision de la Fed de serrer fort les vannes de crédit, les argentiers qui critiquaient la politique monétaire américaine très expansive ne s'en mordent-ils pas les doigts ? Ne regrettent-ils pas aujourd'hui les quantitative easing ?

Cependant le mérite revient au vice-ministre des Affaires étrangères chinois, Cui Tiankai, qui a été très juste dans son jugement. Qu'on nous explique ce qui se passe ?

A voir les réserves de change de la Chine qui fondent tous les jours. De 4000 milliards de dollars en 2014 à 3000 milliards en 2016. Pour la Russie idem, pour les pays pétroliers arabes, le même processus. Le privilège exorbitant du dollar américain est-il en colère au point qu'il punisse le monde ?

La Banque centrale américaine n'a pas le droit de pénaliser le monde, et prétexter le risque d'endettement

Mais le problème de serrer les vannes du crédit par la Réserve fédérale américaine ne peut demeurer indéfiniment. Si elle continue, elle fera payer au prix fort les autres puissances occidentales, les puissances émergentes, le reste du monde. On comprend que c'est grâce à l'Amérique et au privilège exorbitant que l'Europe et le Japon se sont reconstruits et devenus de grandes puissances industrielles. De même, la Chine doit à ce privilège exorbitant du dollar de devenir la deuxième puissance du monde et détenir les plus grandes réserves de change du monde. On comprend aussi que c'est grâce à ce pouvoir exorbitant que les États-Unis et l'Europe sont sortis de la plus grande crise financière qu'ils aient vécu en 2008, depuis la dernière qui remonte en 1929.

Cependant, il demeure des séquelles, à voir la montée du populisme en Europe et aux États-Unis. L'austérité en Europe, le Brexit, et on parle de Grexit. Quand on voit un ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble, reprocher à la Grèce, et donc à tout un peuple d'être une cigale du Sud, comme si les Grecs ne sont que des jouisseurs invétérés, des millions d'êtres humains taxés presque de fainéants, qui ne travaillent pas, c'est le comble. C'est que rien ne va plus en Occident. On ne voit que ce mot dans les médias, l'Allemagne championne de la rigueur. Et Wolfang Schäuble «qui ne croit qu'au travail et en l'obéissance à la règle, dut-elle être douloureuse.» (9) A-t-on délocalisé des firmes allemandes en Grèce, et les Grecs ont-ils refusé de travailler ? Et on se prend à chérir ce mot, le Grexit. Un chantage honteux pour tout un peuple. Depuis sept ans, la Grèce n'en finit pas de plans en plans de rigueur avec un taux de chômage hallucinant. Les autres pays, tels l'Espagne, l'Italie, le Portugal, la France sont aussi déstabilisés, le populisme gagne du terrain. On ne parle que des pays vertueux tels les Pays-Bas, le Danemark, le Luxembourg... qui sont soit de grandes places financières, soit des pays qui entretiennent des relations économiques de longue date avec l'Allemagne.

La question qui se pose : « Qui est responsable de cette situation dans le monde ? Pourquoi pendant des décennies ces pays européens du Sud qui faisaient partie de l'Europe économique n'ont pas posé de problèmes à la Construction européenne. Ils n'en posent qu'aujourd'hui depuis la crise de 2008 ? » La réponse vient du pouvoir exorbitant du dollar. La réponse vient de la Banque centrale américaine, qui est réellement la Banque centrale des Banques centrales du monde. Et elle pénalise le monde. La réponse vient du pétrole qui, en tant que contreparties physiques qui a remplacé le dollar-or du système Bretton Woods au début des années 1970, a besoin d'être réactualisé. D'être relevé pour l'ensemble de l'humanité. C'est en dopant la consommation des pays en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, en Amérique du Sud, exportateurs de pétrole et de matières premières que l'on pourrait créer et sauver les emplois des travailleurs en Europe, en Chine, aux États-Unis, qui se compteront par dizaines voire de centaines de millions.

Le monde a besoin réellement d'investissements. Le populisme n'est ni une solution ni n'a la baguette magique pour redresser l'économie occidentale. Faudrait-il attendre que ce seront encore les forces historiques qui viendront changer la trajectoire de l'économie mondiale. Faudrait-il attendre le nouveau président américain mettre en œuvre son programme de créer 25 millions d'emploi, aux Etats-Unis, et qui permettra de créer 15, 30, 45 millions d'emplois supplémentaires dans le reste du monde. Et donc plus de 100 millions de familles qui auront à se nourrir, à s'habiller. Et ces pays sont en Asie, en Europe, en Afrique, en Amérique du Sud... Les États-Unis consomment, le reste du monde consomme aussi avec le peuple américain. Le monde est mondialisé. Quant à l'endettement américain, européen... ou occidental, libellé en monnaies occidentales, il ne peut poser de problème. À voir l'effet caché des quantitative easing qui ont fait fondre aujourd'hui environ un tiers des réserves de change de la Chine, de la Russie, des pays exportateurs de pétrole... (10)

La Banque centrale américaine n'a pas le droit de se replier sur elle-même, et de prétexter le risque d'endettement. Et surtout de pénaliser le monde comme le fait le ministre des Finances Wolfang Schäuble vis-àvis de la Grèce. (9) Un pays entier pris en otage par le pouvoir financier européen. Ou alors Janet Yellen, la gouverneure de la Banque centrale américaine, et Mario Draghi, le gouverneur de la Banque centrale européenne, qu'ils nous expliquent en toute transparence ce qui se passe comme l'a demandé le vice-ministre chinois des Affaires étrangères, Cui Tiankai : « Il semblerait normal que quelqu'un vienne nous donner une explication. Sinon, la confiance internationale dans la reprise et la croissance de l'économie mondiale pourraient s'en ressentir ». Et cet avertissement doit être pris au sérieux. On ne doit pas oublier aussi que de nouvelles monnaies roulent aujourd'hui, et font leur apprentissage sur les marchés monétaires.

*Auteur et Chercheur indépendant en Economie mondiale, Relations internationales et Prospective

Notes :

5. «Le général de Gaulle et les États-Unis », par Paul-Marie de la GORCE. Espoir n°136, 2003

http://www.charles-de-gaulle.org/pages/l-homme/dossiers-thematiques/de-gaulle-et-le-monde/de-gaulle-et-les-etats-unis/analyses/le-general-de-gaulle-et-les-etats-unis.php

6. «Un privilège exorbitant» par Barry Eichengreen. Septembre 2011 Odile Jacob Economie

http://www.melchior.fr/lecture/un-privilege-exorbitant

7. «Le Brésil «en guerre» contre la baisse du dollar», Le Figaro. 19/09/2012

http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2012/09/18/20002-20120918ARTFIG00632-le-bresil-en-guerre-contre-la-baisse-du-dollar.php

8. «Guerre des monnaies : la Réserve fédérale américaine sous les critiques», Le Temps réel. Le Nouvel Observateur. 5/11/2010

http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20101105.OBS2386/guerre-des-monnaies-la-reserve-federale-americaine-sous-les-critiques.html

9. «Wolfgang Schäuble, l'homme de fer qui dit non à la Grèce», L'Express.fr, le 23 février 2017

http://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/wolfgang-schauble-l-homme-de-fer-qui-dit-non-a-la-grece_1881504.html#xtor=AL-447

10. «Pourquoi le programme économique de Donald Trump remontera le prix du pétrole à 100 dollars, et dopera l'économie mondiale ?», par Medjdoub Hamed. Du 9/02/2017 au 15/02/2017 www.lequotidien-oran.com