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Le développement intégré de la chaîne de valeur des phosphates en Algérie

par Anisse Terai*

Les dernières évolutions de l'économie mondiale et les transformations profondes qui s'y opèrent présagent de la fin de la rente pétrolière.

Dorénavant, c'est au mieux un avantage comparatif, au pire une malédiction économique et sociale. Ainsi va le cycle des rentes sous toutes leurs formes. Les véritables atouts d'une économie restent la main-d'œuvre qualifiée, l'innovation technologique et la gouvernance responsable. Par conséquent, les modèles de rentes épuisables doivent muter pour intégrer une plus grande création de valeur et l'établissement d'avantages comparatifs nouveaux.

Phosphate en abondance

Le sous-sol de l'Algérie recèle les 4èmes plus grandes réserves mondiales de phosphate, avec 2,2 milliards de tonnes. Toutefois, avec une production variant de 1,2 à 1,5 million de tonnes par an, l'Algérie ne figure même pas dans le top 20 des producteurs mondiaux. En soi, ce constat n'est pas alarmant car c'est à 98% des exportations de phosphate brut, sans aucune autre valeur ajoutée. Le pays importe même des dérivés du phosphate, alors qu'il dispose de tous les intrants nécessaires pour produire une bonne partie de ces produits. L'Algérie pourrait, en peu de temps et à moindre coût, intégrer la chaîne de valeur; de l'extraction minière, en passant par l'enrichissement et la transformation, et en allant jusqu'aux produits finis spéciaux et la chimie de spécialité. Tout en intégrant les activités de recherche et développement nécessaires pour optimiser la création de valeur.

Industrie intégrée

L'intégration de la chaîne de valeur du phosphate permet une meilleure valorisation de cette ressource épuisable. D'autant plus que c'est un minerai difficilement substituable dans l'agriculture. Le potentiel de l'Algérie est encore plus grand en la matière du fait de la disponibilité et du coût modeste du gaz naturel. Le feedstock (le gaz en l'occurrence) assure une plus grande compétitivité pour toutes les industries pétrochimiques et énergivores. Il est toujours plus intéressant d'utiliser le gaz pour des industries intermédiaires que de l'exporter directement, car ça permet de capturer de la valeur incrémentale, aussi infime soit-elle.

Sous condition impérative que le prix du gaz cédé en Algérie soit comparable au prix à l'exportation après déduction des frais de transport et de certains premiums. L'Etat pourrait garder le contrôle de la matière première par le biais des sociétés publiques. Le secteur privé national et étranger pourra pour sa part contribuer, seul ou dans le cadre de partenariat public-privé (PPP), au développement des filières à forte valeur ajoutée, nécessitant technologie et savoir-faire. L'approvisionnement en phosphate sera garanti et au prix du marché.

La compétitivité et la rationalité économique doivent être les fondements de cette future industrie intégrée des phosphates.

Bénéfices agricoles et sécurité alimentaire

L'Algérie pourrait très rapidement valoriser au mieux son phosphate et profiter des avantages comparatifs qu'il peut lui procurer. Les gains de compétitivité dans l'agriculture et l'élevage sont considérables avec des produits de nutrition phosphatés adaptés, de qualité et à des prix concurrentiels. La production agricole en serait boostée. D'autant plus que les sols agricoles sont sous-fertilisés en Algérie, par rapport aux moyennes mondiale et régionale. Ces gains de compétitivité impacteront aussi l'élevage animal qui se développera encore plus en revigorant les filières laitières, les abattoirs, l'industrie des viandes, le cuir et la maroquinerie… L'activité économique reprendrait de plus belle dans les hauts-plateaux qui en ont fortement besoin. Par conséquent, la sécurité alimentaire de l'Algérie sera renforcée et le pays deviendra exportateur net de produits alimentaires et dérivés.

Externalités positives

Le développement intégré de la filière des phosphates permettrait une meilleure valorisation d'autres ressources. C'est le cas du gaz naturel, de l'acide sulfurique, de l'acide phosphorique, de l'ammoniac… Des centaines de milliers d'emplois seront créés dans les mines, la chimie, l'agriculture, la recherche et développement, la formation et les services. Avec une bonne partie d'emplois qualifiés. La dynamique enclenchée pourrait même favoriser l'essor d'activités complémentaires, comme la production de fertilisants azotés à partir de gaz naturel ou même à partir de l'énergie solaire.

En important de la potasse, on serait en mesure de produire les fameux engrais NPK à base d'azote, de phosphate et de potassium. En couplant ces activités avec de la recherche et développement, l'Algérie exportera à terme des engrais haut de gamme adaptés à différents sols, climats et cultures. Dans le même temps, la production nationale se substituera aux différentes importations. Encore plus, la réalisation de ce projet ambitieux impactera positivement la balance commerciale, ainsi que les équilibres économiques et budgétaires du pays. Tout en offrant des relais de croissance et une alternative à la rente des hydrocarbures.

*Banquier et économiste