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Des mots simples pour le dire

par Hacène Saadi*

La poésie, en vers ou en prose, est un phénomène littéraire universel. Elle est le produit quintessencié de toutes les langues, de toutes les cultures, et elle est présente dans tous les continents.

Parler de poésie n'engage pas obligatoirement (ce serait une absurde étroitesse d'esprit). Celui ou celle qui en traite (tant bien que mal) dans un discours teinté de «nationalisme» poétique, c'est-à-dire qu'il ou elle devrait se concentrer (sous peine d'ostracisme) sur des poètes issus de son pays d'origine, mais des poètes de toutes origines, cultures, ou langues, dès lors que ces poètes, ou écrivains, ont produit (ou produisent encore) des textes de toute beauté qui ont soulevé l'admiration des centaines de milliers de lecteurs de par le monde (grâce aux traductions, même si elles sont parfois moins bonnes, moins fidèles, qu'on l'aurait souhaité), et qui continuent encore à nous émerveiller. Dans les lignes qui suivent, c'est un cri du cœur pour une poésie de tous les temps, ou de tous les âges (pour nous changer un peu de la grisaille du quotidien et de l' « ici et maintenant »), c'est un plaidoyer pour une poésie qui n'a d'autre but qu'elle-même, pour paraphraser ce que Baudelaire a dit un jour sur ce que devrait être cette dimension sublime de l'homme.

La poésie -et même la philosophie (avec les « Propos » d'Alain, les textes de Bergson, entre autres « Les données immédiates de la conscience», «L'évolution créatrice» sur la durée intérieure et l'énergie créatrice qui ont durablement influencé la poétique de Proust)- peut jaillir et éclabousser notre quotidien à l'aide de mots simples, des mots de tous les jours, pour peu qu'ils contiennent, ou portent en eux cette charge émotionnelle, cette joie sincère, cet émerveillement des yeux et des sentiments dont ils sont miraculeusement pourvus, au terme d'une combinaison qui s'organise au gré de notre rêverie, dans cet état de grâce qui peut-être ne se reproduira plus, qui nous laisse ébahis, ivres de bonheur…

Des mots simples pour dire notre joie, notre grand bonheur, notre félicité soudaine, notre amour des lieux, des choses et des personnes qui ont laissé sur nous des impressions inoubliables, pour maintenir idéalement (même pour un temps éphémère) notre âme dans un pur état de grâce, entrant par là dans une véritable condition d'apesanteur, des moments privilégiés rarement atteints ou vécus. Il y a des livres écrits par certains auteurs et poètes, avec des mots, au premier coup d'œil, on ne peut plus simples, mais fleurant l'amour, le mystère, étonnement gonflés de fraîcheur, et qui nous transportent, pendant des heures, dans des joies et un état de plénitude jamais égalés. Je veux parler de Gérard de Nerval (avec « Sylvie », «Promenades et Souvenirs», «Lorely, ou Souvenirs d'Allemagne», «Aurélia», «Les Chimères», et quantités de pages de son «Voyage en Orient»), d'Alain-Fournier ( encore et toujours du «Grand Meaulnes» et les poèmes des «Miracles»), de Châteaubriant (Atala, René), Baudelaire ( «Petits poèmes en prose» et bien sûr «Les Fleurs du Mal»), d'Aloysius Bertrand (« Gaspard de la Nuit »), de Rimbaud (Les «Illuminations»), Valery Larbaud (« Enfantines » «Jaunes Bleu Blanc», «A.O. Barnabooth»), Marcel Proust ( De nombreuses pages de la fin de «Du côté de chez Swann» et d'«A l'ombre des jeunes filles en fleurs»), Léon-Paul Fargue («Le piéton de Paris», «Haute Solitude», «Méandres»), Gustave Flaubert («L'éducation sentimentale», et surtout la partie qui tourne autour du retour de Fréderic Moreau de Nogent, à la recherche de l'adresse de M. et Mme Arnoux à Paris, que seul le sieur Rejimbart, l'inénarrable bohème, semble détenir), Colette (avec «Sido»), Ives Bonnefoy («L'Arrière-pays»), et bien d'autres auteurs de toutes les littératures (Goethe, Hölderlin, Novalis, Coleridge, Omar Khayyam) qu'il serait fastidieux d'énumérer.

Faire ressortir, à travers l'écriture, le réel poétique, c'est se rapprocher de Dieu (car la création poétique rend manifeste la présence de Dieu), c'est rendre évidentes toutes ces choses, ces lieux et ces êtres observés, touchés, ou créés par nous, dans une autre vie. Cela tient du miracle et de l'émerveillement de l'enfance, qui auront le privilège de recréer les sortilèges, les mystères, les secrets du rêve incarné, et qu'on peut débusquer dans les choses de la vie, au quotidien. L'émerveillement est là tout prêt à surgir, au contact (ou auprès) des choses et des êtres les plus familiers qui nous entourent. Et la poésie pourrait jaillir instantanément, pour l'esprit très sensible aux chatoiements miraculeux de la plus humble réalité. Ce message caché (parce que à jamais imperceptible à celui ou celle englués, en tant qu'adultes convaincus, dans les mille tracas de la vie quotidienne, ou de la vie laborieuse) est seulement perceptible par les êtres humains qui sont restés extraordinairement proches du miracle des yeux et de l'esprit de l'enfance.

Alain-Fournier parlait dans une de ses lettres à ses parents (Mars 1905) de toutes ces choses de la vie -qui sont la source inépuisable des sortilèges de l'enfance- qui ne sont pas dans les cœurs de son père et de sa mère «sans doute parce [qu'ils ne les ont guère vues] que vous étiez vivants et combattants», alors que lui et sa sœur Isabelle venaient au monde là dedans. Et de dire que dans le fond «… tout notre cœur, tout notre bonheur, tout ce que nous sentions de doux ou de pénible, nous avons appris à le connaître là» (Il parlait d'Epineuil-Le- Fleuriel, et de l'Ecole de Sainte Agathe du roman «Le Grand Meaulnes»).

Christian Dédéyan, poète, critique et romancier de la première moitié du 20eme siècle, et qui a fait un pas décisif vers la compréhension réelle du roman «Le Grand Meaulnes», et de la poésie qui s'en dégage, a parlé de certains poètes et auteurs qui se sont inspirés du texte d'Alain Fournier, en citant un extrait d'un poème très proche de la réverbération poétique du «Grand Meaulnes», et que je cite volontiers, tant sa voix me semble si authentique :

Alors les nuages et la rivière

Me conduiront vers la légende ;

Les cloches tourneront

des villages…

Au bois, l'oiseau pleurera

(Yannette Deletang-Tardif, «Tenter de vivre», Ed. Denoël)

Dédéyan, en véritable poète, dira de la voix de ce poème qu'elle «vient d'ailleurs, d'au-delà, porteuse du vieux mystère. Elle a franchi des siècles et pourtant, elle reste jeune comme le cœur de l'homme lui-même à la recherche de l'énigme» («Alain-Fournier, et la Réalité Secrète », S.D.E.S, 1967, P.118). Il reliera, ainsi, merveilleusement Alain Fournier à d'autres poètes qui ont su percer, comme l'a miraculeusement fait l'auteur du «Grand Meaulnes», la poésie des sortilèges et mystères de l'enfance et de l'adolescence éternelle (un adulte peut avoir cette chance suprême de ne jamais perdre contact avec ce monde d'une unique beauté, que les esprits prosaïques croient à jamais perdu dans le passé mythique de chaque individu) ; c'est vrai, le cœur d'un homme de cette trempe est extraordinairement jeune, incroyablement sensible à cette romance des êtres, des lieux, des choses qu'on ne retrouvera plus ! Les voix venues d'un ailleurs inaccessible, et prégnantes de ce «vieux mystère», sont toujours pour notre rêveuse conscience à la recherche de l'impossible Graal, de l'inexplicable énigme !

Dans ce contexte d'éclairage inspiré sur une œuvre, qu'elle soit en vers ou en prose -ou plus particulièrement en prose poétique- l'une des premières grandes biographies du début du 20ème siècle (et c'est une particularité de ce genre de produit d'une littérature d'un temps, d'être à la fois une biographie d'un auteur et une étude poussée de son œuvre) sur Gérard de Nerval est sans conteste celle d'Aristide Marie, parue en 1914. Elle est, certes, moins précise sur certains faits ayant trait à la vie du poète, prenant ça et là certaines légendes, construites autour de la figure de l'auteur d' «Aurélia», pour réelles ; mais elle reste de loin la plus inspirée la plus belle, la plus imagée (au risque de la considérer tout comme une vie romancée, parce qu'écrite expressément dans une très belle langue qui n'a absolument rien à envier à une prose poétique reconnue en tant que telle). Comparée aux biographies actuelles de Gérard de Nerval (je prends pour exemple typique celle de Claude Pichois et Michel Brix, publiée en 1995 chez Fayard), elle ne colle pas aux faits avec l'impardonnable risque de tronquer définitivement l'image du poète pour ne laisser paraître que l'homme réduit à un malade mental, conséquence d'une froide analyse «clinique» colportée par les maisons de santé, mais au contraire elle reste fidèle à l'image du poète de «Sylvie» de «Promenades et Souvenirs», du «Voyage en Orient», de «Lorely, ou Souvenirs d'Allemagne», des «Chimères», du traducteur de Faust…

Je trouve un immense plaisir de lire et de relire le texte d'Aristide Marie (que j'ai la chance de trouver, par un extraordinaire hasard, dans une édition originale, chez une bouquiniste de la rue Linné, non loin de la station de métro Jussieu, à Paris), et partir en imagination, par une brume de septembre à travers la forêt de Chantilly, ou à travers les plaines de Saint-Leu, à la recherche de Célénie ou de Sylvie…

Chantilly, Orry-La-Ville, La Chapelle en-Serval, Mortefontaine, Montagny, Dammartin, Chaalis, Othis, Loisy… autant de noms de contrées ou de pays, de petites villes ou bourgades, aristocratiques, bourgeoises ou paysannes, chères au cœur de Nerval, dans et autour de ce Valois «terre maternelle», riche en noms illustres de l'histoire ancienne, celle de la Renaissance, ou du Grand Siècle, nourriture essentielle de l'âme du poète, dans ses «Promenades et Souvenirs», dans «Sylvie» et «Aurélia», et qui scintillent d'un éclat particulier dans l'univers poétique nervalien. Tous ces noms aux couleurs d'un rouge ocre que le temps n'a pu altérer, résonnent dans ma tête de sons pourprés qui évoquent les noms d'Adrienne et d'Aurélia, de Sylvie et de Célénie (avec Pandora et Aurélia, c'est plus qu'une mystique de l'amour, c'est la souffrance éternelle, avec ou sans rédemption, infligée au narrateur : au cri désespéré et prométhéen de la fin de Pandora, s'oppose le «pardon» «signé du sang de Jésus Christ» et son précédent corollaire paulinien «O mort où est ta victoire» des dernières pages d'Aurélia).

Que dire encore ! Toutes ces fleurs citées plus haut, «roses trémières», roses blanches ou violettes, sorties du demi-sommeil, ou du «souvenir à demi-rêvé» du narrateur, et dominées par la figure mythique d'Adrienne «fantôme rose et blanc glissant sur l'herbe verte à demie baignée de blanches vapeurs» (Sylvie), sont d'un paradis à jamais perdu.

Je voudrais, pour finir, dire quelques mots sur un grand poète rustique, dont on parle de moins en moins dans les manuels de littérature contemporains, ou si l'on en parle, c'est à peine si on lui consacre un paragraphe ou deux dans de gros livres de plusieurs centaines de pages !

Avec ses yeux émerveillés à chaque découverte ou événement inattendu dans son amour de Béarn, son flair et sa sensibilité de grand poète des choses de la vie, au sein d'une campagne d'autrefois, Francis Jammes découvre pour nous les splendeurs de la nature, des beautés insoupçonnées dans les gestes, les regards, les attitudes, et les voix aussi fraîches que la rosée du matin, dans l'ombre d'un parc, ou dans une rue de villages accrochés aux flancs d'une montagne, où sous le «grand azur».

«Les enfants (jouent) à la marelle

Marie-Louise, Aurélie

Et bien d'autres encore…»

Ou bien, jaillissant de l'imagination riche en images de contes d'autrefois «les vieilles fées qui portent dans leurs cabas l'ombre mystérieuse, fraîche et centenaire, des baisers échangés à l'ombre des chaumières» («Voici le grand azur» in «De l'Angélus de l'aube à l'Angélus du soir»).

Je ne saurais clore ce texte sans un petit hommage à cet authentique poète de la nature, à la versification instinctive et à l'inspiration limpide.

Je voudrai, Ô Francis Jammes

Comme toi

Ecrire mon «Roman du Lièvre»

«Parmi le thym et la rosée»

Au plus profond de ton Béarn !

Je voudrais retrouver ton authentique émotion

Par-dessus les douleurs, les inquiétudes et les joies véritables

Et réécrire «Le Deuil des Primevères»

Pour être tout près dans mes prières

De ces bêtes inoffensives, innocentes créatures du Bon Dieu

«Doux amis du ciel bleu»

Et qui chargées de fardeaux ne font

Pour toute réponse que baisser la tête

En signe de prostration pour tout le mal qu'on leur fait

Je voudrais aussi pouvoir écrire

Ma «Clara d'Ellébeuse» et mon «Almaïde d'Etremont»

Pour oublier mes peines d'amours passés

Et je voudrais continuer à écrire

Des idylles et des idylles champêtres

Remplies d'amour, de nymphes et de beautés d'autrefois

D'où sortira le cri spontané de mon cœur

Et que je puisse dire aussi

«Je souffre et j'aime»

En souvenir de toutes mes vies antérieures

*Universitaire et écrivain