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Université, cadre de vie et d'études, et qualité de la formation supérieure (1ère partie)

par Lamine Kouloughli*

«La justification pour l'existence même d'une université est qu'elle préserve le lien entre le savoir et le zest de la vie […]1» A.N. Whitehead

Dans une récente interview accordée au magazine El-Djazaïr.com, le professeur Hadjar, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, déclarait: «La vie estudiantine constitue un des aspects importants dans la bonne marche de l'université ainsi que dans l'amélioration de la qualité de la formation supérieure. En effet, la réussite de l'étudiant dans son cursus pédagogique nécessite l'amélioration de son cadre de vie et d'études au sein […] des établissements pédagogiques qui les accueillent.»2

Agréablement interpellé par cette affirmation qui situe enfin l'étudiant et son vécu au centre de l'acte pédagogique et de sa réussite, et place «la prise en charge des conditions de vie et d'études des étudiants […] au cœur de la stratégie engagée […]3, j'ai voulu, à travers une petite étude aux prétentions plus que modestes, voir ce que des étudiants eux-mêmes auraient justement à dire sur certains aspects de ce vécu – de leur vécu – ainsi souligné par le premier responsable du secteur de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique.

Cette étude a été menée auprès d'un échantillon aléatoire représentatif de deux cent soixante-quatorze (274) étudiants4 sur une population globale de trois cent cinquante-trois (353) étudiants – soit 77,62% – arrivés en fin de 3ème et dernière année de licence au département des lettres et langue anglaise de la faculté des lettres et langues, université des Frères Mentouri de Constantine.

S'intéressant à six aspects de leur vécu au terme d'au moins trois années de séjour à l'université, la qualité de leur expérience estudiantine globale, leur affect, la satisfaction des attentes qu'ils avaient de l'institution départementale où ils ont étudié, ce qu'ils y ont le plus apprécié, ce qui leur y a le plus manqué, et enfin ce qu'ils pensent être la chose la plus importante qu'ils y ont appris, l'étude a pris la forme d'un banal questionnaire composé de trois questions fermées pour les trois premiers aspects, et trois questions ouvertes pour les trois derniers5.

D'abord les questions fermées auxquelles il était attendu des étudiants qu'ils répondent par oui ou par non. Le dépouillement de leurs réponses à ces questions montre les données suivantes.

1. Qualité de l'expérience universitaire globale des étudiants

Cette expérience est essentielle d'abord parce qu'elle influe sur les résultats des étudiants dans leur cursus, et sur la qualité de ces résultats. Elle est essentielle aussi en cela qu'elle est, en plus de leur diplôme, ce que les étudiants emporteront avec eux, ce qu'ils garderont et dont ils se souviendront des années de leur vie d'universitaires; mais aussi, peut-être surtout parce que, pour beaucoup d'entre eux, au seuil de quitter l'université et d'entrer dans la vie active, dans le «monde habitable, sans noblesse, sans grandeur et sans joie»6, cette expérience participera à la construction de l'image, valorisée ou non, qu'ils auront d'eux-mêmes et qui contribuera à la qualité de leur insertion dans ce monde.

A la question «décririez-vous votre expérience en tant qu'étudiant comme globalement positive ?», voilà comment ils ont répondu: (Tab. voir version PDF)

L'écart entre les pourcentages représentant les deux qualités d'expériences n'est certes pas trop grand. Il faut peut-être commencer par remarquer cela. Ensuite, balançant peut-être entre expérience positive et négative et ne sachant peut-être pas où situer la qualité de son expérience, 05,10% de la population de l'étude se sont abstenus de répondre. Il n'en demeure pas moins que les réponses à cette première question laissent voir que pour plus de la moitié de la population interrogée et pour plus de 54% de celle qui a répondu à cette question, la qualité de l'expérience d'avoir été étudiant a en définitive été négative. D'où peut-être l'égale nécessité de rappeler que, plus qu'une consécration, l'accession à l'université avait constitué pour la population de cette étude – cela est bien entendu vrai pour la totalité de la population estudiantine comme cela continuera de l'être, génération après génération, pour tous les bacheliers –, un rêve. Où se situent les causes et les responsabilités de la désillusion, ici pour les 51,82% de la population de la présente étude, une fois le rêve devenu réalité ?

2. Affect des étudiants au terme d'un séjour d'au moins trois ans à l'université

J'ai déjà eu à signaler l'influence de l'affect, ou état émotionnel, sur l'apprentissage; le rôle essentiel qui est accordé à cet état par l'offre soutenue d'une meilleure expérience estudiantine dans les grandes universités de ce monde7, et enfin la contribution de cet état à l'adaptation de l'individu à son environnement8. Reste peut-être encore, pour méditer plus avant si besoin en demeurait sur l'importance de ce ressenti de l'individu, ici l'étudiant, dans son accomplissement des tâches qui sont les siennes, ici cette fameuse «réussite […] dans son cursus pédagogique», cette mise en garde du philosophe G. Deleuze quand il affirme: «La tristesse, les affects tristes sont tous ceux qui diminuent notre puissance d'agir.»9

A la question «Vous décririez-vous comme ayant été globalement un étudiant heureux ?», voilà comment les étudiants de l'enquête ont répondu: (Tab. voir version PDF)

Ainsi, parmi les deux cent cinquante-sept (257) étudiants qui ont répondu à cette question – dix-sept (17), vraisemblablement indécis, n'ont pas donné de réponse –, l'écart se creuse entre ceux qui se décriraient comme ayant globalement été heureux pendant leur séjour universitaire, un maigre 29,57% de ceux qui ont répondu à la question, et ceux, 70,42% de cette même catégorie, qui disent ne pas l'avoir été. Plus de 66% de toute une promotion de fin de cycle dans une filière, à la ‘puissance d'agir' pour reprendre les paroles du philosophe, comprendre ici à la puissance d'étudier et de réussir, ‘diminuée'. Cela fait peut-être beaucoup.

3. Satisfaction par leur département des attentes des étudiants durant leur séjour

L'attente, cette capacité que nous avons à anticiper un évènement à venir, peut, si elle reste insatisfaite, s'avérer source de frustrations et d'échecs, enseigne la psychologie. On ne le répétera jamais assez. Les approximations mentales de ce que c'est qu'être étudiant avant que de l'être qui ont caractérisé ces attentes chez les étudiants de l'enquête au moment où, baccalauréat en poche, ils accédaient fraîchement – fièrement aussi, ne l'oublions pas – à l'université, se sont mues, en début de chaque nouvelle année, en approximations mentales de ce qu'être étudiant en deuxième année, puis en troisième année de licence voudrait dire; une nouvelle attente donc à chaque fois, avec à chaque fois ce que la satisfaction ou la déception de cette attente – et le cumul de celles-ci, année après année – signifiait. D'où l'intérêt que revêt l'identification de l'état global de satisfaction des attentes de l'institution dans laquelle ils ont étudié, que les étudiants de la présente enquête ont eu durant leur séjour.

A la question «Revenons sur votre séjour dans votre département, vos attentes ont-elles été globalement satisfaites ?», voilà comment ils ont répondu: (Tab. voir version PDF)

A suivre...

*Professeur - Département des lettres et langue anglaise - Faculté des lettres et langues, université des Frères Mentouri de Constantine.

Notes :

1 «The justification for a university is that it preserves the connection between knowledge and the zest of life» A. N. Whitehead, The Aim of Education and Other Essays , Ernest Benn Limited, London, 1950, p. 139. Notre traduction.

2 Pr. Tahar Hadjar, L'Université algérienne n'a jamais été en retard, interview réalisée par Leila Boukli in El-Djazaïr.com, N°96, Avril 2016, p. 43.

3 Ibid.

4 Cette population a déjà été l'objet d'une précédente étude, Recherche LMD désespérément, publiée in Le Quotidien d'Oran, 11 Mai 2016, p.8.

5 S'adressant à des étudiants en Lettres et Langue Anglaise, les questions étaient bien évidemment posées en anglais. Leur traduction en langue française est proposée dans le présent compte rendu de la recherche.

6 J. Giono, cité in Le Magazine Littéraire, N°568, Juin 2016, p.97.

7 Cf. L. Kouloughli, Être étudiant en première année de licence …, in Le Quotidien d'Oran, 18 Mars 2014, p. 10.

8 Cf. L. Kouloughli, Être (presque) enseignant à l'université …, in Le Quotidien d'Oran, 15 Juillet 2014, p. 21.

9 G. Deleuze C. Parnet, Dialogues, Champs Flammarion, Paris, 2008, p.75.