Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Quête poétique, quête alchimique

par Hacène Saadi *

La quête poétique est telle une quête alchimique, c'est-à-dire une longue recherche extrêmement délicate et exigeante, empruntant des chemins ardus et complexes, mais pas impossibles. Il faut non seulement de la passion, mais aussi de la sensibilité, de cette sensibilité qui sait merveilleusement détecter les beautés du monde, de la nature, des êtres et des choses… Il faudra fouiller au fond de soi, au plus profond de son moi intérieur, pour rétablir les harmonies perdues et en trouver de nouvelles, les accords insoupçonnés entre le monde intérieur et le monde des êtres et des objets inanimés.

La poésie qui, pour Alfred de Vigny est semblable à «ce fin miroir solide, étincelant et dur» (in «La maison du berger»), est une denrée rare dont on peut toujours rêver, et qui n'existe que chez les vrais poètes qu'il faut avoir la chance - que dis-je ! - la chance suprême de rencontrer… en poésie. C'est peut-être le lieu où il faut donner, un tant soit peu, le la en termes de perception poétique, et dire qu'il n'y a que des poètes qui peuvent pleinement parler de poètes.

Les critiques universitaires, hommes de métier, peuvent - cela arrive très souvent- ne pas saisir certains aspects de l'émotion poétique et le tourbillon d'images multiples et complexes (associées à un absolu verbal) qui en résultent, et qui caractérisent la fulgurance poétique (parler, par exemple, du «ptyx», ou du sonnet en « x» de Mallarmé nécessite une périlleuse acrobatie poétique). C'est donc le poète qui est seul apte à saisir toutes (ou presque toutes) ces nuances de musique intérieure, de rythmes profonds, de mystères qui entourent les objets et les êtres au monde.

En parlant de musique intérieure et de mystères qui enveloppent les êtres et les choses, on est naturellement enclin à penser au regard porté sur le monde qui nous entoure.

Le regard d'un adulte est hélas ! irrémédiablement sevré de tout ce qui a trait au merveilleux, à l'étrange, au mystérieux. Mais pour les yeux d'un enfant, le monde qui l'entoure, dans toute sa diversité, est entièrement devant soi et encore à découvrir. Les premières impressions sont imprégnées de mystères, d'inconnu, d'étrangeté (parce que n'ayant pas encore été expérimentées) propres aux objets et à la vie des êtres que l'enfant ne connaît encore que de nom, à partir d'impressions vagues, d'images vacillantes, de sonorités particulières… Les premières impressions vont agrandir, déformer, surdimensionner ces êtres et ces choses perçus (ou entraperçus) et leur calquer ces images (fruits de son imagination) entourées d'un halo de réverbération fascinante, mystérieuse, subjuguante, attirante, séduisante… tout l'attirail au départ de rêves éveillés ou nocturnes. Par sa vision première d'un monde à découvrir, par son regard authentique (je ne dis pas ‘innocent', à cause des multiples connotations, parfois abusives) d'une réalité qui l'éblouit par sa nouveauté à travers toutes ces expériences premières avec les êtres et toutes ces choses qui s'offrent à lui ( ou à elle) inopinément, dans leur virginité ou pureté, leur fraîche candeur, comme soudainement révélées dans leur étonnante apparition, l'enfant a le miracle de posséder la clé (peut-être la seule) de l'énigme. Il a découvert le chemin ou l'allée secrète menant à l'entrée dans le palais fermé du roi…. de la poésie totale !

Cette vision donc, ce regard ingénu, franchement candide, porté sur les objets qui l'entourent, sur la nature vivante (qui va des personnes, aux animaux, aux plantes, aux fleurs, aux arbres) va miraculeusement saisir la musique, les rythmes distinctifs de tout ce avec quoi l'enfant entre en contact, et révéler la vraie poésie. C'est peut-être ce qu'a voulu dire un jour Baudelaire en lançant sa fameuse formule, «la poésie, c'est l'enfance retrouvée à volonté».

Il y a des écrivains qui ont cette touche poétique inégalée, lorsqu'il s'agit d'évoquer les maisons d'écrivains, «les demeures du rêve», après un pèlerinage aux pays d'auteurs aimés, et de rendre possible, en somme, le «cadastre d'un rêve» à ces lieux mêmes où ils ont vécu, grandi, rêvé, aimé. C'est le cas de Jacques Lacarrière, écrivain, poète, essayiste, avec son livre «Alain-Fournier : Les demeures du rêve» (1).

A propos d'une photographie, qui apparaît comme une véritable image fondatrice de l'amour idéalisé qui parcourt tout le roman du Grand Meaulnes, prise par Alain-Fournier, encore jeune adolescent, à partir du grenier de l'école d'Epineuil-Le-Fleuriel (l'école où il a étudié pendant sept ans), et reproduisant les silhouettes de deux femmes et une toute jeune fille à l'ombrelle blanche (qui n'est autre qu'Isabelle Fournier, sa sœur), visiblement de retour de promenade le long d'un mail bordé de tilleuls, et tout proche de l'école, Jacques Lacarrière dit merveilleusement ce qui suit et qui peint bien tout l'amour que porte cet auteur pour « Le Grand Meaulnes» et les lieux où a vécu son auteur : «Alain-Fournier, lui, y aurait sûrement décrit tout autre chose, à commencer par la silhouette de la petite fille en blanc qui est celle de sa sœur Isabelle, âgée alors de onze ans. Détail important : elle est vêtue de blanc et tient une ombrelle blanche et cette image, cette silhouette se retrouveront fréquemment dans les évocations futures d'Alain-Fournier, transposées sur d'autres personnes. Il la prêtera maintes fois à la femme rêvée et espérée, celle qui deviendra Ivonne de Galais, celle qu'il nommera «la rappeleuse d'heures, de pays et de paysage» dans une lettre à Jacques Rivière. Mince et fragile silhouette de Dame blanche qui hantera ses rêveries et qui peut-être a pris naissance en ce jour d'été où il fixe à jamais sur la pellicule la silhouette de sa sœur. Plus tard viendront les rêveries, «rêverie d'autrefois revenue qui rencontre une vision qui s'en va, un souvenir d'après-midi qui rencontre la blancheur d'une ombrelle et la fraîcheur d'une autre pensée». Et aussi la vision lointaine, inaccessible «d'une demoiselle sous une ombrelle blanche qui ouvre une grille d'un château par quelque lourd après-midi de campagne» (pp.59-60).

Ailleurs, dans le livre, il parle de «rêves qui se promènent», expression tout a fait miraculeuse d' Alain-Fournier, et qui pourrait incarner «une image…née du souvenir de ce jour d'été où une petite sœur rentre de promenade dans la torpeur de midi, image qu'on retrouvera dans l'œuvre et la correspondance. Image fondatrice qui dit bien les rapports intimes du rêve et du réel, tels que les vit et les vécut Alain-Fournier. Sa phrase n'est pas une formule rhétorique : elle dit qu'en certains lieux et à certains moments, pour peu que l'on soit habité d'une exigence de pureté et de vérité, on peut de son vivant apercevoir et même rencontrer les créatures initiatrices surgies du fond de la légende. Mais pour cela, pour entrer dans ce temps fabuleux, il faut, comme le dit Bachelard, «être sérieux comme un enfant rêveur». Il m'a toujours paru que cette phrase avait été écrite pour l'auteur du Grand Meaulnes» (pp.61-64).

Entre les photographies prises des lieux mêmes de mémoire (les lieux où ont vécu les auteurs et les poètes aimés) et les descriptions qu'en ont faites ces mêmes poètes, il y a la différence essentielle, majeure, qui est celle du rêve. Les poètes introduisent le rêve tout naturellement dans leur écriture, qui est le produit de leur rêverie, au contraire des photographes qui reproduisent la réalité - même volontairement, artificiellement ornée pour donner l'illusion d'une réalité voulue, voulue par le photographe ou la personne étant photographiée -crue, prosaïque, dépourvue de rêve.

L'image idéalisée d'Ivonne de Galais, l'héroïne du Grand Meaulnes, ce n'est pas seulement le résultat de cette rencontre avec Ivonne de Quièvrecourt, un jeudi de juin 1905, jour de l'Ascension, sur le Cours-la-Reine, à Paris, c'est aussi tous ces souvenirs d'enfance et de pré-adolescence, et tous ces souvenirs autour des lieux tant aimés, mêlés par l'art magique du poète, à toutes ces photographies prises par Henri Fournier entre 1900 et 1902 à Épineuil-le-Fleuriel, à la Chapelle d'Angillon, et couronnées par ces châteaux de rêve, entre autres le Château de Loroy et celui de Cornançay.

L'on ne saurait mieux parler poétiquement que Jean-Christian Petitfils (2) de l'amour d'Augustin Meaulnes pour Ivonne de Galais, de cet amour pur, sincère, sur- idéalisé, mais finalement marqué par le sentiment de l'échec qui le rend irrémédiablement perdu, suite au drame de la culpabilité qui hante le héros (Meaulnes ayant fréquenté, et peut-être aimé, Valentine sans savoir qu'elle était la fiancée de Frantz de Galais, frère d'Ivonne, lors de son séjour à Paris, à la recherche d'une adresse…).

A cause de cette faute qui ne cesse de le tourmenter, Meaulnes est amené inexorablement vers «ce geste romantique sacrificiel» (Jean-Christian Petitfils «Le Frémissement de la grâce : le roman du Grand Meaulnes» p.187) qui le pousse à délaisser sa femme Ivonne de Galais, la nuit des noces, pour partir à la recherche de Valentine et la ramener, quel qu'en soit le prix, à son fiancé Frantz de Galais, et ceci en raison d'un fol serment d'adolescents, un serment d'entraide juré à Frantz de Galais, en réponse au «Hou-ou ! du bohémien» qu'est devenu le frère d'Ivonne.

Pour Jean-Christian Petitfils, l'auteur d'une histoire romancée de la vie d'Alain-Fournier, une exploration éblouissante de ce qu'il a appelé «Le frémissement de la grâce», et que l'on pourrait qualifier de mystique du grand amour impossible d'Alain-Fournier pour Ivonne de Quièvrecourt (l'Ivonne de Galais du «Grand Meaulnes»), cette «impérieuse soif de pureté» qui caractérise l'absolu du désir chez le héros, et qui plonge toute la troisième partie du roman dans une atmosphère de mystérieuse attente et de sens tragique du grand amour insatisfait, est «l'un des axes du livre, comme elle réside au cœur de la vie insatisfaite et tourmenté de l'auteur. Meaulnes, personnage tragique, est rongé par le sens du péché, de la déchéance, de la souillure irréparable. Frappé par un sentiment poignant de désolation et de désenchantement, il sait que sa quête est sans issue, qu'il ne regagnera jamais le paradis immaculé de l'enfance. Le bonheur, à peine possédé, se dissipe comme un mirage. Le héros du roman n'en demeure pas moins un perpétuel insatisfait qui, faute de trouver le repos, part toujours «pour de nouvelles aventures» (p.187).

L'art de l'écrivain du «Grand Meaulnes» relève d'une intuition miraculeusement poétique, et d'une pratique semblable à celle de l'alchimiste : l'errance d'Augustin Meaulnes à travers les paysages du Berry mêlés, dans la mémoire magique de l'auteur, à ceux de la Sologne, et qui le mènera jusqu'au Domaine mystérieux, est la transposition alchimique de l'art authentique d'Alain-Fournier. Toute cette recherche incroyablement passionnée, fiévreuse, faite d'attente et d'amour surdimensionnés, et qui parcourt de part en part le roman du «Grand Meaulnes», est l'expression d'une errance initiatique, à la poursuite de l'absolu.

Le «Grand Meaulnes» consacre une réalité spirituellement et poétiquement démesurée, car il regroupe et exalte tous les rêves de tous les adolescents des pays du monde… Ce n'est point une exagération. Quiconque, quelle que soit son origine, sa langue, sa culture, son pays, pour peu qu'il soit émerveillé à la lecture du «Grand Meaulnes», se construira cette dimension de l'imaginaire poétique qui comprendrait tous les paysages d'enfance, les paysages des âmes adolescentes à la recherche de l'amour eternel ou du «Pays perdu», et qui représenterait toutes les aspirations à un idéal inaccessible.

*Universitaire et écrivain

Notes de renvoi :

1) Jacques Lacarrière, «Alain-Fournier : les demeures du rêve». Christian Pirot, éditeur, 2003

2) Jean-Christian Petitfils, «Le Frémissement de la grâce : Le roman du Grand Meaulnes». Librairie Arthème Fayard, 2012 (et Le Livre de Poche, 2013)