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Contribution de la nouvelle économie de la presse

par Belkacem Ahcene-Djaballah*

On l'avait annoncé dans nos divers écrits, déjà à partir de la fin des années 90. Aujourd'hui, on le voit, on le sait.

Dans la plupart, sinon dans tous les pays du monde libéral, du moins dans les nouvelles économies libérées - brutalement et sans préparation approfondie - des contraintes de la propriété collective ou étatique, les paysages médiatiques, carrefours et ronds-points des enjeux politiques, idéologiques et financiers, ont été les premiers à en «faire les frais».

Pour les pays les plus «ouverts» aux réformes, le capital étranger s'est engouffré dans les brèches et s'est rapidement approprié les moyens les plus intéressants, ou en a créé de plus puissants et de plus attractifs ou, alors, il a joué de rôle de partenaire au «savoir-faire» indéniable et incontournable, du moins au départ.

Ceci a été très visible dans les pays de l'ex-bloc soviétique (Europe de l'Est, dont la Russie de Gorbatchev et de Eltsine), mais aussi dans certains pays arabes et africains où, désormais, journaux, radios, télés privés et agences de publicité à capitaux privés - tout ou partie - foisonnent. Tout cela dans une atmosphère de concurrence, en apparence sauvage mais qui a l'avantage d'être, sinon loyale, du moins «claire». Avec, bien sûr, en certains endroits, un pouvoir politique - surtout lorsqu'il est assuré par des «héritiers», vieux ou encore jeunes, des anciens régimes autoritaristes - qui tente de conserver ou défendre son pré carré (en l'occurrence l'audiovisuel avec une préférence pour la télévision), mais sans grande conviction (sinon celle financière), sachant bien qu'il est désormais très «surveillé» par les «lanceurs d'alerte» et fortement «bousculé» les nouveaux monopoleurs de la mondialisation-globalisation (cf le groupe Total qui est devenu mi-juillet 2016 le sponsor officiel des 10 compétitions de football organisées par la CAF. Plus de 1.500 rencontres/an)

En Algérie, nous n'en sommes pas encore totalement là mais, à mon sens, cela ne saurait tarder. Déjà, les appétits capitalises (au sens économique et commercial du terme et non idéologique) s'aiguisent tout particulièrement avec une plus grande ouverture du marché à l'initiative privée et aux Ide... depuis tout particulièrement le début des années 2010. Processus s'accélérant avec la crise financière due à la baisse des ressources pétrolières... et par contrecoup une forte contraction de la ressource publicitaire (baisse de 50% et plus). Le récent «rachat» (annulé sur décision de justice) du groupe El Khabar en avril 2016 (lui-même lié au groupe El Watan par le biais d'infrastructures communes, comme les imprimeries) par un gros industriel, dirigeant une véritable multinationale (Cevital) annonce la couleur.

QUELQUES EXEMPLES A L'ETRANGER

Le Fonds souverain de l'émirat du Qatar est certainement parmi les plus offensifs ces dernières années, tout particulièrement dans le domaine des médias: fin décembre 2011, il devenait premier actionnaire du groupe Lagardère média avec une prise de participation de 10,07% (et 7,87% des droits de vote). Le groupe Lagardère (qui est aussi dans l'armement), premier éditeur mondial de presse magazine, propriétaire de Paris Match et de Elle, possède quelque 212 titres édités dans 45 pays. Son titre, Elle, hebdomadaire féminin, a, à lui seul, 42 éditions internationales...

A noter que Qatar Holding est propriétaire du PSG, d'une partie des droits audiovisuels du championnat de France et de la Champions League de football…

Autre exemple: le groupe privé chinois Wanda, spécialisé dans les loisirs et la culture (chiffre d'affaires annuel de 16,7 milliards de dollars), est devenu, en mai 2011, le premier propriétaire mondial de cinémas en acquérant le géant des multiplex aux Etats-Unis AMC (American Multi-Cinema), pour 2,4 mds usd: 5.000 écrans dans 346 multiplex pour environ 200 millions de spectateurs en 2011. Wanda possède déjà et gère de nombreux cinémas (86 multiplex et 730 écrans en Chine), des hôtels de luxe et des commerces en Chine... et il vient de racheter les studios Legendary (actionnaire majoritaire), producteur de Batman, de Jurassic World, de Steve Jobs... avec pour objectif de faire, avec une somme de 8 mds usd, de l'industrie chinoise cinématographique la première de la planète en cinq ans.

En France, depuis 2014, un homme d'affaires franco-israélien, 3e fortune française, 51 ans, déjà propriétaire de Numéricable, de SFR (18 millions d'abonnés racheté à Vivendi pour 13,4 mds usd) de Virgin Mobile, de Portugal Télécom...), Patrick Drahi, s'est approprié Libération, l'Express, l'Expansion, L'Etudiant..., la chaîne de télé i24 News, une partie de Next Radio TV (BFM Tv et RMC) à hauteur de 49% tous rassemblés dans un groupe de médias géant AMG (Altice Media Group) &AMP News Co. Le groupe est présent dans 9 pays (dont Israël et les Etats-Unis). Depuis fin avril 2016, Patrick Drahi passe à l'offensive avec une stratégie de «convergence» entre ses activités dans le secteur des télécoms et dans les médias (contenu et contenant). SFR, qui compte 18 millions d'abonnés, va acquérir les activités médiatiques regroupées au sein de la société Altice – elle-même propriété de l'homme d'affaires, et devenir SFR Médias... tout ceci pour lancer cinq chaînes dont 5 sportives payantes.

Toujours en France, le mythique quotidien Le Monde, en grosse difficulté de financement, est finalement repris, en juin 2010, par un groupe d'hommes d'affaires Bergé-Pigasse et Niel (ce dernier est le patron de l'opérateur internet et télécom Free)... et Bernard Arnault est propriétaire du Parisien-        Aujourd'hui en France, de Radio Classique et Les Echos... alors que Bolloré est propriétaire de Direct Matin, Canal Plus et C News (ex-iTélé)... et a des participations (25%) dans Télécom Italia, le premier opérateur télécoms du pays, et compte s'associer ou s'associer à Mediaset de Berlusconi.

Dans le monde, on a l'exemple le plus criard, celui de la News Corporation de Rupert Murdoch, troisième groupe médias dans le monde après Time-Warner et Disney qui a racheté, fin 2007, le groupe Down Jones qui comprend The Wall street journal (pour 5,6 mds usd) qui appartenait depuis un siècle à la famille Bancroft, et le Sun. Le groupe de Murdoch est, aussi, propriétaire de 42% de la presse britannique (dont le Times) et de deux bouquets satellites (avec Sky Tv, entre autres), de News of the world, Sunday Times... et Sky Italia en Italie. On rappelle que le groupe de Murdoch, tout en étant anti-arabe et pro-sioniste, avait noué, début 2010, un partenariat avec le propriétaire du groupe Rotana, le prince saoudien Al Walid. Ils étaient déjà associés puisque Al Walid détenait déjà 7% des parts de la News Corporation. Leur objectif commun: exploiter le marché régional du Moyen-Orient.

On se souvient, aussi, de la percée des oligarques russes, en 2009-2010, qui avaient investi dans la presse d'Europe occidentale (après avoir été écartés de l'audiovisuel national par Poutine). France-Soir, le quotidien créé en France fin 1944 et qui tirait à un million d'exemplaires/jour avec jusqu'à 9 éditions/jour dans les années 50-60, est repris par Serguei Pougatchev - un proche du Kremlin, qui a placé son fils à la tête du journal...

Il y a, aussi, Alexandre Lebedvev, un ancien du KGB qui avait racheté pour 1 livre symbolique le prestigieux The Independant britannique, alors criblé de dettes, et le même Lebedvev a racheté le quotidien populaire britannique The Evening Standard. (Il faut lire la dernière grande enquête à travers le monde de RSF, «Medias. Les oligarques font leur shopping », ou «comment les oligarques tuent la liberté de l'information», diffusée en juillet 2016: www.rsf.org)

Pour ce qui concerne le marché algérien de la communication en général et celui de la presse en particulier:

Nous avons eu une première étape allant de mars-avril 1990 (loi relative à l'information: libéralisation du champ médiatique) jusqu'à la fin des années 90.

Cette étape a été marquée par ce que l'on a coutume d'appeler l'«aventure intellectuelle», tout particulièrement dans la presse écrite, la publicité ainsi que la production audiovisuelle.

Des journalistes dits «indépendants» (encouragés par le gouvernement «réformateur» de Mouloud Hamrouche) sont sortis du secteur public et sont allés créer les premières entreprises de presse privées afin, certes, de réussir commercialement, mais surtout de contribuer à l'émergence et au développement d'une information de service public et d'intérêt général. On restait encore assez militants... et, d'ailleurs, on restait encore assez attachés au soutien matériel et financier de l'Etat (facilités au niveau des locaux, de la diffusion, de l'impression et de la publicité).

On est ainsi vite arrivé à l'existence de plus de 250 titres de presse écrite (et d'entreprises de production de la communication audiovisuelle... par des journalistes et techniciens venus de l'ENPA, de l'ANAF, de l'ENTV et de l'ENRS) et à plus de 400 agences de publicité (surtout des régies) et à quelques sociétés de diffusion (créées soit par des journalistes ou par des transfuges des ENAMEP).

A noter que durant cette étape... de démarrage, certains journaux privés ont rapidement connu un certain succès grâce à l'aide DÉSINTÉRÉSSÉE, il fallait le croire, d'entreprises n'ayant rien à voir avec la presse: une aide en matériels informatiques, à l'exemple d'Astein avec Le Soir d'Algérie (à l'époque, un micro-ordinateur ou une PAO, c'était cher et rare), parfois des locaux, souvent de la publicité... et peut-être un peu d 'argent (par le biais de participations au capital assez symboliques: exemple de Rebrab dans Liberté, de Hadji dans El Youm). A l'image de ce qu'avait fait l'Etat au départ, en 90-91 (avance aux partants de trois années de salaire).

On a donc vu des sortes de stratégies (peut-être non encore étudiées) d'«infiltration» dans les directions des entreprises.

L'insécurité ambiante de l'époque qui a suivi n'a pas favorisé la stabilité et la vigilance des rédactions: les journalistes les plus expérimentés (les «pères fondateurs») se sont vus obligés de se cacher ou de s'exiler, faute de moyens de protection appropriés (les journalistes devenus la cible préférée des terroristes islamistes) et le Conseil supérieur de l'Information ayant été supprimé, suite au rétablissement du ministère de la Communication.

On assiste alors à une autre démarche: de l'infiltration à l'appropriation d'une bonne partie du capital (soit en rachetant des actions, soit en augmentant le capital... afin d'obtenir la majorité des actions). Seuls les journaux à composante multiple faite surtout de journalistes (El Watan, Le Soir d'Algérie, El Khabar, Le Quotidien d'Oran...) ou les Eurl résistèrent et dont les statuts ne permettraient pas aux actions de sortir, en tout cas facilement, du collectif originel.

Cette appropriation était d'autant plus aisée que la plupart des nouveaux «gros investisseurs», surtout des industriels ou de «gros» commerçants détenaient des parts du marché de la publicité. Certains d'entre eux, étant arrivés tardivement, ont contourné le processus en s'en allant créer leur propre agence de publicité et de régie (première source de financement, le lectorat n'étant pas encore bien assis), en s'associant, entre autres, avec des multinationales occidentales ou arabo-asiatiques comme Havas, Rscg, Publicis, Dentsu... ou en facilitant leur entrée sur un marché porteur et prometteur (ex: Karoui et Karoui, JC Decaux...). Nous avons ensuite une deuxième étape allant de la fin des années 90 à la fin des années 2000... accompagnant la «libéralisation» encore plus large de l'économie nationale.

Cette étape est marquée par ce que l'on pourrait appeler, pour la presse, l'«aventure commerçante», tout particulièrement dans la presse écrite et la publicité... la production audiovisuelle indépendante, c'est-à-dire privée, ayant disparu en grande partie (mis à part les producteurs reconvertis dans le documentaire et dans la publicité étant donné le monopole encore exercé par l'ENTV et l'ENRS et la disparition des salles de cinéma). Ce type d'aventure était la seule permise et on se souvient du groupe Khalifa (transport aérien et banque, entre autres) qui avait essayé de se lancer dans l'audiovisuel (à partir de l'étranger)... sans résultat durable. Djilali Mehri, le milliardaire, avait, aussi, des projets, ainsi que d'autres comme Djezzy avec Sawiris qui avait déjà annoncé un projet... qui se limitèrent à la seule presse écrite ou à des «boîtes» de publicité ou alors se replièrent en attendant de meilleures conditions.

On assiste à l'accélération du mouvement, non encore de concentration, mais surtout d'appropriation de la totalité des capitaux des entreprises existantes (ex: El Youm et Liberté... et on avait déjà parlé d'El Khabar racheté, et la rumeur avait même évoqué El Watan)... toujours avec l‘aide d'un journaliste ou d'un groupe de journalistes, ces derniers obligés qu'ils sont, encore sans statut et la loi relative à l'information inappliquée, à «chercher du travail», et tout heureux de le trouver en un temps de gros chômage, comme pour faire pendant à un Etat qui, d'ailleurs, pousse à cela ou laisse faire, au nom de la liberté d'entreprise ou, tout bêtement, en guise de punition (sic !). Les exemples sont connus. Des entreprises industrielles, commerciales privées et des personnalités ou personnages politiques sont souvent cités. Parfois, ce sont de simples «affairistes» à l'affût d'un «placement» qui rapporterait d'une manière ou d'une autre: un hôtelier, un imprimeur, un restaurateur, un concessionnaire automobile, un regroupeur-diffuseur de presse, un transporteur, un petit entrepreneur, un importateur-exportateur, un ancien syndicaliste...

Par ailleurs, les partis politiques ne sont pas en reste et après l'échec, durant la première étape quant à la création de journaux partisans et affichant franchement (ou presque) leur couleur politique, ils créent, par le biais d'entreprises SARL commerciales, des journaux (surtout des périodiques) qui défendent leurs orientations (cela avait commencé avec le FLN qui, avec Abdelhamid Mehri, avait créé une SARL en 1992, pour la gestion de Saout El Ahrar. On a aussi cité d'autres noms du sérail politique et bien des titres...).

Certains appareils sécuritaires encouragent la continuation de parution en favorisant surtout l'octroi de quantum publicitaire conséquent au niveau de l'ANEP qui «monopolise» de fait la publicité institutionnelle ainsi qu'au niveau de certaines entreprises commerciales et industrielles privées comme Djezzy ou les concessionnaires automobiles... le non-paiement à temps des factures d'imprimerie, les plus importantes étant celles du secteur public... et les abonnements des administrations, l'ANEP ayant créé une entreprise de diffusion.

Ils encouragent aussi certains journalistes à créer des journaux favorables au pouvoir(s) en place. Surtout à l'approche d'élections... tout particulièrement à partir du 3e mandat présidentiel de A. Bouteflika. On avait même vu un quotidien naître à Biskra (créé par le ministre de l'Agriculture d'alors, Barkat)... au titre évocateur, El ‘Iza ou el Karama qui a disparu juste après les élections pour le 3e mandat... de même qu'une chaîne satellitaire de la même veine, Le Président. L'opposition politique a agi de même.

Nous avons enfin une troisième étape allant de la fin des années 2000 à nos jours... accompagnant la «néolibéralisation» encore bien plus large qu'auparavant de l'économie nationale... et avec une présence plus forte d'entrepreneurs liés directement ou non au pouvoir(s) en place depuis 1999 (au sein de quatre mandats présidentiels) et pratiquant une «stratégie de placement» de leurs capitaux.

Cette étape est marquée par l'apparition lente mais inéluctable d'un nouveau modèle économique de la presse (1), ce que l'on pourrait appeler l'«aventure industrielle et commerciale». Bien sûr, rien n'est conçu à l'avance et tout est spontané et s'imposant de lui-même.

Le hasard a fait que le gouvernement a évoqué, en mars 2016, de nouveau modèle économique - la crise financière due à la baisse des prix du pétrole sur le marché international entraînant une contraction de l'économie et des ressources publicitaires (de 50 à 60%)... En avril, il n'y avait même pas d'avant-projet ou de grandes lignes de ce projet. Comme si on voulait, involontairement ( ???), laisser le secteur de la presse (le premier, en mars-avril 1990 à être lancé dans la «libéralisation économique») essayer les nouvelles règles de la nouvelle économie de marché.

On relève donc que, depuis le début de la décennie, et cela va s'accélérant, les journaux font face à de nombreuses difficultés mettant en péril leur existence même (2).

Cela n'était pas très visible au départ car ceux qui étaient touchés étaient des journaux aux tirages limités et à l'influence politique et économique peu importante, d'autant que le nombre d'employés était assez réduit, la mise au chômage ne soulevant pas de gros débats. Déjà, sur le terrain, on voyait s'imposer avec force (face au groupe de presse étatique, l'ATC: Algerie trust communication/SPA, appellation de l'ancienne SGP Presse et Communication depuis janvier 2011 (3). Elle regroupe les entreprises publiques de presse, c'est-à-dire les 6 quotidiens, les 4 sociétés d'impression (c'est-à-dire SIA, SIO, SIE et SIMPRAL avec 7 unités dont deux au Sud du pays) une demi-douzaine de grands groupes de presse bien outillés...: El Watan, El Khabar (avec leurs 5 unités d'impression réparties à travers le pays) ce dernier doté d'une chaîne de télé satellitaire, Ennahar (tirant à plus de 300.000 ex.) doté de plusieurs chaînes de télé satellitaire, Echourouk (tirant à près de 400.000 exemplaires/jour) doté de plusieurs chaînes de télé satellitaire, Le Quotidien d'Oran (avec son imprimerie à Oran), Liberté (soutenu par son propriétaire majoritaire, le PDG de Cevital, qui avait investi déjà dans l'affichage), Le Temps d'Algérie (deux quotidiens, l'un en arabe et l'autre en français, propriétés du groupe ETRHB) doté de deux chaînes de télé satellitaire... Il y a aussi quelques autres, certes aux moyens limités mais ayant un capital-lecteurs fidèle et un quantum publicitaire minimum: Le Soir d'Algérie, L'Expression, La Tribune.

Le paysage audiovisuel venait, en effet, à la veille du 3e mandat présidentiel, d'être envahi par une multitude de chaînes (de contenu algérien mais au siège social se trouvant à l'étranger, en attendant l'application de la loi relative à l'audiovisuel de 2014.

Les rédactions et des entreprises de production se trouvent, pour la quasi-totalité, en Algérie; le monopole de la production n'existant plus). On en décomptait près d'une cinquantaine fin 2015 (52 selon L'Expression - «Ecran libre» - du mercredi 4 mai 2016), aussi bien généralistes que thématiques ou publicitaires, émettant pour la plupart sur le satellite Nilsat et sur le satellite émirati Yahsat. Sans transparence financière aucune, «acceptées» ou encouragées par les institutions, avec parfois des bureaux accrédités (seulement 5 début 2016), elles ont littéralement «aspiré», grâce à des conditions tarifaires plus que favorables (dumping pratiqué à outrance ainsi que le «sponsoring»... ce qui a entraîné des durées de vie assez courtes... 14 chaînes privées ayant fermé depuis 2014)... une bonne partie du gisement publicitaire déjà existant, affaibli à partir de 2015 (4), par la crise du pétrole... et une bonne partie du gisement des téléspectateurs qui, par contrecoup, ont abandonné la presse écrite (déjà un peu bousculée par l'internet).

Le grand problème réside non dans leur existence même, profitable au téléspectateur algérien devenu un grand «zappeur», mais dans le fait qu'elles étaient, pour la plupart, financées par l'informel algérien, lui-même animé par des hommes d'affaires et industriels installés ou non en Algérie, parfois eux-mêmes liés à des mouvements politiques. Presque tous les grands secteurs sont représentés: Les Travaux publics, l'Agro-alimentaire, les Transports collectifs, l'importation et la vente d'automobiles, l'Immobilier, la Pharmacie, l'Hôtellerie et le Tourisme... et même le Sport.

La crise financière a précipité (à partir de 2015) le mouvement de contraction des marchés internes, obligeant ainsi des titres - dont les propriétaires et animateurs sont plus journalistes ou «affairistes» que gestionnaires - soit à «mettre la clé sous le paillasson» (5) (ex: Algérie News en français et Djazair News en arabe, L'Echo d'Oran en arabe, El Youm, El Ahdath, Le Financier, L'Actualité... et bientôt La Voix de l'Oranie, Sawt El Gharb et El Adjwa en arabe...), soit chercher à se vendre au «plus offrant», à l'exemple du rachat de 95% des actions du groupe El Khabar par Nessprod, une filiale du groupe Cevital, de la vente d'El Djazairia TV, de la recherche de participation extérieure au groupe Echourouk...

Bien sûr, il y a la loi de janvier 1992 qui, dans ses articles 16 (agrément incessible) et 25 (interdiction de possession, contrôle ou direction par une même personne morale de plus d'une seule publication d'information générale de même périodicité), pourrait empêcher la concentration, mais gageons qu'il sera aisément contourné ou «grignoté» et la loi, très mal faite au départ, conçue en fonction d'intérêts circonstanciels et intéressés, va être, un jour, elle aussi, certainement adaptée au nouveau «modèle économique algérien», lui-même adapté au nouveau capitalisme algérien (un capitalisme dit «de complaisance», comme on le voit surtout dans les pays à démocratie autoritariste ?). Qui vivra verra !

*Professeur associé à l'ENSJSI, journaliste indépendant

* Ancien DG de l'ANEP (84-85) et de l'APS (85-90) , ancien membre désigné du Conseil supérieur de l'Information (90-93).

NOTES

1) Voir la contribution, in L'Expression de Kamel Sidi Said (jeudi 5 mai 2016, p 11), sur «Presse: L'autre modèle économique», dans laquelle il indique, à juste titre, que «si les quotidiens ont admirablement réussi le challenge rédactionnel, ils sont loin d'avoir réussi le challenge organisationnel... et de grands efforts de gestion s'imposent».

2) 157 titres de quotidiens enregistrés au ministère de la Communication fin avril 2016 selon le bureau d'études Mmg (Note: Agréés certes, mais non obligatoirement visibles sur le marché ou paraissant régulièrement, certains ayant même totalement disparu). Au total, il y aurait plus de 400 titres de presse toutes périodicités et tous statuts confondus.

3) L'Etat est propriétaire, aussi, d'une Agence de presse, l'APS, d'une Agence de publicité, l'ANEP (une SPA), d'une Entreprise de télévision, l'ENTV, avec 5 programmes, les seuls pour l'instant autorisés et une Entreprise de radio, l'ENRS dotée de 48 chaînes locales et de plusieurs chaînes nationales généralistes (3) et spécialisées (4). L'Etat a, aussi, le monopole de la diffusion avec TDA. Toutes des EPIC.

4) Selon Immar, un institut d'études et de sondage algéro-français en communication, le marché de la publicité algérien est passé de 13 milliards de dinars (119 millions de dollars) en 2008 à 35 milliards de dinars (320 millions de dollars) en 2015... les télévisions s'accaparant plus de 80%... et la presse écrite à peine près de 15% environ.

Selon le PDG de la SN ANEP (Horizons, mardi 3 mai 2016), il existe un peu plus de 4.000 agences de publicité en Algérie dont des agences internationales qui gèrent entre 70% et 80% du marché publicitaire. La régie de l'ANEP ne gère, selon lui, pas plus de 20% du marché publicitaire national. Par ailleurs, il affirme que les grandes entreprises dans les domaines de l'automobile, de la téléphonie et de l'agroalimentaire sont entre les mains de ces agences privées qui brassent jusqu'à 80% du marché.

 5) Selon un rapport de la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme, LADDH (El Hayat, mardi 3 mai 2016), plus de quarante titres de presse vont disparaître dans les mois qui suivent.

 Le ministre de la Communication déclarait, à juste titre (lundi 25 avril 2016), que «sur les 155 titres de presse quotidienne, il y a 20 ou moins qui ont un poids et une importance sur le marché et sur les 20, il y a peut-être 10 qui sont érigés et gérés comme des entreprises de presse».