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Pourquoi le monde a besoin d'un prix élevé du pétrole ? Pourquoi la Banque centrale américaine ne doit pas pénaliser le monde ? (1ère partie)

par Medjdoub Hamed*

Le mardi 14 février 2017, la présidente de la Banque centrale américaine, Janet Yellen, a averti, devant le Congrès américain, que la réduction des impôts et les investissements massifs prônés par le président américain pourraient menacer la santé des finances publiques.

L'avertissement est lancé au nouveau président américain, Donald Trump, qui a promis un vaste plan de relance. « J'espère que les changements de politique budgétaire seront compatibles avec l'objectif de maintenir le budget des États-Unis sur une trajectoire viable», a déclaré Janet Yellen, la présidente de la Banque centrale américaine (Fed), mardi, devant le Congrès. Lors de sa campagne, Donald Trump s'est engagé à réduire de façon significative les impôts et, plus controversé, à lancer de massifs investissements dont le potentiel impact sur les finances publiques américaines suscite certaines inquiétudes. La présidente de la Fed, dont le mandat se termine en 2018, a en outre averti que «les changements possibles de politiques budgétaires et autres étaient une source d'incertitude» pour les perspectives économiques. « Même si ce n'est pas dans mon intention de donner une opinion sur telle ou telle proposition d'impôt ou de dépense, je voudrais souligner l'importance qu'il y a à améliorer le rythme de croissance à long terme et à relever le niveau de vie des Américains à travers des politiques qui visent à faire progresser la productivité », a-t-elle insisté.

Sur le terrain de la politique monétaire, la présidente a rappelé que la Fed relèvera certainement ses taux d'intérêt - à nouveau - à l'issue d'une des prochaines réunions des gouverneurs. La Banque centrale a déjà augmenté ses taux directeurs en décembre, après une année de statu quo. Son comité de politique monétaire prendra sa décision, comme à son habitude, en fonction de l'évolu rapport de production de biens et services sur les moyens (capital, travail, robotisation, etc.) donne une idée de la performance industrielle et manufacturière d'un pays. Cependant elle exprime insuffisamment le taux de la population en âge de travailler et n'a pas d'emploi. L'évolution économique d'un pays dont une grande partie de la population active manque à l'appel dans l'emploi n'indique pas que son économie est en forte croissance même si le taux de chômage est bas. Et la productivité même augmentée sera confrontée à la faible demande américaine d'autant plus que le marasme économique s'est aussi généralisé dans le monde. Depuis déjà en 2008, et particulièrement avec la crise pétrolière qui a surgi au deuxième semestre 2014 et qui a des répercussions à l'échelle mondiale.

Pour avoir une idée de la distribution de l'emploi entre les deux moteurs de l'économie mondiale, prenons les données statistiques de la Banque mondiale sur l'emploi aux États-Unis et en Chine. Analysons le taux de chômage de leur population active et le taux de participation à leur population active. Selon la définition de l'Organisation Internationale du Travail (OIT), le taux de chômage de la population active est la proportion de la population en âge de travailler d'un pays qui participe activement au marché du travail, que ce soit en ayant un emploi ou en cherchant un emploi. L'autre partie de la population inemployée, participe aussi à l'économie d'un pays, par le biais du marché informel et par une part importante dans la consommation et l'investissement.

Aussi, si on reste dans le sens du Bureau International du Travail (BIT), en 2014, le taux de participation à la population totale active (15 ans et plus) aux États-Unis est de 62 %. Soit 161, 074 380 millions d'Américains (2) avec un taux de chômage (compris) à l'époque de 5,5%. La population en âge de travailler mais ne travaille pas, déduite du taux de participation totale active, est de 38 %, soit 98, 723 007 millions d'Américains. Le ratio du taux de participation à la population active sur la population totale américaine (318, 9 millions en 2014), est de 50,5 %.

Des chiffres très proches sont donnés par le Département du Travail américain, en juin 2016. « Le Département du Travail Américain (Bureau of Labor Statistics – BLS) rapporte ce vendredi 03 juin 2016 que 94, 708 millions d'Américains (âgées de 16 ans et plus) n'étaient ni employés le mois dernier, ni en recherche active d'un emploi sur les quatre dernières semaines. […] Le taux de chômage serait de 23 % au 31 mai, 2016, selon le site Shadowsstats. […] Jacques Attali -août 2014- énonce que « Le chômage est à 17% aux États-Unis et non de 6% ». (3)

Si on additionne la population inemployée que l'on suppose a peu évolué entre 2014 et aujourd'hui, soit 94,708 millions d'Américains, au nombre de chômeurs de la population active, mais dont le taux de chômage a baissé, passant de 5,5 % en 2014 à 4,6 %, en 2017, soit 7, 409 421 millions, on aurait une population globale inemployée de 102,117421 millions d'Américains. Le ratio de la population globale inemployée, en âge de travailler, sur la population totale des États-Unis fin 2016 (soit 323 745 344 millions d'Américains), est de 31,5 %.

Pour la Chine, le taux de participation à la population active est de 71 %, en 2014, qui correspond à une population de 806, 498 520 millions de Chinois (2) avec un taux de chômage à l'époque de 4,09 %. La population en âge de travailler mais ne travaille pas, déduite du taux de participation totale active, est de 29 %, soit une population de 329, 414 888 millions de Chinois. Le ratio du taux de participation à la population active sur la population totale de la Chine (1, 364 270 000 milliard en 2014), est de 59,1 %.

Si on additionne la population inemployée que l'on suppose a peu évolué entre 2014 et aujourd'hui, soit 329, 414 888 millions de Chinois, au nombre de chômeurs de la population active, mais dont le taux de chômage est demeuré stable, à 4,09 %, en 2017, soit 32, 985 789 millions, on aurait une population globale inemployée de 362, 400 677 millions de Chinois. Le ratio de la population globale inemployée, en âge de travailler, sur la population totale de la Chine fin 2016 (soit 1, 377 701 291 milliard en 2016), est de 26,3 %.

Que constatons-nous dans ces ratios de population active et inemployée ? Que dans les deux cas, la Chine malgré sa formidable démographie est gagnante. Le ratio de la population inemployée est plus faible que le ratio américain. Le ratio du taux de participation à la population active sur la population totale de la Chine est supérieur à celui des États-Unis.

Comparons l'évolution du PIB (2) de la Chine et des États-Unis entre 1960 et 2014. La part du PIB chinois qui est de 59, 184 116 489 milliards de dollars (courants) en 1960 sur le PIB mondial (1353 milliards de dollars, à la même époque), est de 4, 43 %. En 2014, le ratio du PIB de la Chine qui est de 10 866, 400 milliards de dollars courants, sur le PIB mondial de 78 630 milliards de dollars, à la même date, passe à 14,56 %. Quant aux États-Unis, leur part du PIB qui était, en 1960, de 543,3 milliards de dollars (courants) sur le PIB mondial, à la même époque, est de 40,15 %. En 2014, leur part qui était, en 2014, de 17 348, 1 milliards de dollars (courants), sur le PIB mondial est passé à 22,06 %. On constate par ces ratios que la part du PIB chinois sur le PIB mondial a fortement augmenté et que la part du PIB américain a presque été divisée par deux. L'écart entre les parts du PIB des États-Unis et de la Chine sur le PIB mondial qui était de 35,72 en 1960 n'est plus que de 7,5 en 2014. Un progrès considérable pour la Chine dont l'économie n'a commencé réellement à croître qu'au début des années 1980. Comment comprendre le miracle chinois qui n'a demandé que trois décennies et qui ressemble étrangement au miracle japonais, et aux autres dragons et tigres asiatiques ?

De sauveur des économies occidentales, la Chine devient aujourd'hui le Japon des années 1980

En réalité, l'histoire n'est pas mythique comme on veut bien le croire. Il existe un ordre inexorable dans le jeu causal de l'histoire. En effet, ce qui a donné le miracle japonais et autres dragons et tigres asiatiques est précisément l'avènement historique de la Chine communiste en 1949 qui a changé le cours de l'histoire du monde. L'endiguement de cette Chine communiste qui apparaissait, au côté de l'Union soviétique, un danger certain pour le monde capitaliste, devenait d'une nécessité absolue pour l'Occident à la tête duquel trônait le Big brother, les États-Unis. C'est ainsi que toute la politique américaine fut bouleversée surtout avec l'échec militaire, durant la guerre de Corée (1950-1953), qui s'est terminée avec un armistice qui a cours encore aujourd'hui, et sans traité de paix.

Et débute la montée en puissance du Japon et des pays asiatiques, pays alliés des États-Unis. Le Japon, par deux fois nucléarisé, ruiné après sa capitulation, démuni de matières premières et de pétrole, protégé par le parapluie nucléaire américain, se lança dans une formidable industrialisation tous azimuts. Il devient dès la fin des années 1960 la deuxième puissance économique du monde, après les États-Unis. Un miracle que l'on peut concéder à une revanche de l'histoire. Car ce ne sont pas les Américains qui ont voulu ce miracle japonais mais l'y ont été forcés par ces même forces historiques « qui, en dressant l'histoire de l'humanité, rachète les peuples. »

Et arrive ce qui devait arriver, le Japon devenant menaçant pour les économies occidentales par sa formidable puissance économique et financière, des barrières protectionnistes lui furent érigées, l'obligeant à la fin des années 1970 à délocaliser en Occident, en Asie pour trouver de nouveaux débouchés pour son industrie. Mais le choc viendra surtout des accords de Plaza (1985) qui lui font relever jusqu'à doubler le taux de change du yen japonais. Mais face à ce déclin commençant pour le Japon, un brother enemy (frère ennemi), changea de politique économique et, profitant de ces frictions intra occidentales, il se met à l'économie de marché, ouvrant grandes ses frontières aux délocalisations japonaises, et que suivront celles du reste de l'Asie et l'Occident. Et ironie de l'histoire, c'est la Chine qui viendra au secours de l'économie japonaise.

«Quand l'Occident s'inquiétait vers 1977 de la Nouvelle Division Internationale du Travail et de la concurrence des pays à bas salaires, le Japon organisait des investissements avec les « Tigres » sous une forme qui a amené des bénéfices partagés. Puis cela a changé, sans renier la priorité de fait accordée au reste de l'Asie. En effet, c'est l'essor de la Chine qui semble avoir tiré l'économie du Japon du marasme : on l'a déjà vu dans des données citées plus haut, Japon et Chine ont intensifié leurs relations au cours des années quatre-vingt-dix. Le nombre de filiales d'entreprises japonaises en Chine est passé de 120 en 1988 à 179 en 1992, puis s'est accru jusque 780 en 1994 et a continué de progresser, atteignant déjà 1 573 en 1999. Les relations de commerce international se sont approfondies, jusqu'au point où chacun est devenu pour l'autre, le premier fournisseur. Le Japon a exporté en Chine des biens d'équipement, des matériels de transports, ses infrastructures ; il en fait venir ses vêtements et ses produits électroménagers finis. La Chine l'a aidé à faire reculer son chômage. Le président Kunio Nakamura de Matsushita Electric déclarait, en mars 2003, au Nihon Keizai Shimbun : Chinese operations are the engine of growth that will make up with sluggish domestic demand (en français : Les opérations chinoises sont le moteur de la croissance qui va rattraper la lenteur de la demande intérieure). Réciproquement, les entreprises japonaises emploient plus de 800 000 salariés chinois et la Chine a conscience de cet avantage. » (4)

Donc un processus naturel faisant de la Chine un sauveur des économies occidentales. Le processus que l'on décrit a commencé avec l'avènement de la Chine communiste et se termine avec la transformation de la chine communiste qui s'est convertie au capitalisme socialisant. Cette inversion fait d'elle le Japon des années 1980. Cependant, les mesures prises contre le Japon, à l'époque, lui sont difficilement applicables.

L'utilité du privilège exorbitant du dollar américain dans la croissance économique mondiale

Le monde est arrivé à une nouvelle phase de son histoire, et ce depuis la crise financière de 2008. Des mesures de sauvetage et de relance ont été opérées par les grandes Banques centrales. Mais depuis 2014, la situation s'est inversée, le monde est plongé dans une crise économique latente. On comprend le dilemme du pouvoir financier américain et européen dans ce tournant de l'histoire. La situation a complètement changé aujourd'hui.

Ce qu'il faut dire que contrairement aux années 1970, la situation aujourd'hui est tout autre. A l'époque, c'était la fin des Trente Glorieuses. il y avait des conflits économiques et monétaires entre les trois grandes puissances, les États-Unis, l'Europe et le Japon. Le jeu se jouait à trois au niveau mondial. Certes la dispute était serrée entre les trois grands mais elle restait limitée à l'Occident, qui avait une mainmise pratiquement totale sur les grands gisements de pétrole du monde. Et tous ces gisements de pétrole se situent au Maghreb et au Moyen-Orient. D'autre part, le pétrole est toujours ce qu'il est, toujours au centre des stratégies à l'échelle planétaire pour les grandes puissances. Il explique les 65 ans de guerre dans ces régions centrales du monde. Pourquoi aujourd'hui, le conflit moyen-oriental a pris une ampleur inégalée dans l'histoire où plusieurs pays (Syrie, Irak, Libye, Yémen, Afghanistan) auxquels il faut ajouter les crises en Somalie, au Mali, en Tunisie, au Nigéria... Il explique l'antagonisme entre les États-Unis et ses alliés européens et arabes dont l'Arabie saoudite, et la Russie alliée à la Chine, l'Iran, la Syrie précisément pour cette donne pétrolière qui reste stratégique pour l'ensemble des parties dans le conflit moyen-oriental. Si on enlève le pétrole de cette région, tous les conflits se termineront parce que l'enjeu convoité aurait disparu.

L'enjeu essentiel du pétrole n'est pas le pétrole lui-même mais le privilège qu'il donne à la superpuissance américaine de créer des liquidités en dollars à partir de rien, et donc s'endette sans grand préjudice, ce que l'économiste français Jacques Rueff appelait le privilège des déficits sans pleurs. Et si les États-Unis voient, par de fortes émissions monétaires pour financer leurs déficits, leur monnaie se déprécier, l'Europe et le Japon, à leur tour, dupliquent des liquidités en euros, livres sterling et yens, à partir de rien. Une duplication du pouvoir exorbitant américain. Si la monnaie américaine s'apprécie suite à un relèvement du taux d'intérêt de la Fed, l'Europe et le Japon qui voient leur monnaie se déprécier, gagnent en exportant (moins cher) et importent moins. Ce qui est compensé par l'Amérique par une augmentation des importations. Au final, la dépréciation-appréciation apparaît simplement un fétiche, car c'est tantôt l'Europe, tantôt les États-Unis, tantôt le Japon et le Royaume-Uni qui voient leurs monnaies s'apprécier ou se déprécier selon les conjonctures. Et globalement tous y gagnent dans ce jeu monétaire entre les quatre grands. Car ils bénéficient tous du pouvoir exorbitant du dollar déjà dénoncé un temps par le président français, le général De Gaulle, lorsqu'il était adossé à l'or.

«L'engrenage implacable de la guerre et de ses interminables séquelles allait justifier, bien plus encore qu'on ne pouvait le penser, ses avertissements et ses appréhensions. Il parut alors emporter par une vague de pessimisme face à la tragique accumulation des conflits qui, du Vietnam au Proche-Orient, ébranlaient le monde « l'esprit et le fait de la guerre s'étendent à nouveau sur le monde », dit-il à ses ministres au Conseil du 21 juin. Il diagnostiqua en tout cas l'affirmation pathétique du fait national palestinien et l'impitoyable engrenage auquel il allait être inévitablement conduit : « Israël ayant attaqué, s'est emparé en six jours de combat des objectifs qu'il voulait atteindre. Maintenant il organise, sur le territoire qu'il a pris, l'occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions, et il s'y manifeste contre lui une résistance qu'à son tour il qualifie de terrorisme.»

A suivre...

* Auteur et Chercheur indépendant en Economie mondiale, Relations internationales et Prospective

Notes :

1. «Le plan de relance budgétaire de Trump inquiète la présidente de la Fed », le Figaro. Le 14 février 2017

http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2017/02/14/20002-20170214ARTFIG00336-le-plan-de-relance-budgetaire-de-trump-inquiete-la-presidente-de-la-fed

2. «Source : Organisation internationale du Travail, base de données des principaux indicateurs du marché du travail. » Banque mondiale

http://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SL.TLF.CACT.ZS

3. «États-Unis: Nouveau Record au 31 Mai 2016: plus de 94,7 millions d'américains sont en dehors de la population active », Le 03 juin 2016

http://www.businessbourse.com/2016/06/03/etats-unis-nouveau-record-au-31-mai-2016-plus-de-947-millions-damericains-sont-en-dehors-de-la-population-active/

4. «Implantation des firmes japonaises en Chine » Documentation française

http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/054000393.pdf