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Partagé entre les Etats-Unis, l'Europe, le Japon et les Arabes: Du « verrou de sûreté » au privilège exorbitant du pétrodollar (1ère partie)

par Medjdoub Hamed

Dans un article précédent « Les dettes publiques USA-Europe-Japon condamnées à croître ? La baisse du cours du pétrole, une solution pour les dettes publiques ? » paru dans www.agoravox.fr, le 15 septembre 2016, on avait posé la problématique de la dette publique et de la monnaie unique dans la zone euro.

«Quant au fer de lance de la zone euro, l'Allemagne, sa dette publique baisse. Mais comment s'opère-t-elle cette baisse ? N'est-ce pas le principe des vases communicants ! Ce qui est un déficit pour l'un est un excédent pour l'autre. Dès lors, force de dire que l'Allemagne tire un avantage certain de la monnaie unique, l'euro, au détriment des autres pays-membres de la zone euro. Et cela concerne essentiellement les pays de l'Europe du Sud. Pourtant il y a des possibilités, des compromis qui pourraient régler ce problème de compétitivité qui perturbe cette union monétaire. Et ce, sans sortir de l'euro, en refondant voire en enrichissant l'euro. Ce n'est pas l'euro qui pose problème, mais les dirigeants de l'euro, et peut-être même pas Mario Draghi, le gouverneur de la BCE, qui en est l'obstacle, mais bien les grands pays souverains.» (1)

1. L'Allemagne et le Japon, «verrou de sûreté» du monde capitaliste libéral

Précisément, il y a des possibilités pour sortir les pays de l'Europe du Sud (Portugal, Espagne, Grèce…) et du centre (France, Italie…) de cette Europe monétaire qui se paralyse en interne. Pour cela, une refondation de l'euro pour sortir l'Europe de cette situation de blocage est possible et peut inscrire les pays de la zone euro dans une conjoncture de croissance pour peu qu'une volonté politique de la Commission européenne, des différents gouvernements européens et la Banque centrale européenne émerge. Il est évident que si on prend par analogie une course où des personnes sont très rapides, d'autres beaucoup moins, les premières vont laisser les secondes loin derrière eux. De même, si on prenait des personnes de différents niveaux de vitesses dans une union, il y aura toujours des premiers qui vont bien réussir, des seconds moins bien et les troisièmes qui seront distancés. C'est un peu ce qui se passe dans la zone euro. Cela obéit aux modèles économiques de chaque pays et aux conjonctures historiques qu'ils ont traversées.

Si les pays de l'Europe du Sud n'arrivent pas à suivre la cadence des pays du Nord, en particulier l'Allemagne, cela est tout à fait normal. Le modèle économique de l'Allemagne est basé sur le tout exportation, depuis sa reconstruction après la guerre. Comme le Japon occupé par les États-Unis en 1945, l'Allemagne occupée, a bénéficié, pour sa défense, du parapluie des Alliés, et surtout celui de l'Amérique. En tant que pays frontalier avec l'Union soviétique, i.e. le bloc adverse, il était vital pour les États-Unis comme pour les pays de l'Europe de l'Ouest de construire ce pays économiquement, et donc industriellement fort, pour qu'il fasse barrage à la propagande communiste sur les populations ouest-européennes.

Le même processus a joué dans l'entre-deux-guerres-mondiales. Bénéficiant de l'aide américaine, et du financement des réparations de guerres après la fin du Premier Conflit mondial, l'Allemagne qui devait s'ériger en rempart à l'idéologie communiste, a donné, ironie de l'histoire, l'Allemagne nazie, et la guerre 1939-1945.

De même pour le Japon. Après la proclamation de la République populaire de Chine, en 1949, tout a été mis pour reconstruire le Japon et l'ériger en une grande puissance économique en Asie dont l'objectif est de faire barrage à l'extension de l'idéologie communiste de la Chine, Pour la première puissance mondiale, le calcul stratégique était simple. Si la République fédérale allemande tombait dans l'orbite de l'URSS, l'idéologie communiste ferait forcément tache d'huile sur Europe de l'Ouest. De même pour le Japon, s'il tombait dans l'orbite chinoise, c'est toute l'Asie qui devient communiste.

Si l'Allemagne tout entière tombait dans l'orbite soviétique, et le Japon dans l'orbite chinoise, que resterait-il pour les États-Unis si l'effet domino suivait ? Ces deux pays ont joué en quelque sorte un « verrou de sûreté » contre la propagande communiste soviéto-chinoise. On comprend facilement ce qui adviendrait si ce verrou venait à s'ouvrir, c'est tout le système capitaliste libéral occidental qui serait menacé et ébranlé jusque dans ses fondements.

Donc la situation de la puissance économique de l'Allemagne et du Japon relève essentiellement de la conjoncture historique mondiale. Que ce que l'on nomme le miracle japonais ou allemand n'obéit en réalité qu'à des considérations géostratégiques vitales. Aussi pour comprendre la conjoncture de croissance économique morose de l'Europe du Sud et du centre, faisons, dans un premier temps, parler l'histoire monétaire. Et on sait que la monnaie constitue la base même de tout échange de richesse. Elle est l'instrument qui garantit la mesure d'une valeur dans l'échange comme dans la conservation de cette valeur. Elle constitue une référence sur laquelle s'accordent les nations pour toutes les transactions de biens et services qui s'effectuent au sein des nations ou entre les nations. La monnaie en tant qu'étalon de mesure de richesse, donc de compte, de conservation, donc de réserve, revêt une attention de la plus haute importance pour les agents économiques, en particulier pour les nations.

Et les premières crises monétaires qui vont affecter l'économie occidentale, vont déboucher à la fin de ce qu'on appelle les « Trente Glorieuses », période qui a permis la reconstruction de l'Europe des destructions de guerre, la remise à niveau, la prise de parts dans le commerce mondial et le retour de la compétitivité des nations européennes.

La convertibilité des monnaies européennes est rétablie en 1958 pour la plupart des pays européens. Le système Bretton Woods de 1944 qui faisait du dollar le centre du système, en tant qu'il était adossé à un prix fixe de l'once d'or, et librement convertible en or, a garanti la stabilité de chaque monnaie par rapport à cet étalon. Ce qui a permis des échanges internationaux équilibrés sans heurt sur le plan monétaire et une croissance économique occidentale et mondiale durable. Mais, la situation à la fin des années 1960 va se détériorer par une détérioration de la valeur or du dollar. Les États-Unis, ayant perdu beaucoup d'or, n'étaient plus en état de satisfaire la demande de conversion des dollars en or présentés par les pays européens qui détenaient de quantités considérables de dollars. En particulier, la République fédérale d'Allemagne qui enregistrait des excédents commerciaux incessants avec les États-Unis. Ce qui consacra des dérapages dans la discipline monétaire et, à l'issue, des crises monétaires entre l'Europe et les États-Unis.

2. Du Serpent monétaire européen au flottement concerté des monnaies communautaires

Le 15 août 1971, devant la faiblesse de leur stock d'or et les persistances des pays européens pour convertir leurs dollars en or, les États-Unis annoncent la suspension complète de la convertibilité du dollar en or, la mise en place d'une surtaxe de 10 % sur les importations et des allègements fiscaux pour des investissements internes. La guerre monétaire et commerciale, à cette époque, était à son sommet dans le monde occidental. Face à l'offensive américaine, les gouvernements européens, pour la plupart, laissaient flotter leurs monnaies sur les marchés et lorsque la baisse du dollar menaçait trop les exportations nationales, ils faisaient intervenir des « fonds de stabilisation ». Les statuts du FMI n'étaient plus respectés. Des négociations s'imposaient pour les modifier et mettre en place un nouveau système monétaire international.

Les plus touchés par la surtaxe de 10 % furent les deux des plus importants partenaires commerciaux des États-Unis, i.e. le Japon et la RFA. Menacés de récession par la baisse de leurs exportations, ils étaient particulièrement sensibles aux pressions fiscales américaines. A l'entrevue des Açores (le 13 et 14 décembre 1971), les présidents Nixon et Pompidou fixent les bases d'un accord que le club des Dix (les Six d'Europe, la Grande-Bretagne, les États-Unis, le Canada et le Japon) entérine et précise quatre jours plus tard, lors de la Conférence de Washington, les 17 et 18 décembre 1971.

Cet accord dit aussi du Smithsonian Institute rétablit le dollar dans sa fonction de monnaie d'intervention généralisée. Mais le dollar est dévalué de 7,89 % par rapport à l'or - l'once d'or fin est à 38 dollars -, la convertibilité du dollar en or n'est pas rétablie. Toutes les autres monnaies sont réévaluées par rapport au dollar. Le système des parités fixes est rétabli, mais la marge de fluctuation autorisée est portée de 1 % à 2,25 % en plus ou moins par rapport au dollar. Et la marge de fluctuation des autres monnaies par rapport au dollar au sein du SMI est portée de part et d'autre à 2,25 %. Simultanément, les écarts entre deux monnaies autres que le dollar peuvent atteindre 4,5 %, et d'un jour à l'autre 9 %, par référence au dollar (cumul des marges).

Les nouvelles marges de fluctuation autorisées ne pouvant satisfaire l'organisation interne de la communauté européenne, dont les écarts risquent de se creuser entre les monnaies européennes et menacer tout le système des échanges, en avantageant, par les variations trop importantes des parités, les exportations des uns par rapport aux autres. C'est ainsi que, pour maintenir le système des prix agricoles communs et assurer une situation d'égale concurrence entre les pays-membres de la CEE, et après avoir consulté les quatre pays qui devaient entrer dans la Communauté le 1er janvier 1973 (Royaume-Uni, Irlande, Danemark, Norvège), les six États de la CEE créent au printemps 1972, par les accords de Bâle, le « Serpent monétaire européen ».

Celui-ci réduit de moitié les marges de fluctuation entre les monnaies européennes, faisant passer les 4,5 % autorisés à 2,25 % en tout, i.e. plus ou moins 1,125 % entre deux monnaies (écart qu'elles ne doivent pas dépasser). Le 24 avril 1972, tous ces accords sont appliqués. Le serpent évolue à l'intérieur du tunnel imposé à l'ensemble des monnaies du monde occidental. Les accords de Bâle retirent aussi au dollar son rôle de monnaie de compte dans la CEE. Il est remplacé par l'unité de compte (UC) définie par 1/3 d'once d'or fin.

Il apparaît vite que les décisions prises à Washington et à Bâle ne peuvent stabiliser la situation monétaire. La livre sterling et la lire sont hors du « serpent monétaire ». Dès 1972, la livre sterling est attaquée par la spéculation, les prix intérieurs montent plus rapidement que ceux des autres pays, la balance commerciale s'est détériorée et le Royaume-Uni ne peut rembourser ses dettes au FMI ni ne peut se maintenir à l'intérieur du tunnel. Le 23 juin 1972, le gouvernement britannique décide de laisser flotter la livre sur les marchés de change. En janvier 973, l'Italie, se trouvant dans une situation analogue à celle du Royaume-Uni, institue un double marché des changes, avec une lire commerciale qui respecte les marges de fluctuation autorisées, mais une lire financière qui flotte, sortant à la fois du serpent et du tunnel. (Voir le mécanisme d'attaque spéculative d'une monnaie en annexe à la fin de l'article.)

En réalité, c'est surtout la détérioration de la situation financière américaine qui provoque l'écroulement du fragile édifice construit depuis 1971. Les États-Unis ne parvenant pas à rééquilibrer leur balance extérieure, une nouvelle vague de spéculation est déclenchée. Les achats de deutschemarks se multiplient, les autres monnaies sont protégées soit par leur faiblesse (livre, lire), soit par des contrôles rigoureux d'entrées de capitaux (franc, yen). La RFA prend à son tour des mesures de protection et les capitaux spéculatifs se rapportent sur l'or dont les cours montent rapidement.

Comme en 1971, les États-Unis tentent d'obtenir la réévaluation des autres monnaies, menaçant notamment le Japon de mesures de rétorsion douanières. Devant le refus de leurs partenaires, sans aucune consultation, ils dévaluent le dollar de 10 % dans la nuit du 12 au 13 février 1973. L'unité monétaire américaine, qui reste inconvertible en or, est définie désormais par 42,22 $ l'once d'or fin. Ne pouvant plus défendre les nouvelles parités fixées unilatéralement par les États-Unis d'Amérique, la plupart des pays vont décider de laisser flotter leurs monnaies. Et le système mis en place à Washington en décembre 1971 s'écroule.

Le 12 mars 1973, à la Conférence de Bruxelles, les neuf gouvernements de la CEE se mettent d'accord pour ne plus soutenir le cours du dollar, mais de maintenir les fluctuations de plus ou moins 2,25 % entre les monnaies européennes. « Le Serpent européen sort du tunnel. » Il flotte librement par rapport au dollar. Cet accord européen, mettant fin à l'existence du tunnel, pousse le dollar à flotter sur les marchés. Le change fixe des monnaies occidentales fait place au change flottant. Le 3 avril 1973, les pays d'Europe mettent en place un Fonds européen de Coopération monétaire (FECOM), chargé de gérer le financement à très court terme des crédits nécessaires pour soutenir les monnaies à l'intérieur du Serpent dans les limites de leurs quotes-parts. Ce Fonds préfigure la future Banque centrale européenne.

A suivre

*Auteur et chercheur spécialisé en Economie mondiale, Relations internationales et Prospective.

Note de renvoi :

1. «Les dettes publiques USA-Europe-Japon condamnées à croître ? La baisse du cours du pétrole, une solution pour les dettes publiques ? », publié par Medjdoub Hamed.

Le 15 septembre 2016

www.sens-du-monde.com , www.agoravox.fr , www.lequotidien-oran.com