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«Dépouilles algériennes»(1) au Musée de l'Homme de Paris: Pour un processus de restitution approprié (2ème partie)

par Dr Mourad Betrouni

Le CCNE avait relevé, sans détours ni complaisance, dans le chapitre intitulé «Quelles motivations pour la conservation», que «Le fait de conserver et d'exposer des vestiges d'humains issus de «chasses à tête» que nous considérons aujourd'hui comme condamnables pose davantage de problèmes éthiques. Admise jusqu'au XIX° siècle, la décapitation d'esclaves tatoués importés de Nouvelle-Zélande ne présente aucun intérêt scientifique. De telles pratiques ont plutôt concouru à retarder le progrès des sciences en alimentant les préjugés idéologiques de l'époque. Le questionnement éthique est rendu d'autant plus aigu que les têtes (que l'usage nomme « restes humains » sont réclamées par les populations auxquelles elles appartenaient et que l'époque à laquelle ceux-ci ont été capturés et exécutés n'est pas très éloignée des temps présents». Tous les aspects d'ordre éthique et déontologique, étendus aux considérations juridiques, ont été consignés dans ce Rapport, en vue d'aboutir à une approche qui se veut « respectueuse de la dignité de la personne humaine».

Vous aurez remarqué, cependant, que l'essentiel du Rapport porte sur le cas de figure concret des têtes Maori et de la problématique de « la décapitation d'esclaves tatoués importés de Nouvelle-Zélande », qui s'est concrétisé par la promulgation, en 2010, d'une loi autorisant la restitution par la France des têtes Maori à la Nouvelle-Zélande (5). Vous aurez remarqué, également, que le Rapport n'à à aucun moment fait allusion au cas de figure des « dépouilles algériennes», qui relève, pourtant, du même registre de la « décapitation », à la seule différence – et c'est là où la confusion et l'amalgame doivent être évités - que la « décapitation » des « dépouilles algériennes » n'est pas d'ordre culturel – comme c'est le cas pour les têtes Maoris - mais relève du domaine du crime de guerre, dans le sens de la violation des lois et coutumes de guerre par des militaires ou des autorités qui les ont commandées (6).

Pour rester dans le chapitre de « l'individuation », prenons le cas illustratif du Cheikh Bouziane, chef de la bataille des Zaatchas de 1849, exécuté puis décapité, avec ses compagnons, sur ordre du Général Herbillon. Sa tête fut fixée à une baïonnette d'un fusil et exhibée au marché de Biskra. Cette tête - séparée de son corps - se trouve, depuis 1880, dans les locaux de ce qui sera le Musée de l'Homme de Paris, ainsi que l'essentiel des autres « dépouilles algériennes » qui relève de la même pratique de la décapitation volontaire après exécution, à un moment précis de la politique coloniale de l'Algérie (7)

Comment ces dépouilles ont quitté le territoire algérien, traversé la Méditerranée pour atterrir dans les locaux de ce Musée ? Les quelques informations disponibles dans la base de données du Musée de l'Homme, même si elles ne permettent pas de restituer la totalité du parcours historique, par la qualité même des parties prenantes, des médecins militaires, des collectionneurs et des médecins et anthropologues du Muséum (8), autorisent, par contre, à reconstituer tout un réseau de négoce et de trafic d'organes au service de la « science »(9). Il s'agit, en effet, d'organes et non de « crânes », à classer dans la rubrique « collection ostéologique ». La tête ne se limitant pas à la boite crânienne, il y a tous les attributs physiques de la tête « peau, cerveau, yeux, oreilles, nez, cheveux, dents … » et symboliques « traits et expression du visage », qui participent de l'identité et de l'intégrité de la personne et de l'individu (10).

C'est là, toute la différence avec le cas de têtes Maoris tatouées, qui relèvent d'une pratique culturelle traditionnelle en Nouvelle- Zélande – aujourd'hui condamnable - qui consistait à couper la tête à des ennemis de haut rang, afin de les momifier et de les conserver sous la forme de trophées. Une pratique, encouragée par les colons occidentaux qui se proposaient de les acheter comme objets ethnographiques. Les « dépouilles algériennes » ne sauraient être confondues avec des « objets culturels » relevant d'une problématique culturelle et muséographique.

D'aucuns auront remarqué qu'à aucun moment, nous faisons référence à la problématique de la restitution des « crânes algériens », qui a été à la source de cette réflexion. Nous l'avons fait sciemment, justement, pour rester sur le paradigme de la « limite » entre les sphères scientifique, culturelle et politique, en invitant les parties prenantes à concilier leurs concepts, leurs terminologies et à préciser les échelles et les temporalités, pour un débat de cohérence utile pour tous. Nous nous sommes autorisés « es qualité », à faire cet appel à l'endroit de nos paires scientifiques – tout particulièrement ceux du nouveau Musée de l'Homme - aujourd'hui, précisément, dans un contexte de reconfiguration et de reconsidération et de la volonté de rupture avec un ordre scientifique et muséographique révolu.

C'est, rappelons le, dans les circonstances de ce renouveau, qu'on surgit en surface des objets incommodants dont le « casse tète » des « crânes algériens », suscitant tous les regards et toutes les interrogations. Sur ce sujet, précisément, Philippe Mennecier, chargé de conservation de la collection d'anthropologie biologique du Musée de l'Homme, avait vite fait de rassurer : « Je les ai [têtes algériennes] mises à l'écart pour que personne ne travaille dessus. En tout cas, le temps que leur sort soit décidé …Et rien n'empêche que ces crânes soient restitués à l'Algérie vu qu'ils sont nominativement identifiés. Il suffit que l'Etat algérien en face la demande au gouvernement français».

Si, en effet, les crânes «sont nominativement identifiés», si «personne ne travaille dessus» et si «leur sort» n'est pas encore «décidé», faut-il comprendre, alors, qu'ils ne figurent plus dans le programme scientifique du nouveau Musée de l'Homme.

Cette question nous ramène à un sujet essentiel du débat, pertinemment évoqué par Alain Froment, médecin, anthropologue, responsable des collections d'anthropologie biologique du Musée : celui de la « gestion du passé » de ces restes osseux et des questions épistémologiques sur leur constitution et leur rapport à l'histoire coloniale.

C'est cette dimension épistémologique que nous avons voulu convoquer ici. Elle se situe en amont de l'aspect restitution et implique la responsabilité scientifique individuelle et collective de ceux-là mêmes, anthropologues, médecins, zoologistes, entomologistes, taxidermistes, empailleurs, préparateurs anatomiques, conservateurs et autres restaurateurs, qui ont participé et participent encore au processus total d'élaboration, depuis la collecte et la conservation jusqu'à l'étude et la manipulation. C'est dans ce débat, d'abord éthique et déontologique, qu'il faudrait situer la question de la restitution des « dépouilles algériennes », pour éclairer, au mieux, les sphères politiques d'ici et de là bas, de ce qu'il est convenu de faire.

Au regard de ses compétences et de ses attributions, le Comité Français du CCNE, est appelé, en premier, à s'autosaisir sur la question des « dépouilles algériennes » qui ne répondent plus au nouveau concept et au programme scientifique du Musée de l'Homme. Il s'agit, là, d'un débat sur le droit et la science, qui interpelle la communauté scientifique toute entière, à l'endroit de la pratique de la recherche scientifique sur des restes humains et son rapport à l'éthique et la déontologie, tout particulièrement le principe de l'acceptation sociale de l'exploitation et de l'expérimentation sur les humains (11).

A suivre...

Renvois :

(5) « loi n° 2010-501 du 18 mai 2010 visant à autoriser la restitution par la France des têtes Mâori à la Nouvelle-Zélande et relative à la gestion des collections ». Cette loi a rendu possible la restitution, à travers une dérogation à la « loi no 2002-5 du 4 janvier 2002 relative aux musées de France » en vertu de laquelle : « les biens constituant les collections des musées de France appartenant à des personnes publiques font partie de leur domaine public et sont, à ce titre, inaliénables.» (Article 11, alinéa II).

(6) La « lettre à un ami », du 15 mars 1843, du Lieutenant-colonel François Joseph Lucien de Montagnac, résume, à elle seule, le programme macabre d'une conquête odieuse : « Un musulman décapité par les chrétiens ne peut aller au ciel, aussi une tête coupée produit elle-même une terreur plus forte que la mort de cinquante individus… Tous les bons militaires que j'ai l'honneur de commander sont prévenus par moi-même que s'il leur arrive de m'amener un Arabe vivant, ils recevront une volée de coups de plat de sabre… ». Il sera promu Chevalier de la légion d'honneur (Décret du 18 mars1843). Célébré en héros, ses cendres ainsi que celles de ses hommes seront transférées, en 1965, dans le « Tombeau des braves » au fort de Vincennes.

(7) En 1880, le Musée de l'Homme n'existait pas encore; il y avait le Musée d'ethnographie du Trocadéro, crée en 1880, à l'occasion de l'Exposition universelle de 1878, une sorte de cabinet de curiosités, un « fourre-tout », réceptacle de toutes sortes d'objets exotiques. C'est dans ce Musée d'ethnographie qu'on été déposées les « dépouilles algériennes » avant de rejoindre le Musée de l'Homme proprement dit, crée à l'occasion de l'exposition universelle de 1937, puis le nouveau Musée de l'Homme inauguré en 2015.

(8) médecins militaires et collectionneurs, Cailliot, de Neveu, Vital, Reboud, Flourens, Weisgerber, Guyon, Hamy, J.E de la Croix…

(9) L'intérêt grandissant porté aux « crânes », par le Musée de l'Homme, coïncide avec un certain engouement pour les expérimentations de la théorie phrénologique, qui consistait à mesurer les capacités intellectuelles des personnes à travers la morphologie de leur crâne. Une théorie selon laquelle les bosses du crâne d'un être humain reflètent son caractère. Cette théorie a été particulièrement développée par les nazis pour confirmer et vérifier la supériorité de la race arienne.

(10) Rangés dans les collections dites « ethniques », les crânes étaient accompagnées de têtes dont certaines momifiées, d'oreilles, de touffes de cheveux…, le tout enregistré dans la rubrique « prises de guerre ».

(11) En 1988, à l'occasion du bicentenaire de la Déclaration des droits de l'Homme, le Mouvement universel de la responsabilité scientifique (MURS), avait proposé d'ajouter à la Déclaration des droits de l'Homme un nouvel article dont voici l'intitulé : «Les connaissances scientifiques ne doivent être utilisées que pour servir la dignité, l'intégrité et le devenir de l'homme. Nul ne peut en entraver l'acquisition».