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La démocratie qui nous arrange !

par Bouchikhi Nourredine

Les récents événements en Turquie ont constitué apparemment une occasion à monsieur Abed Charef dans deux articles successifs publiés dont le premier à la Une pour discréditer l'expérience démocratique de ce pays au point qu'il semble faire une fixation sur l'AKP et sur son président monsieur Erdogan en tentant de l'accabler par une analyse qui ne peut convaincre tout le monde et cherchant à tout prix à lui faire endosser la responsabilité du putsch en prenant le soin de ménager sciemment les vrais responsables ; une obstination à toute épreuve pour justifier ce coup de force antidémocratique. À en croire que les Turcs ont eu tort de faire leur choix et qu'ils méritent ainsi ce qui leur arrive ! Même en leur imposant par la force un modèle de gouvernance déjà testé et rejeté par les urnes à maintes fois.

Il tend à travers des exemples de l'histoire contemporaine à comparer l'incomparable pour aboutir nécessairement à des conclusions erronées.

La prise de pouvoir de l'AKP ne date que d'une dizaine d'années et c'est loin de faire dans l'hégémonie (comparée à celle de l'ANC, des partis nationalistes hindous, des partis républicain et démocrate américains…) et l'exclusion prétendue de franges de société et minorités ; celles-ci bénéficient de tous les droits civiques et politiques comme tous les autres citoyens turcs.

Les problèmes des minorités et surtout le problème kurde sont bien antérieurs à la prise du pouvoir de l'AKP auquel on ne peut lui imputer tous les maux hérités. Les minorités agissantes en Turquie ne sont pas ethniques ou religieuses, elles sont d'ordre idéologique et de là je rejoins l'affirmation de monsieur Abed, je cite « l'armée turque est minoritaire en Turquie », minoritaire sur le plan numérique et idéologique en comparaison au reste de la société, mais elle représente bien les intérêts de cette minorité qui s'est accaparé les postes décisionnels les plus influents, d'ailleurs les commanditaires du coup d'Etat sont la crème de la société, des militaires des plus hauts gradés, des magistrats, des hommes proches de la présidence elle-même. Cette minorité est loin d'être marginalisée, elle détient injustement les arènes du pouvoir contrairement à ce qu'affirme monsieur Abed, je cite « La tendance dominante au sein de l'opinion est de nier ces différences, de nier les minorités, voire les écraser ».

La raison évidente de ce putsch et qui semble malheureusement invisible aux yeux de monsieur Abed est en fait la raison de tous les régimes militaires et dictatoriaux qui ont eu mainmise sur les destinées des peuples pendant de longues années ou plutôt décennies et qui ne peuvent s'accommoder d'un pouvoir civil souverain qui vient menacer leurs privilèges mal acquis, l'exemple de l'Égypte est édifiant à plus d'un titre. Cependant quand ces intérêts rejoignent des objectifs idéologiques, on feint alors délibérément de ne pas s'en apercevoir, un moindre mal en quelque sorte vaut mieux qu'un autre plus grand.

Voir dans l'AKP un parti hégémonique sans se rendre compte que des exemples plus flagrants nous sont familiers comme est le cas des Etats-Unis où le pouvoir est partagé entre deux partis depuis quelques siècles sans qu'on ose critiquer leur modèle ; c'est qu'il y a problème ! Il faudrait peut-être chercher du côté de la démocratie elle-même et de sa définition variable au gré des désidératas de chacun.

Un parallèle avec ce qui s'est passé en Égypte nous aide à comprendre les vrais enjeux, ce coup d'Etat a révélé l'énorme fossé existant entre les prétendues normes démocratiques des pays dits libres et leur réaction complice à l'antipode de leurs slogans démocratiques face aux événements qui se sont succédé: massacre à grande échelle de manifestants pacifiques, exécutions sommaires, emprisonnement en masse, jugements après des simulacres de procès à des peines capitales par milliers, verrouillage médiatique sauf pour les chantres du pouvoir militaire et ses acolytes. Malgré toutes ces entorses au modèle préconisé de démocratie, ce régime au fait et conscient du vrai visage de ces champions autoproclamés des choix libres et démocratiques des peuples a été cautionné sans entrave par tous les plus grands de ce monde, au diable la démocratie et ses préceptes, place aux affaires et surtout au modèle de gouvernance même s'il est honni par la société.

La dichotomie dans laquelle évoluent ces pays imposés en modèle démocratique ne passe pas inaperçue aux yeux des peuples. On ne peut que rester perplexe devant tant de mépris à leur égard. Un exemple des plus récents ; la France vient de décréter la prolongation de l'état d'urgence pour des raisons qu'elle estime légitimes, cela n'a induit aucun commentaire hostile, ceci n'est pas vrai quand il s'agit de la Turquie, on s'inquiète, on s'insurge à ce que l'état d'urgence soit établi pour trois mois après un coup d'Etat meurtrier et destructeur ! Ces mêmes pays n'ont aucun état d'âme pour juger les autres de ce qu'eux ils en sont coupables ; tous ces éléments prouvent que la démocratie à laquelle ils veulent qu'on adhère doit d'abord être et surtout au service de leur intérêt au détriment des aspirations populaires ; une vision colonialiste qui perdure et que malheureusement trouve toujours de fervents supporters dans nos contrées, soit par pur suivisme, soit par conviction assumée.

La démocratie est devenue un terme par lequel s'engouffrent toutes les idéologies même totalitaires pour imposer souvent un système au final qui va servir une élite, nous ne pouvons croire qu'il s'agit d'une recette prête à l'emploi qu'il suffit d'appliquer pour arriver à une société libre et développée au risque d'une déception sans prendre en considération des réalités sociales, historiques, économiques et culturelles d'un pays.

Insister ou plutôt s'acharner à ôter toute référence civile et moderne à l'AKP en le taxant systématiquement, je cite « l'AKP, défini comme islamiste modéré, en fait islamiste conservateur et populiste » dénote d'un parti pris qui rend l'analyse biaisée sans en donner de définitions aux termes citées.

Chaque parti tire ses références d'un idéal et d'un héritage qui représente une frange de la société sans pour autant qu'on puisse le dépeindre à chaque occasion d'un adjectif tendancieux.

Je reviens à l'exemple des deux partis hégémoniques des Etats-Unis, pourquoi ne les qualifions- nous pas de partis chrétiens (ou évangélistes) conservateurs ? Nous avons tous en tête les déclarations du cynique Bush pour justifier l'invasion de l'Irak. Est-ce le deux poids deux mesures ? Ou bien la démocratie est-elle de l'exclusivité de certaines nations seulement ? Quant au terme « populiste », je ne vois pas sur quelle base a-t-il été choisi pour qualifier l'AKP ; si c'est pour désigner sa popularité, alors tous les partis majoritaires sont populistes ! Si c'est pour critiquer son bilan et ses promesses électorales non tenues, les chiffres sont là pour contredire les plus réticents, la majorité des Turcs toutes tendances confondues reconnaissent les acquis sociaux, politiques et économiques de l'ère de l'AKP.

Rendre la victime coupable et tendre la main au vrai coupable pour le soulager de ses atrocités, est-ce cela la démocratie ?

Monsieur Abed ne semble d'ailleurs satisfait d'aucun système électoral qu'il soit à majorité absolue ou proportionnel, cela est vrai mais à défaut d'en trouver un meilleur on se contente de ce qui est à disposition et l'AKP n'en est pas responsable toutefois insidieusement, ceci reflète les prises de position de certains pays et de certaines plumes quand l'issue des urnes n'arrange pas leurs convictions, leurs calculs ou leur stratégie ; les exemples récents en sont la preuve tangible : la Tunisie, l'Égypte, Gaza et ce n'est pas là l'occasion de s'y étaler.

Pour conclure, du moment que l'AKP a accepté les règles de jeu établies, même si elles sont loin d'être parfaites, impose le respect par tous de ces règles et jusqu'à ce qu'on puisse trouver un système idéal, seules les urnes trancheront.