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Le Parti communiste algérien et la question nationale (Suite et fin)

par Omar Merzoug*

Interdit depuis septembre 1955, réduit à survivre dans la clandestinité, le Parti communiste était déchiré entre deux tendances, l'une favorable à la collaboration avec les nationalistes, représentée notamment par Bachir Hadj Ali et le Dr Hadjeres et l'autre, incarnée par André Moine et sa femme Blance, y était réfractaire.

André Moine était l'homme du P.C.F. et il obéissait aux instructions venues de Paris, dont l'orientation était dans l'ensemble hostile aux nationalistes. Si le parti communiste avait mandaté le Dr Hadjeres, c'est que la tendance favorable à la participation à l'action armée l'avait emporté. En fait, le P.C.A. n'avait guère le choix. Ses effectifs, déjà maigres, avaient encore fondu. Mais si le Dr Hadjeres était pour un accord avec le F.L.N., il fit malgré tout « monter les enchères ». Les communistes voulaient intégrer le mouvement révolutionnaire avec leurs propres structures et leurs propres unités combattantes.

Or, le F.L.N. qui prétendait au monopole de la résistance nationale, rejeta une telle exigence.

Les militants communistes comme ceux de l'UDMA et les ex-centralistes étaient individuellement intégrés dans l'appareil de la révolution. « La révolution, dit Ben Khedda à Hadjeres, est le fait du peuple algérien.

Le P.C.A. a été contre ses méthodes révolutionnaires pour obtenir l'indépendance. Aujourd'hui il veut être partie prenante de cette révolution. On accepte ses membres, mais à titre individuel ». Le Dr Hadjeres accusa le coup. Il savait que cela signifiait la disparition du P.C.A. « Nous, F.L.N., nous représentons tout le peuple algérien. C'est à cette condition que la révolution peut triompher 11» trancha Ben Khedda.

L'indépendance acquise, le P.C.A. souhaita se reconstituer comme parti et relancer la parution de ses organes d'expression, Alger Républicain et El Hourya notamment. «Le Parti communiste est légal, déclare en juillet 1962 M. Bachir Hadj Ali, il se considère comme un parti loyal et mène son action au grand jour ». Mais déjà apparaît la notion de « soutien critique » chère aux communistes, puisque dans leurs prises de position publiques, les dirigeants du P.C.A. assortissent leur approbation de l'action du F.L.N. ou du président Ben Bella de subtiles réserves.

Le désir de conserver leur autonomie et leur indépendance, en tant que parti et que structures propres, conduit les communistes à plaider la cause de la pluralité des partis. Or, ils ne prennent pas en considération le fait que le pluralisme rappelle aux nationalistes du F.L.N. la période stérile des jeux politiques et des querelles intestines qui précéda le déclenchement de la révolution de novembre. « L'Algérie, avant 1954, a fait son expérience du jeu des partis, et la petite équipe qui déclencha les hostilités ne se recommandait d'aucun d'entre eux. L'unité si durement maintenue durant la guerre de libération demande à être consolidée.

C'est du moins ce que pensent la plupart de ceux qui détiennent une quelconque autorité, même contestée, lors de l'accession de l'Algérie à l'indépendance12.» À vrai dire, le Parti communiste algérien n'a jamais été un parti indépendantiste et il ne souciait pas de militer pour l'indépendance de l'Algérie13. Il était plus préoccupé par la lutte des classes, les problèmes des blocs, l'alignement sur le parti communiste français et sur la politique de l'ex-URSS.

Comment un parti qui n'avait que le mot de »révolution » à la bouche, et qui, armé d'une théorie prétendument scientifique, d'une logique dialectique imparable, a pu être ainsi en retrait de l'idéal révolutionnaire, et pis a pu se trouver à la traîne du mouvement national, voyant des hommes politiques prétendument bourgeois rejoindre le mouvement révolutionnaire bien avant lui ? Tahar El Ghomri, l'un des principaux personnages du « Démantèlement14 » le confesse : « Il (Tahar El Ghomri) admettait que le Parti avait laissé passer les occasions les unes après les autres : 1945, 1954 »

La réponse est dans la stratégie politique adoptée, dans la composante militante du P.C.A. et dans le refus de tenir compte des spécificités du cas algérien, ce qui est un comble pour un parti qui n'a eu de cesse, comme les autres partis communistes d'ailleurs, de prétendre « coller » à la réalité et en exprimer la substance.

Dès 1922, les communistes européens d'Algérie refusèrent de se plier aux mots d'ordre du deuxième Congrès de l'Internationale communiste qui constatait que la « destruction de la domination étrangère » était « le premier pas de la révolution dans les colonies ». Les communistes algériens, notamment ceux d'Alger et de Sidi Bel-Abbès, protestèrent dans un communiqué dont les termes sont empreints d'un racisme qui ne le cède en rien à celui des pires colons : « Les Indigènes de l'Afrique du Nord sont composés en majeure partie d'Arabes réfractaires à l'évolution économique, sociale, intellectuelle et morale, indispensable aux individus pour former un Etat autonome capable d'atteindre la perfection communiste ». D'autre part, la pratique politique des communistes dérivait de la conception qu'ils se faisaient du mouvement national et de ses composantes. Aux yeux des communistes, il fallait distinguer dans le mouvement national entre deux tendances ; la première qu'il fallait combattre sans merci, représentait les intérêts des gros propriétaires terriens et des spéculateurs alors que la seconde était incarnée par la petite bourgeoisie et les masses plébéiennes, qui pouvaient être instrumentalisées par la bourgeoisie montante. Il était nécessaire de leur point de vue d'apporter un soutien critique à cette seconde tendance de manière à en révéler le caractère contre-révolutionnaire. Mise en pratique par les communistes, cette conception les précipitera dans de graves erreurs et leur vaudra la réprobation constante des nationalistes révolutionnaires du PPA/MTLD.

En outre, il faut malgré tout signaler l'extrême difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité, du marxisme, colonne vertébrale théorique des communistes, à penser le colonialisme en des termes dénués de toute équivoque. Si l'on appelle colonialisme, le fait d'imposer à des peuples non européens une domination militaire ou politique à des fins d'exploitation des ressources naturelles de ces pays, il faut dire qu'il y a dans le marxisme une contradiction qui n'a pas été surmontée. Dans le cas de l'Algérie, par exemple, Marx voit bien que la colonisation s'accompagne de crimes et de spoliations, mais il a tendance à considérer que tel est le prix à payer pour qu'émerge une civilisation empreinte de progrès.

La violence colonisatrice, parmi les pires de toute l'histoire humaine qu'a connue l'Algérie, est aux yeux des marxistes, porteuse de progrès. Ce sont là sans doute les mystères d'une dialectique aussi impénétrable aux yeux d'un Algérien que ceux de la trinité chrétienne.

La reconstruction historique opérée par les dirigeants communistes, comme Alleg et Sportisse, dans leurs écrits (mémoires et souvenirs) n'est pas conforme aux faits. Le parti communiste algérien, s'il a formé des militants qui ont montré quelque courage et milité au péril de leur vie aux côtés des nationalistes, n'a pas été à la hauteur de la mission qu'il proclamait pourtant être la sienne, celle d'une avant-garde perspicace, résolue et consciente de l'intérêt national15.

*Docteur en philosophie (Paris-IV Sorbonne)

Notes

11- Le récit reconstitué se trouve dans l'ouvrage d'Yves Courrière, Le Temps des Léopards, Fayard, 1969.

12- Hervé Bourges, L'Algérie à l'épreuve du pouvoir, Grasset, Paris, 1967

13- «Le P.C.A n'était pas un parti indépendantiste et il ne militait pas pour l'indépendance» écrit Gilbert Meynier, Histoire intérieure du F.L.N., Fayard, Paris, 2002

14- Rachid Boudjedra,Le Démantè lement, Denoël, Paris, 1981. Dans un autre passage du roman : « 1945 ? …Il aurait fallu prendre l'initiative à ce moment-là…C'est là que se situe le point faible. Et ne me raconte pas des histoires de conditions objectives…C'est avec de la subjectivité, voire même de la susceptibilité qu'on fait les révolutions ».

15- L'ex-Président Ben Bella, dont le P.C.A. avait approuvé, avec quelques réserves, l'action, déclare le 4 novembre 1962 : «L'action du P.C.A. n'est pas conforme à l'intérêt national et elle n'est inspirée que par la démagogie. Nous ne reconnaissons pas aux communistes le droit de dresser des bilans négatifs et pessimistes alors qu'ils n 'ont pas fait grand-chose pour aider à notre libération».