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Février 1960 – février 1966, l'histoire des 17 Hiroshima-Nagasaki déversées au Sahara (2ème partie)

par Hassan Tsaki

Jérémie répondit à Majda :

- «De tous les déserts, c'est le Sahara qui présente l'assortiment de civilisations le plus complexe. De l'Atlantique à la Mer Rouge, il est jonché des restes de civilisations anciennes qui sont nées et ont avorté ou péri, en raison, le plus souvent, de conditions naturelles liées à des changements climatiques.

Le mot Sahara vient de l'arabe ashar, ce qui veut dire fauve et a pris par extension le sens de désert. Mais en réalité, il n'en pas toujours été ainsi. Le climat saharien a probablement changé plusieurs fois au cours des temps géologiques récents.

Depuis les origines jusqu'à quelques millénaires, le Sahara connut un climat humide avec quelques phases de semi-aridité. Beaucoup de rivières, aujourd'hui desséchées, coulaient à pleins bords et certaines étendues maintenant stériles étaient couvertes de végétation foisonnante de vie.

Dès le début des temps préhistoriques, il fut habité par des hommes et fréquenté par des animaux de savane, tels que l'éléphant, le rhinocéros, l'hippopotame, la girafe, de grandes antilopes, etc.

Lors de la période néolithique, il fut envahi par des populations de chasseurs, de pêcheurs et de pasteurs, qui remontèrent le long des vallées herbeuses et se livrèrent aux activités les plus diverses.

Puis, à la venue d'une phase climatique plus sèche, la désertification se fait sentir, les fleuves et les rivières s'étriquèrent, le réseau hydrographique fut progressivement détruit, faisant place à de nombreux lacs et marécages qui, à leur tour, se desséchèrent.

Devant la raréfaction progressive de la végétation les animaux battirent en retraite vers des zones favorisées, suivis par les hommes qui avaient parcouru la région pendant des millénaires. Ils laissèrent derrière eux des monceaux de débris et des tonnes d'armes et outils en pierres taillées. Beaucoup d'archéologues et de préhistoriens prétendent, d'ailleurs à ce propos, que le Sahara est en lui même un immense musée à ciel ouvert pour les industries et vestiges des hommes du Néolithique.

Les populations pastorales migrent alors vers le sud ou vers l'est, vers le Niger ou vers le Nil. Quelques-unes s'agrippent aux massifs montagneux, se groupant autour de sources, derniers refuges de vie, où l'on rencontre certains de leurs descendants comme ces fascinants Touaregs ou Hommes Bleus.

Ce peuple demeure encore une curiosité dans l'éventail des peuples anciens et des civilisations. Ayant sa propre organisation sociale, sa langue et son écriture, ce peuple comporte beaucoup de traits d'une société matriarcale où la filiation des enfants revient aux femmes ainsi que l'ouverture à la culture et l'exercice des arts comme la musique et le chant. Et seuls les hommes touaregs à l'allure généralement fort hautaine, à l'élégance magnifique et à la marche singulièrement altière portent jalousement le voile où ne se voient que les yeux…»

Majda interrompt Jérémie :

- « A propos de tes énigmatiques Hommes Bleus, voici l'histoire du Chacal et du Dob1, telle que me l'a racontée Naîl un enfant targui de noble race. Elle te permettra j'espère à mieux comprendre ces hommes et leurs pays. La chacal et le dob chassaient de concert, lorsque le hasard les fit tomber sur une chèvre qui passa bientôt de vie à trépas.

Le dob préparait le feu tandis que le chacal dépeçait l'animal.

Déjà le foie et le cœur grillaient sur les charbons, dégageant une odeur alléchante qui inspira au chacal des regrets sur la promesse qu'il avait faite au dob de partager la chasse.

Astucieux et retors, il chercha le moyen de frustrer son compagnon de sa part du butin :

- Veux-tu, dit-il au dob, aller porter ce foie et ce cœur à ma vielle mère qui habite dans le ravin voisin ? La pauvre ne peut plus chasser. Pendant ce temps je partagerai la viande.

Voici donc le dob parti en trottinant à travers le sable et les rochers tenant de son mieux les cadeaux du fils attentionné.

Dès le départ de son compère, le chacal bondit à travers le ravin, escalade la colline et va attendre le dob au rendez-vous fixé ; contrefaisant l'impotente, il reçoit en remerciant les présents que lui remet le lézard.

Ce dernier prend le chemin du retour de son allure cahotante. En arrivant sur les lieux de la chasse, il voit le chacal allongé près d'une touffe d'afazzou2, repu et somnolent, mais point de viande comme il l'espérait.

- Où est donc ma part ? Questionna-t-il.

C'est à peine si le chacal daigna le regarder ; un rire strident fit comprendre à l'infortuné dob qu'il avait été victime d'une ruse.

Mécontent d'avoir été aussi grossièrement berné, et vexé par les façons du chacal, le lézard attacha des os de la chèvre à la queue du dormeur ; quand il eut fini son travail, il dit :

- Réveille-toi, voilà un homme qui vient vers nous.

- Peu importe, répond le chacal sans même ouvrir les yeux.

- Attention ami, deux chiens l'accompagnent.

Sans demander d'explication, le chacal s'élance et court à perdre haleine. A chacun de ses bonds, les os frappent le sol, lui court encore, dans sa course perdue les os tombent un par un. Il n'en reste plus qu'un quand, épuisé il se retourne pour faire face à son ennemi. Il comprend alors comment le dob s'est vengé.

Furieux il revient sur ses pas, bien décidé à punir le dob.

Mais le dob qui avait prévu la colère du chacal, s'était caché dans le trou d'un rocher et montrait à peine le bout de son nez.

- Comment donc as tu pu faire ce trou pour t'y cacher ? J'aimerais avoir pour moi une demeure aussi sûre, dit doucement le chacal.

- C'est très facile assure le dob, vas chercher du bois sec en abondance, tu le disposeras contre le rocher et tu feras un grand feu. Lorsque les flammes seront hautes, tu donneras un grand coup de tête dans la roche et celle-ci s'ouvrira. Nous autres dobs, nous faisons toujours ainsi.

Poussé par sa colère, le chacal suivit exactement les conseils du dob. Assommé par le coup qu'il donna, il tomba dans le feu où il fut rôti.

Et c'est ainsi que le stratège dob, se régala durant plusieurs jours de suite de la chair engraissée et bien rôtie de l'égoïste chacal».

Jérémie, tout enchanté par l'histoire, s'exclama :

- «C'est une fable bien amusante !»

Majda :

- « Dans le monde saharien les histoires de ce genre sont nombreuses, et pas seulement amusantes mais surtout utiles comme enseignement, tant par l'observation du caractère des bêtes que par les leçons qui en découlent pour l'éducation des petites et grandes personnes.

Je te raconterai l'histoire du hérisson et du chacal, où on découvre comment le chacal a été dupé par le hérisson. Ce dernier jouit, chez les Touaregs, de la réputation la plus flatteuse sous le rapport de l'astuce.

Mais bien avant cela pourras-tu m'expliquer comment peut-on savoir avec certitude que tant de peuples différents et tant d'animaux si insolites ont réellement vécu il y a fort longtemps dans le Sahara ? »

Jérémie :

- «On sait aujourd'hui avec certitude qu'avant cet exode important de populations dont j'ai parlé, il existait au Sahara un lieu de passage et d'habitation privilégié : le massif gréseux du Tassili-n-Ajjer situé au nord-est du Hoggar approximativement à mi-chemin entre l'Egypte et la côte occidentale.

Le massif se trouve là, découpé par de nombreuses gorges, et les roches qui ont subies une érosion intense présentent de profondes cavités à leurs bases, formant des abris naturels.

Les parois de ces grottes sont couvertes de peintures, offrant d'éclatants aperçus sur la vie des populations qui se succédèrent dans le massif depuis 6.000 ans avant Jésus-Christ et jusqu'à l'époque actuelle : c'est la plus riche galerie d'art préhistorique du Sahara, et peut-être même du monde. Dans la même région, à l'Oued Djerat, quatre mille gravures rupestres, dont beaucoup de grande taille, s'échelonnent sur plus de 30 kilomètres.

L'explorateur français Henri Lhote (1903-1991) a été fait chevalier de la Légion d'honneur pour avoir conduit vers les années 60 plusieurs expéditions, emmenant avec lui des équipes de peintres et de dessinateurs pour décalquer et relever les peintures. Les œuvres les plus anciennes et les plus primitives sont les gravures monumentales de l'Oued Djerat, qui figurent, souvent en grandeur nature, les espèces chassées par les populations d'alors : buffles, éléphants, rhinocéros, hippopotames, girafes, lions et antilopes.

Majda :

- «Ces gravures ont été trouvé grâce surtout à Machar Ag Mohamed, dit Jebril (1890 ?-1981) son guide targui qui connaissait parfaitement l'emplacement de toutes les grottes et abris qui comportaient ces gravures !».

Mais pourquoi le targui Jibril n'a pas eu droit à une telle distinction ?

Jérémie :

- Je me le demande aussi ! Mais toi, comment sais-tu tout cela ?

Majda :

- « J'ai entendu parler les vieux targuis. Ils disaient aussi que cela a malheureusement permis, depuis, à beaucoup de touristes peu avertis de venir plus tard abîmer en faisant des graffitis sur les emplacements mêmes de ces vestiges uniques du passé.

Les plus sages parmi les plus vieux targuis prétendent aussi que beaucoup de peintures ont été déjà complètement détruites…et que ces vestiges de leur passé et leurs témoignages uniques, auraient dû être protégés et voilés, comme le sont les vrais targuis, pour les conserver à l'abri de la convoitise et de la souillure par autrui».

Jérémie :

- «Je trouve aussi que ces vieux targuis sont sages car ces gravures rupestres représentent un patrimoine unique d'informations sur le Sahara, son histoire et les civilisations qui se succédèrent en son sein et de leurs apports à l'universel.

En effet, toute une histoire se lit à travers plusieurs épisodes que décrivent ces gravures :

Des scènes d'adoration, de danse, de symboles énigmatiques illustrent des rites compliqués et se retrouvent dans les peintures les plus anciennes, voire de 6.000 ans avant Jésus-Christ.

4.000 ans à peu près avant Jésus-Christ, les gravures sur roc enrichies de belles couleurs montrent des pasteurs de bœufs de type éthiopien qui envahirent le Sahara, en provenance vraisemblablement du Haut Nil.

Des gravures un peu plus récentes montrent des chars de guerre à deux roues, des guerriers armés de boucliers ronds et de javelots.

Puis depuis 2.000 ans la vie semble s'être retirée du Tassili et le Sahara est devenu aussi hostile à l'homme qu'il l'est de nos jours.

Par la suite le désert n'est que faiblement occupé par des nomades, chameliers surtout d'origine berbère, alors que les oasis ne maintiennent leur activité que grâce à des éléments négroïdes alimentés depuis des siècles par l'esclavage».

Majda :

- «Et voici l'histoire targui du hérisson et du chacal :

Un hérisson et un chacal se trouvèrent un jour devant une chamelle morte, qui promettait aux deux compères un excellent festin.

- Va chercher du feu, dit le chacal au hérisson, espérant lui jouer un tour de sa façon durant son absence.

 Le hérisson, méfiant à juste titre, répondit:

- Toi qui a des jambes plus longues que les miennes et dont la réputation de coureur n'est plus à faire, tu auras bien plus vite fait d'aller quérir le feu. Vas, je t'attends en gardant notre bien.

Le chacal part de ce petit trot qui lui permet de couvrir les plus longues distances sans fatigue. Le hérisson revient alors vers la chamelle, la découpe en menus morceaux qu'il va enfouir près d'un tahli3. Lorsqu'il eut dissimulé toute la bête, recouvert les trous de sable et effacé les traces de ces multiples voyages, il enfonça la queue de la chamelle dans un trou, ne laissant sortir de terre que quelques touffes de poils. Apercevant alors le chacal qui ramenait un tison, il saisit le bout de la queue de la chamelle et fit mine de s'arc-bouter comme pour la sortir de terre.

- Que fais-tu dans cette posture ridicule ? dit le chacal. Donne-moi plutôt des nouvelles de la chamelle que je ne vois plus ici.

Essoufflé, le hérisson répond :

- La bête n'était pas morte, elle a entendu que nous voulions la faire cuire, à peine étais-tu parti qu'elle a fait un trou dans le sol pour s'y cacher. Moi, qui ne suis pas fort, je n'ai pas pu l'empêcher de creuser ni de s'enterrer ; mais je la tiens par la queue, elle ne pourra pas aller bien loin.

- Donne-moi ta place, je n'aurais pas de peine à la faire sortir.

- Ne t'énerve pas, dit le hérisson, nous avons tout notre temps.

Hélas ! Le chacal n'écouta pas ces conseils de modération, il tira violemment et s'écroula en arrière, la queue de la chamelle pendant lamentablement de sa gueule.

- Ta précipitation nous a été fatale, dit le hérisson, la chamelle a disparue sous terre, du moins nous reste-t-il encore sa queue dont nous nous contenterons.

- Tu n'auras rien, sot hérisson, glapit le chacal en colère.

Il se saisit de la queue de la chamelle et s'enfuit tout vaniteux qu'il est avec son maigre butin.

Et c'est ainsi que l'astucieux hérisson, inspirateur des Hommes Bleus pour sa grande prévoyance et ses comportements de stratège, a réussi une nouvelle fois à assurer sa subsistance pour quelques semaines et survivre encore dans l'inhospitalier désert qui est le sien depuis des milliers d'années».

Jérémie :

- «On croirait entendre une fable de La Fontaine ! ».

Majda :

- «Sauf que c'est beaucoup plus ancien…Et maintenant dis-moi que sais-tu vraiment des Hommes Bleus et de leur pays ?».

Jérémie :

- « Les Touaregs, peuplade du désert, qui a réussi à survivre jusqu'ici, possèdent une langue originale le Tamahaq et un alphabet propre le Tifinar et vivent dans les montagnes du Tassili mais qui ont, en farouches guerriers, assuré depuis fort longtemps leur suprématie sur tout le désert.

L'originalité de la langue targui se fonde dans le fait qu'elle est la seule langue berbère actuellement à utiliser ses caractères propres d'origine très ancienne. Le général français Hanoteaux réussit, avec l'aide de touaregs capturés lors d'un combat (période de la conquête du Sahara), à rédiger une grammaire de la langue targui.

Le mystérieux et si mystique « ermite du Hoggar » le Père de Foucault a réalisé un travail formidable de conservation de cette langue par la constitution du premier dictionnaire tamahaq4.

Les lettres tifinar sont au nombre de 24 et représentent toutes des consonnes. Un simple signe (en l'occurrence ici le point) indique la voyellation à la fin du mot. Pour écrire un mot, il suffit d'écrire les consonnes les unes après les autres sans les attacher, dans un sens quelconque (de gauche à droite, de haut en bas, de droite à gauche ou indifféremment).

Au début de l'occupation française, le peuple des Hommes Bleus se trouvait à un stade d'évolution sociale, semblable à bien des points à celui de notre moyen-âge où les touaregs du Hoggar sont groupés en une confédération de tribus commandées par l'Aménokal 5 qui est élu à vie.

Ce chef incontesté, dispose à son gré des terres de parcours et cultivables et règle les conflits en cas de contestations.

Au sein de cette structure sociale existe un système de castes très étanches marqué à son plus haut niveau par les tribus nobles telles les Kel Réla qui autrefois fournissaient les guerriers et assuraient la protection de la confédération. Elles étaient riches des pillages exécutés au dépens des confédérations voisines, des caravanes étrangères et par les droits de protection payés par les caravaniers empruntant leurs terres et leurs zones d'influence.

Ensuite viennent les tribus vassales telles les Imrad, plus nombreuses et comprenant des pasteurs, elles s'occupaient de la garde des troupeaux et de la conduite des caravanes. Elles versaient annuellement une redevance en nature à l'Aménokal.

Chaque tribu possédait naguère des esclaves ou Iklans, achetés ou razziés au Soudan. Ils vivaient au sein des familles touarègues, s'occupant des travaux domestiques, du gardiennage des chèvres, de l'extraction du sel pour la vente en Afrique sub-saharienne et du creusement des puits.

Les harratins (se prononce harratine, et qui équivaut en arabe à noir métissé) étaient des hommes libres ou libérés. Noirs en général, ils s'occupaient de la culture des terres arables dans le Hoggar, et travaillaient selon le contrat du Khamessa où ils ne prélèvent pour eux et en nature que le cinquième de la récolte, le reste revenant aux propriétaires de la terre.

A l'intérieur de la société touarègue, on trouve aussi des artisans appelés les Maalmines (terme arabe désignant maîtres). Ils constituent une tribu où ses membres ne se marient qu'entre eux. Leur origine est aussi énigmatique que celle des touarègues. Certains prétendent qu'avec leurs traits fins et leurs qualités d'adroits artisans du cuir ils pourraient être des Juifs anciennement razziés et ‘'targuisés'' depuis ».

Majda poursuit à l'attention de Jérémie :

- «Ecoutons enfin une troisième histoire d'animaux du Sahara qui permettra d'illustrer et de compléter le troisième trait saillant de la personnalité bien étrange des Hommes Bleus du Sahara.

Ainsi commence l'histoire targui du lion, de la hyène et du chacal :

Le gibier se faisant rare, le lion convia, un certain jour d'été, la hyène et le chacal à chasser avec lui.

L'association se révéla fructueuse : au bout de peu de temps antilopes et gazelles jonchaient le sol. Un plantureux repas s'offrait aux chasseurs. Le lion équitable par nature, demanda à la hyène de faire les parts de chacun.

De sa puissante mâchoire, cette dernière eut tôt fait de tailler le gibier en pièces, qu'elle disposa en trois tas sensiblement égaux.

- «Fort bien, dit le lion, quand elle eut terminé son ouvrage, mais que signifient ces tas » ?

- «Celui-ci, dit la hyène, est pour toi, cet autre pour moi, et le dernier pour le chacal. »

Deux puissants coups de pattes qui renversèrent la hyène furent la première réaction du lion, qui expliqua ensuite :

- «Ce n'est pas une façon de partager, les gens ont bien raison de dire que tu es obtus.»

Le lion reprit son calme et dit en s'adressant au chacal :

- «Essaie à ton tour de régler cette question».

Le chacal établit les tas de viandes éparpillés par le lion et dit :

« Ce premier tas est pour toi, ce deuxième pour ton repas de ce soir, et ce troisième tas pour ton déjeuner de demain».

Le lion s'extasia :

- «Qui t'a appris à partager ainsi» ?

- «C'est, dit la chacal, la gifle que tu as donnée à la hyène»

Ainsi, dans ce milieu où la survie physique est un défi de tous les jours, la raison du plus fort, à défaut d'être la meilleure, reste sûrement la plus indiquée car justifiable.

Et souvent la tradition orale targui transmet des histoires dépouillées de tout merveilleux, mais qui sont des leçons profitables, telles les trois précédentes anecdotes.

Les Touaregs qui vénèrent particulièrement ces contes sont comme les héros de ces fables : Ils sont ces seigneurs fiers, à l'allure parfois même quelque peu orgueilleuse mais toujours digne, à l'image du lion. Ils sont aussi ces brigands corsaires des sables, coupeurs de routes, voleurs et espiègles comme le dob et enfin ils sont aussi ces guérilleros stratèges et fort astucieux comme l'est le hérisson !

Jérémie, en fixant tendrement Issa Ag Meriama qui s'est assoupi, dit:

- « Mais ces quelques qualités et bien d'autres qui ont permis aux Hommes Bleus de survivre durant de multiples siècles dans le plus grand et le plus inhospitalier désert du monde, semblent aujourd'hui bien vaines pour les protéger et leur permettre de durer encore…Ils sont aujourd'hui, pour la plupart devenus ouvriers sous-qualifiés dans les chantiers pétroliers, contrebandiers de cigarettes et d'alcools ou encore, et c'est le plus grand nombre, des assistés sédentarisés par les miettes d'une rente pétrolière annuelle de plusieurs dizaines de milliards de dollars !» fin.

Aperçu des grands évènements nord-sud dans le pays des Hommes Bleus

- 1881 (le 16 février) : la mission militaire Flatters est massacrée par des touaregs des tribus Kel Rela, Tédjéhé Mellet et Imrad.

- 1887 : trente Touaregs sont emmenés à Alger comme prisonniers durant quatre ans. C'est avec l'aide de ces prisonniers que le général Hanoteaux établira la première grammaire tamahaq.

- 1899 : les troupes françaises, sous le commandement de Pein et Flamand, occupent le Tidikelt, coupant ainsi aux touaregs leurs marchés d'Aoulèf et d'Ain Salah.

- 1902 : à la suite du pillage d'une caravane par les Kel Ahaggar, une expédition punitive est menée par le lieutenant Cottenest qui fait plus d'une centaine de tués chez les tribus touaregs des Dag Rali et Adjouh N'Téhélé.

- 1904 : l'Aménokal Moussa Ag Amastane fait acte de soumission à In Salah.

 Le commandant Laperrine, accompagné du père de Foucault dont la première vocation était celle d'officier de l'armée coloniale, contourne le Hoggar et effectue une liaison avec les troupes coloniales à Timiaouine.

- 1905 : mystico-évangéliste fortement séduit par le monde berbéro-saharien, le père de Foucault s'installe à Tamanrasset de façon définitive.

- 1910 : l'Aménokal Moussa Ag Amastane effectue, en compagnie du père de Foucault, un voyage en France.

- 1914 : le territoire des Ajjers est occupé par les troupes françaises.

- 1916 (le 2 décembre) le père de Foucault est assassiné par des Senoussistes accompagné d'Aît Loen qui emportent 20 fusils et trois milles cartouches.

- 1917 : révolte des Touaregs de la tribu des Imrad ayant pour objectifs le vol des chameaux des troupes sahariennes françaises.

- 1917 (le 5 avril) : le capitaine Masson livre bataille à un groupement targui à l'oued Ilamane dont le bilan est de treize morts dont deux militaires français.

- 1917 (le 1 juin) : le détachement Pietri est attaqué par des Touaregs près d'In Ekker dont le bilan pour les troupes française est de 5 tués, deux disparus et 2 blessés.

- 1917 (le 26 juillet) : le sous-lieutenant Lehuraux livre combat à un regroupement de 300 combattants touaregs.

- 1921 : décès de l'Aménokal Moussa Ag Amastane, Akhamouk Ag Yemma lui succède.

- 1947 : création de la première école française à Tamanrasset.

- 1949: ouverture des classes nomades pour les Touaregs.

- 1954 (le 1 novembre) : déclenchement de la guerre d'indépendance algérienne par le FLN (Front de Libération Nationale).

Vers l'intégration du Sahara dans les départements français:

- 1957 (le 10 janvier) : création de l'Organisation Commune des Régions Sahariennes (OCRS).

- 1957 (le 21 juin) : création du ministère du Sahara. Le ministre est aussi délégué général de l'OCRS.

- 1957 (le 7 août) : création des Départements sahariens français.

- 1956 – 1957 (durant 15 mois) : Henry Lhote accompagné de 10 dessinateurs et peintres et d'un cinéaste procède aux levées des gravures rupestres du Hoggar.

- 1958 (de novembre 57 à janvier 58) : la première exposition des peintures du Hoggar se tient à Paris au pavillon de Marsan.

- 1958 (Décret du 20 septembre ) : porte la réforme communale dans les départements sahariens, la commune indigène est supprimée, sont créées la commune de Tamanrasset et celle des Touaregs Hoggar.

- 1960 (Décret du 3 décembre) : institution de 15 arrondissements sahariens. Le Hoggar compte deux conseils municipaux élus ayant chacun :

- Un maire désigné, officier des affaires sahariennes,

- Un conseiller général targui élu : Marly Ag Amayas (Khalifat de l'Aménokal),

- Un sous-préfet, officier des affaires sahariennes, également commandant militaire.

- 1962 (le 19 mars) : cessez-le-feu et accords d'Evian mettant fin à la guerre d'Algérie.

- 1962 (le 2 juillet) : référendum proclamant l'indépendance de l'Algérie.

- 1963 : Bey, Aménokal du Hoggar est élu vice-président de la première Assemblée nationale de la république algérienne.

- 1965 (le 19 juin) : coup d'Etat militaire dit de redressement révolutionnaire. Ahmed Ben Bella, alors président, est arrêté et mis au secret durant près de 15 ans, le pouvoir et la direction de l'Etat algérien est exercé par le Conseil de la Révolution qui se substitue aux fonctionnements de toutes les institutions de la république.

- 1966 : cession aux autorités algériennes de la base d'In Ekker au Hoggar après les premières expériences nucléaires concluantes réalisées dans le territoire saharien faisant de la France une puissance nucléaire européenne.

- 2003 (mars) : prise d'otage de 32 touristes européens par un groupe terroriste activant au Sahara central.

- 2003 (le 18 août) suite à la médiation du targui Lyad Ag Ghali, libération dans le Sahara malien des 14 derniers otages européens retenus depuis mars 2003.

Et l'Histoire continue…

Quelques sources et références bibliographiques:

- A. Starker Léopold, «Le Désert'', traduction française, Edition Time-Life, 1969, Amsterdam. (Pays bas).

- C. Blanguernon, «Le Hoggar'', Edition Arthaud, Paris, version imprimée en 1973 (Bellegarde, France).

- Le Quotidien d'Oran du 19 août 2003 (journal national d'information).

- L. Balout, «Préhistoire de l'Afrique du Nord'', Essai de Chronologie, 2ème Congrès Panafricain de Préhistoire, Alger, 1955.

- Ch. De Foucault (Père de), Dictionnaire Touareg-français, 4ème Vol, Paris, 1951-1952.

- H. Lhote, «A la découverte des fresques du Tassili'', Paris, 1958.

- R. Maire, «Etude sur la flore et la végétation du Sahara central'', Alger, 1933.

- E. Masqueray, «Dictionnaire français-touareg, dialecte des Taîtocs, Paris, 1893.

- A. Saint-Exupéry, «Terre des Hommes'', Gallimard, 1939.

(1) Dob: gros lézard du Sahara qui préfère les endroits rocheux ou il se cache la journée contre les mortels rayons de soleil et contre ses nombreux prédateurs. Avec sa grosse queue épineuse, cet animal garde encore son allure antédiluvienne.

(2) Afazzou (en langue berbère Tamahaq ou Morakba en langue arabe): plante du Sahara central (de son nom latin Panicum turgidum) donne des graines qui sont consommées par les Touaregs. Avec ses tiges ces derniers confectionnent les nattes brise-vent pour mettre à l'abri leurs tentes (zériba ou asaber).

(3) : Tahli (en berbère Tamahaq ou berdi en arabe): plante arbustive du Sahara (Typha elephantina), sorte de roseau dont les jeunes tiges sont consommées par les chèvres.

(4) Ouvrage qui intègre les travaux de Cid Kaoui, Masqueray et beaucoup de textes touaregs anciens.

(5) Aménokal : roi de toutes les tribus touarègues, titre qui lui confère la propriété du sol et la direction de toute la confédération touarègue. Ce terme berbère tamahaq signifie au fait propriétaire de la terre.

(*) Professeur, directeur de recherches universitaires