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Maghreb : l'héritage «Sana'a-gharnata», un terroir riche d'une valeur humaniste (1ère partie)

par El Hassar Salim*

Agadir-Tlemcen première capitale maghrébine du royaume kharidjite - soufride fondé par Obou Qûrra al-Ifrini 767-776) puis capitale du Maghreb central sous la dynastie des Zianides (1232-1554) est conservatrice jalouse d'un riche patrimoine musical, héritage des vieilles sociétés citadines andalou-maghrébines.

Le passé de cette vieille cité fut placée un temps dans le giron omeyyade est assimilé de près à cette Andalousie de rêve. Depuis la conquête de l'Espagne en 711, son passé est auréolé d'événements historiques mais aussi de légendes de l'imaginaire populaire. Dans cette mémoire figure le récit de Florinda, laissée en gage à Agadir–Tlemcen par son père Julien, comte byzantin de Ceuta (Septrum). Ainsi, en décidant d'accomplir l'obligation de laver l'affront causé à sa fille par le roi Rodéric de Tolède, il fit le choix de guider les troupes du chef berbère Tarik ibn Ziad al-Ulhaçi jusqu'aux marches de la presqu'île ibérique, raconte le chroniqueur andalou Ibn Hayyan (987-1076). Ce dernier, citant les figures qui ont joué un rôle dans la conquête, rapporte ces faits auxquels les historiens espagnols accordent, eux aussi, une certaine vérité. Par ailleurs, à Tlemcen, les sources arabes nous apprennent, deux années après la chute de Grenade la mort, en 1494, du sultan Boabdil dont la tombe fut trouvée fortuitement en 1848, au début de la colonisation française, suite à la profanation de la nécropole royale des Banou Zian de Sidi Brahim. Sa descendance était restée connue sous le nom des Ibn Soultan.

D'une histoire plus que millénaire l'art musical andalou constitue une page glorieuse du passé de cette vieille cité témoin des plus grands évènements et des noms prestigieux qui ont marqué l'histoire et la civilisation en Ibérie musulmane et, au Maghreb. Vestige du passé, cet héritage est témoin de la civilisation en Andalousie et au Maghreb au même titre que ses fleurons d'architecture conservés à ce jour encore à Cordoue, Grenade, Séville, Fès, Tlemcen, Kairouan… Son héritage toujours vivant n'est pas resté figé depuis le moment mythique, augural de cette épopée par Ziryeb, au IXe siècle. Il a bénéficié au fil des siècles des enrichissements constants du fait d'une société maghrébine plurielle et en constante évolution. L'histoire de cette musique est en effet enfouie dans son héritage lui-même. Il suffit d'en déchiffrer les strates, les millésimes comme en archéologie en commençant tout d'abord par identifier les auteurs des textes, s'arrêtant ensuite sur les moindres détails rapportés par les poètes… Ce travail doit logiquement aboutir aussi à la réhabilitation des poètes et des musiciens tombés dans l'oubli. Son histoire a besoin d'une déconstruction-reconstruction de ce qui a été appris, avec d'autres niveaux de lecture. En tant qu'art du grand roman maghrébin cette musique s'inscrit dans une continuité ininterrompue témoin de son enracinement et sa forte présence dans le temps. Ce patrimoine est en partage dans la logique d'appartenance à des écoles dont la diversité des interprétations est une richesse, voire Constantine, Alger chacune dans son style et son modus operandi : Sana'a, Malouf … qui font partie, loin de toute querelle d'héritage, du poids de la culture nationale. Cet héritage aussi riche que diversifié mérite d'être protégé et classé au patrimoine immatériel mondial. Cette musique qui appartient au domaine vivant et intemporel d'une culture à triple identité : andalouse, maghrébine et méditerranéenne.

Au carrefour d'échanges et d'apports constants d'une longue et belle aventure, il porte l'empreinte des influences et des métamorphoses à travers les différentes phases historiques, et cela depuis l'avènement au pouvoir des dynasties berbères à ce jour, avec tour à tour les Almoravides, les Almohades, les Mérinides, les Zianides, les Hafsides… La cité musicale de Tlemcen à l'âme andalouse est parmi les villes référentielles de cet art qui fait partie de ses mœurs et de ses traditions ayant ses racines dans le passé lointain de cette région parmi les plus anciennes capitales maghrébines, du 767 à 776, sous le royaume fondé par le chef berbère de Abou Qorra al-Ifrni opposant au pouvoir des Omeyyades à la tête d'une forte armée. Réputée conservatrice elle n'a cessé de porter le flambeau de ce patrimoine d'une mémoire très riche qui s'honore à la fois de poètes et musiciens mais également d'historiens et chroniqueurs dont les œuvres témoignent du passé de cette musique depuis l'âge de son éclosion avec le poète arabo-persan Abou-l Hacen Ibn Nafî dit Zyrieb, né en 789, mort en 853 à Cordoue, disciple de Ishak al-Mawsili (767-850) à Baghdad. Cette page du début de l'histoire de cette musique est rapportée par le dernier grand mémorialiste et chroniqueur Ahmed Al-Maqqari né à Tlemcen, mort en 1632 au Caire, auteur de la célèbre encyclopédie intitulée «Nafh et-tib min ghusni el–andalous er-ratib» (Exhalaisons andalouses) incontournable à la connaissance du passé de la civilisation berbéro-arabe en Espagne musulmane citant les rois, les savants, les jurisconsultes, les polygraphes, les poètes et les musiciens.

Le XIè s. marqua sans doute un mouvement fondamental dans l'histoire de cette musique avec notamment Ibn Baja (Avempace) (1077-1183), né à Saragosse. Cet homme de science réputé aussi musicien et compositeur explique que celle-ci a franchi le milieu étroit des cours et des cercles éclectiques de tradition purement arabe réservée aux clients Mawali (s) orientaux de la dynastie des Banou Omeyya à la tête de l'émirat, en 756, puis du califat d'Al-Andalous pour entrer au fur et à mesure dans les traditions populaires.

En pleine apogée de la cité sous les Zianides et après des apports constants de sève et de suc l'ont fini, sans cesse, enrichie de nouvelles proximités poétiques et mélodiques ponctuant plusieurs cycles linéaires avec la poésie dite Zadjal puis Zadjal-beldi… arts épanouis dans le milieu de l'excellence populaire d'où sa richesse littéraire. Nous rappellerons que l'entreprise du Zadjal a commencé au XIIe siècle dont le poète Ibn Guzman parmi les précurseurs. Cette nouvelle expérience poétique sera poursuivie pendant quelques générations jusqu'à l'avènement du Zadjal-beldi puis du Beldi. Le genre poétique Zadjal a ainsi manifesté l'émergence de l'identité maghrébo-andalouse dans la chanson voire aussi ses dérivés Beldi, Gherbi, Aroubi… L'élaboration de cette langue poétique commune est miroir de la richesse des territoires culturels au Maghreb. Le nom Beldi qualifie à la fois un parler et une forme d'écriture poétique. Il cessera d'exister au profit du Hawzi à partir du XVIIIe siècle. Coïncidant avec la fin de l'aristocratie omeyyade à la tête des royaumes arabes et l'avènement au pouvoir des dynasties berbères, cette musique a fini par se mêler lentement aux traditions locales. Se déclinant en de nombreux autres styles, elle connut aussi, pour sa part, l'essor populaire qui lui est dû et cela, grâce aux apports continus de producteurs de poésies et de chants, jusqu'au XVIIIe siècle.

De tradition adaptée, cette musique a été façonnée depuis le moyen-âge arabe, à l'image également des musiciens-compositeurs qui l'ont servie. En s'élargissant aux autochtones berbères islamisés et arabisés ainsi qu'à la minorité juive, son corpus s'est renouvelé en constance tant en Andalousie qu'au Maghreb, et cela à la faveur des échanges avant et après la reconquête espagnole qui, en 1492, a sonné le glas de la civilisation berbéro-arabe en terre ibérique. Cette musique connut très tôt une implantation en Algérie et à travers tout le Maghreb à la faveur de liens historiques et des échanges intenses tissés entre les principales villes des deux rives de la Méditerranée, Cordoue, Grenade, Fès, Tlemcen, Tunis; des cités fortement marquées par le sceau d'une vieille tradition citadine (Tamaddoun) et qui sont aujourd'hui les véritables greniers de cette musique dans ses différents styles. Tlemcen est le lieu où la musique Sana'a-Gharnata a enregistré le plus de fécondité grâce à des poètes et compositeurs créatifs. Au Maghreb central, les ports de Honaïne et de Murcie ont joué un rôle important dans le rapprochement des habitants des deux rives facilitant des liens familiaux les séjours fréquents de savants, poètes et commerçants. Le roi-poète zianide Abou Hammou Moussa II (1359-1389) qui a reçu sa formation politique à l'Alhambra est l'auteur du livre-testament, ‘'Wassitat al-soulouk fi siyasat al-muluk'' (Le chapelet des perles ou le meilleur comportement politique des rois). Dans ce livre, il expose ses vues politiques concernant le Maghreb et l'Andalousie et recommande à ses descendants un soutien intangible aux Bani al-Ahmar, les derniers rois de Grenade. Ce n'est pas par hasard si la famille du jeune Zoghbi, infortuné, et dernier roi de Grenade Mohamed II dit Boabdil a trouvé refuge avant sa mort à Tlemcen où sa pierre tombale fut découverte en 1848 au carré royal zianide jouxtant la mosquée de Sidi Brahim. Avec le royaume de Grenade c'est surtout durant le long règne de Mohamed V al-Ghâni-billah (1354-1396) au cours duquel fut construite la plus grande partie de Qasr al-hamra', l'Alhambra, que les relations entre les deux capitales furent les plus étroites. Dans son œuvre principale intitulée Exhalaisons andalouses (Nefh et-tib) son auteur Ahmed al-Maqqari (m. en 1632 au Caire) note : «Le sultan Abou Abdellah Mohamed ibn Saad connu sous le nom de Zagual, le sultan de Gharnata, a jeté l'ancre à Tlemcen et ses descendants s'y trouvent toujours sous le nom des Ben Soultan al-andalous».

Des chants du tréfonds socle culturel andalou-maghrébin

Le patrimoine de la musique andalouse «Sana'a-Gharnata» avec ses quatorze modes ou noubas (maya, h'sin, reml al-maya, medjenba…) sur les vingt-quatre conservées à ce jour, n'a cessé de s'enrichir au milieu de la société maghrébine riche de ses permanences berbères, méditerranéennes et africaines. Des influences vont ainsi déteindre sur le contenu mélodique de ses chants ou «Chghal'' ou fonds d'ouvrage, des «Sana'ï» pris dans le sens de métiers dont les producteurs ont mérité d'appellation de Maîtres d'art de la ‘'Sana'a''. Des styles, des genres vont se croiser ceux-là mêmes qui vont aboutir à la création de plusieurs styles ou nuances d'un large éventail dont la ‘'Âla'' (chant instrumentalisé), «Sana'a'' (métier d'art) et le ‘'Malouf'' (chant de la tradition), au Maghreb. Leurs différences résident dans le traitement des chansons du tréfonds socle commun social et culturel de l'héritage musical ‘'maghrébo-andalou''. Cette musique, avec ses partitions bien orchestrées, est, selon certains chroniqueurs, sensée apporter guérison et apaisement, telle l'image qu'offre de cette musique l'iman Abdelouahid al-Wancharîssi Tilimsani (1430-1509), dans son épître intitulée «Fi taba'ï wa tubu'wal ûçul» (De la nature des modes et des principes). Ces écoles vont, au cours des siècles, produire sans discontinuité de grands noms avec de profils différents d'artistes–compositeurs, artistes, interprètes et passeurs. Les beaux poèmes ornant cette musique de goûts, de sentiments et de plaisirs délimitent parfaitement les époques de leurs productions marquant ainsi l'évolution de la langue des belles lettres en Andalousie et au Maghreb.

- «Qâcida» et le «Mouwaschah» spécifiquement andalou (du IXe au XIIe siècle).

- «Zadjal» (du XII e au XVe s.)

- «Zadjal-beldi» (du XVe jusqu'à la fin du XVIIIe s).

- «Zendani» jargon populaire, à partir du XIXe siècle

Dans cette évolution sera ainsi, au-delà des époques, illustrée de belles odes cette musique qui fut bâtie sur les grands textes d'auteurs classiques tels Ibn Sahl al-Ichbili (m. en 1245), Ibn Khafadja (1058-1138), Ibn Zeïdoun (1003-1071), Ibn Moutaz, Abul Hacen Suschtûri (12e s.), Ibn Quzmân (1078-1160), Ibn Sahl al-Isra'ili Ichbili (1212-1251) enfin, les plus brillants poètes de l'Alhambra Lissan Eddine Ibn Khatib (1313-1374), Ibn Zamrak (1333-1393)…

La période ottomane qui a suivi la chute de l'Andalousie marquée notamment par la présence ottomane en Algérie n'a pas été sans doute aussi sans laisser de traces dans cette musique. Celles-ci sont restées lisibles à travers de courtes partitions de transition, emprunts appliqués aux morceaux interstices ou ‘'Koursi(s)‘' ou des ‘'Touchia(s)'', musique instrumentale entrant dans la composition de la ‘'Nouba''. A Tlemcen, ville jardin, telle décrite par le poète et chroniqueur andalou Ibn Hayyan (Cordoue 987-1076). Lissan Eddine ibn Khatib qui eut une vie partagée entre Grenade et Tlemcen, la tendance musicale est dans son homogénéité plurielle et conservatrice. Son héritage s'est enrichi de genres nouveaux empilés dans une même généalogie et une histoire chronologique progressive. Cet héritage est composé d'un florilège de chefs-d'œuvre de classicisme exploités par une longue chaîne de musiciens fidèles à la tradition partageant en commun le plaisir de servir son capital historique artistique.

Tlemcen, cette cité à l'âme andalouse, a mérité le nom de ‘'Grenade africaine‘' partageant avec sa sœur jumelle les mêmes traditions culinaires, prononciations adoucies, estampillées sous l'étiquette de ‘'Hadari''.

En franchissant les siècles, cette musique née dans les palais de Cordoue a non seulement maintenu sa tradition, mais s'est également enrichi d'autres semis du passé, d'une prestigieuse aventure faisant partie de son écologie littéraire et artistique. Ces genres et styles cohabitent tous, aujourd'hui, sous le même pavillon la rendant toujours vivante et diversifiée. Avec chacun son substrat poétique, ils ont évolué dans l'espace et dans le temps, balisant autant de territoires, de teintes diverses, dans une langue native aux aspects linguistiques et syntaxiques distincts. Leur création capte un temps, dans un environnement très riche, avec ces corps foisonnants d'expressions artistiques. Leur répartition spatiale dans cette ville de faubourgs est une véritable toile à différentes facettes et couleurs entrées dans sa genèse dont l'héritage est en rapport étroit avec les textes. Avec chacun sa sensibilité, ils justifient l'identité de certains territoires à la fois de goût et de sentiment, d'où sa riche typologie culturelle et artistique : Beldi-Hawzi (poésie issue du hawz ou banlieue, l'art classique étant maintenu au centre en tant que culture référentielle d'où la haute et exigeante idée du patrimoine originel de la Sana'a). Tlemcen est connue comme étant le berceau de la chanson très appréciée du Hawzi. Tlemcen est réputée ville des bourgades d'où le mot Hawz pour désigner ce genre périphérique. L'univers musical coloré dit «Andalou» est aussi composé d'autres tranches ou créneaux d'ancrage local, voire le «Hawfi'' (une ode à la complicité féminine), le ‘'Gherbi-Malhoun'' (poésie populaire d'auteurs de la région du ‘'Gherb'' au Maroc), le ‘'Aroubi''(poésie de geste et de sagesse bédouine) enfin, le «Sama'a» (poésie d'essence contemplative, d'auteurs mystiques) qui traduit l'engagement spirituel des habitants. Dans le domaine de la pensée spirituelle Tlemcen a un très riche passé s'illustrant de grands noms dont Abi Rabie Affine Eddine al-Koumi Tilimsani, Ahmed ibn Ali Hadjla, Mohamed ibn Khamis, Chab Dharif Al Koumi (1263-1289)…d'où la conscience qu'elle a gardée à l'égard de l'œuvre du savant mystique Abou Madyan Choaïb (1126-1197) patron de la ville. Une bonne partie de leurs œuvres de ce dernier andalou originaire de Séville sont passées dans le chant mystique appelé «Sama'a'' où se sont frayés un chemin dans la chanson andalouse dite ‘'Sana'a-Gharnata'' voire ‘'Tahia bikoum'' (Comment la terre peut-elle vivre sans vous, ‘'Tadaltou fil bouldan‘' (De mes longues pérégrinations)…

A suivre...

*Enseignant-chercheur et auteur