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Réponse à Jen Weidmann et François Villeroy, présidents de la Deutsche Bundesbank et de la Banque de France, sur la crise en Europe (Suite et fin)

par Medjdoub Hamed*

Mais ce à quoi appellent les Banquiers centraux est déjà édicté dans le Pacte de stabilité et de croissance (PSC), qui a été adopté au Conseil européen d'Amsterdam, en 1997. Un ensemble d'engagements économiques que les Etats de la zone euro doivent respecter vis-à-vis de leurs partenaires. Par ce pacte, les pays de la zone euro doivent coordonner leurs politiques budgétaires afin d'éviter l'apparition des déficits publics. Et ce pacte a subi plusieurs révisions, en 2005, 2011…

Mais la réalité est là, le PSC n'a pas fonctionné. Les purges budgétaires qui entrent dans la septième année n'ont pas donné les résultats escomptés. Des sacrifices considérables ont été consentis par les pays d'Europe, y compris les pays du Nord. Baisse des salaires, de la couverture sociale, inquiétude croissante sur la déflation, endettement élevé, fort taux de chômage. Ce qui nous fait dire que les «réformes structurelles» ou, en clair, les «politiques d'austérité» qu'ils préconisent ni ne sont ni ne peuvent être porteuses, aujourd'hui. L'économie non seulement européenne, mais mondiale, est arrivée à la croisée des chemins. Il y a une menace réelle qui pèse sur l'économie de la zone euro. Et les deux Banquiers centraux ont entièrement raison de tirer la sonnette d'alarme.

Parce que la BCE ne pourra pas, dans les temps à venir, pratiquer les «politiques monétaires non conventionnelles», ce qu'on appelle aussi les «quantitative easing» (QE), pour apporter un soutien à l'économie de la zone euro.

Pour comprendre le processus des QE, prenons la décision récente, du 10 mars 2016, qu'a prise la Banque centrale européenne de porter de 60 à 80 milliards d'euros le montant de ses achats mensuels sur les marchés financiers, destinés à injecter des liquidités dans le système financier et à faire baisser les taux de crédit. (2)  

Ce vaste programme d'achat de dettes publiques et privées des différents Etats de la zone euro a démarré il y a un an, la BCE injectait tous les mois 60 milliards d'euros dans l'économie. En décembre 2015, le programme d'actifs a été étendu jusqu'en mars 2017 (au lieu de septembre 2016 initialement).

Si on fait le décompte des injections depuis mars 2015 à aujourd'hui, nous sommes en juillet 2016, la BCE a injecté entre mars 2015 et février 2016, une première tranche de 720 milliards d'euros et, entre mars 2016 et juillet 2016, une deuxième tranche de 400 milliards d'euros. Soit 1.120 milliards d'euros. La troisième tranche à injecter, qui va d'août 2016 à mars 2017, sera de 640 milliards. A la fin du QE de la zone euro, la BCE aura injecté le montant de 1.760 milliards d'euros. Prenons les deux tranches qui ont été déjà injectées dans l'économie, c'est-à-dire 1.120 milliards d'euros, que signifient-elles en premier lieu ? Que les capitaux injectés ont été répartis entre les actionnaires de la BCE, selon leurs parts respectives dans l'Eurozone. Le capital de la Banque centrale européenne n'est en fait que le regroupement des avoirs que les Etats européens-membres ont souscrit en or et en réserves de change (dollar, yen…) dans l'institution monétaire centrale de la zone euro. Par conséquent, les liquidités injectées par la BCE, au travers des QE qui sont à proprement parler ex nihilo (planche à billets), permettent non seulement la monétisation partielle des déficits et dettes des pays membres, au travers des achats de créances publiques et privées, mais surtout assurent le soutien à l'économie de la zone euro. Tel est l'intérêt des QE.

Mais le problème qui se pose est dans la répartition des montants injectés. Si on prend la répartition du capital de la BCE, arrêtée en janvier 2011, l'Allemagne et la France détiennent respectivement 27,06% et 20,32%. Ils ont par conséquent reçu de la BCE, depuis le lancement du QE en 2015, via leur système bancaire, respectivement les montants de 303,072 milliards d'euros et 227,584 milliards d'euros, soit au total 530,656 milliards d'euros.

Si on prend les parts de l'Italie, de l'Espagne, de la Grèce et du Portugal dans le capital de la BCE qui sont respectivement 17,86%, 11,6%, 2,8% et 2,5%, soit 34,76%, ces quatre pays ont reçu 389,312 milliards d'euros.

Ces liquidités groupées rapportées aux populations respectives Allemagne-France (150 millions) donnent un ratio moyen de 3.538 euros par habitant allemand et français, entre mars 2015 et juillet 2016 (16 mois). Pour l'Italie, l'Espagne, la Grèce et le Portugal, le ratio moyen du QE rapporté aux populations (127 millions) est de 3.065 euros par habitant. On constate que l'écart entre les montants répartis n'est pas très grand. Cependant le système économique allemand y compris de la France est beaucoup plus performant. Ce qui explique qu'avec la crise financière, l'Allemagne et la France (bien que la performance soit moindre en France) ont bien supporté le choc de la décroissance.      L'Allemagne d'ailleurs qui enregistre des excédents financiers devient le prêteur principal de la zone euro, via la BCE. La France vient en deuxième position. On comprend dès lors la domination de l'Allemagne sur la zone euro. Et ces prêts qui entraînent des intérêts pour le pays prêteur sont accompagnés de conditionnalités drastiques. Il est évident que le prêteur ne veut pas perdre ses avoirs, et veut rentabiliser les crédits qu'il accorde.

Si, sur le plan interne de la zone euro, le Quantitative easing permet de soutenir l'économie européenne, il demeure que, sur le plan externe, il rend aussi des services paradoxalement positifs. En effet, sur le plan macroéconomique mondial, lorsque la BCE augmente en zone euro 1.120 milliards d'euros, elle fait aussi augmenter les liquidités internationales dans le monde.

Nonobstant les fluctuations des taux de change des grandes monnaies, le QE accorde inévitablement un pouvoir d'achat supplémentaire à la zone euro sur le reste du monde. En contrepartie, les pays émergents et en développement vont, à travers ce QE, doper leurs exportations. Donc ces pays gagnent en réserve de changes, et aussi en importations de produits nécessaires à leurs économies.

Mais alors, si le processus des QE est positif, bénéfique pour la zone euro et le reste du monde, où est la menace dont parlent Jen Weidmann et François Villeroy dans leur analyse ? Et leur insistance à pousser les pays du sud de l'Eurozone à plus de rigueur dans leurs dépenses budgétaires qui, en fin de compte, n'apporte pas de croissance ?

Pour cela, il faut se référer à la Chine et à l'Inde. La Chine est devenue depuis 2010 la deuxième puissance mondiale, et aspire à être la première puissance mondiale, à l'horizon 2020-2030. La Chinafrique, où elle tisse une économie en réseau avec les pays africains, et l'Inde est en train de la suivre. De même, la Chinamérique et Chinaeurope, au côté de la Chinafrique, vont permettre d'asseoir solidement et fortement l'internationalisation du yuan chinois.

Si, aujourd'hui, les Etats-Unis et l'Europe sont les grands gagnants des politiques monétaires non conventionnelles, y compris le Royaume-Uni et le Japon - d'ailleurs, cette donne favorable a beaucoup joué dans la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne (Brexit) -, c'est que ces Quantitative easing ne sont pas éternelles. Elles vont progressivement commencer par décroître, et de plus en plus avec un yuan chinois qui commencera à rivaliser avec le dollar et l'euro dans leurs parts dans les réserves de change mondiales. Aujourd'hui, les parts du dollar et de l'euro, dans les réserves de change dans le monde, tournent respectivement autour de 60%, et 20%.

S'il est fait état, par les médias, que le yuan compte déjà pour 10% dans les réserves de change mondiales, et que la monnaie chinoise voit sa place au côté des monnaies internationales augmenter, et en sus utilisé comme monnaie de facturation des matières premières et de pétrole, donc rivalisant avec le dollar américain, il est évident que la Chine aura un «droit de seigneuriage» considérable. Ce qui l'amènera à user massivement si nécessaire de politiques monétaires non conventionnelles, à l'instar des Etats-Unis, l'Europe et le Japon.

On aura alors des Quantitative easing menées par les cinq puissances monétaires, qui seraient pratiquement à somme nulle. Personne n'y gagnerait. L'Occident ne pourra plus alors répercuter, via les QE, ses déficits et dettes (monétisation) sur le reste du monde.

Et c'est là le danger à la fois pour les Etats-Unis, et particulièrement pour la zone euro, le Royaume-Uni et le Japon. On aura alors un découplage progressif des pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine, c'est-à-dire de plus en plus indépendants des performances occidentales. Ce qui signifie que les pays de la Chinafrique demanderont plus de yuans (parce qu'ils commercent avec la Chine) que le dollar, l'euro, la livre sterling ou le yen. Il en sera de même pour la Russie, et sa périphérie eurasiatique, une partie des pays du monde arabe, asiatique et latino-américain.

Si cette situation devient effective dans un horizon non lointain, les Quantitative easing menées par la Fed américaine, la BCE, les Banques centrales du Royaume-Uni et du Japon se solderont forcément par l'inflation, les liquidités injectées continueront à circuler dans les pays occidentaux, contrairement à la situation déflationniste d'aujourd'hui.    Les liquidités injectées, n'arrivant pas à être absorbées par le reste du monde, au travers du commerce mondial, viendront se loger dans la hausse des prix, dont les effets seront évidemment très négatifs pour les économies occidentales. Et la situation pourrait se compliquer si la Chine sera rejointe, dans quelques années, par l'Inde, si, à son tour, elle réussira d'inscrire la roupie, comme le yuan, dans le panier de monnaies des DTS du FMI. On aurait alors 6 monnaies mondiales. Par conséquent, les injections de liquidités ex nihilo, par le processus des QE, seront tout simplement impossibles, sinon très préjudiciables pour les pays qui l'utiliseraient. Et on peut penser que c'est cette situation non annoncée qui a fait dire aux Banquiers centraux, Jen Weidmann et François Villeroy, que l'Europe est à la croisée des chemins.

Mais alors que faire?

L'idée émise dans leur analyse de constituer «une Union de financement et d'investissement», est très positive. Cependant, il faut qu'elle soit posée sur des principes qui puissent lui donner un élan novateur, sinon cette union restera lettre morte comme tout ce qui a été tenté depuis 2008, voilà sept années.

Quel objectif pour une Union de financement et d'investissement?

Les termes mêmes qui sont utilisés pour définir cette union balisent déjà ce qu'elle doit être dans les faits. Et ces faits visent évidemment la création de richesses.

Donc toutes les institutions européennes doivent mettre leurs efforts dans ce dispositif nouveau, et qui sera à l'échelle de la zone euro, pour précisément renverser la situation de morosité et enclencher un nouvel essor économique pour l'Europe.

Or, l'Europe monétaire dispose encore des Quantitative easing, donc des possibilités financières considérables. Et elle a en plus un formidable réservoir humain qui ne travaille pas. Le taux de chômage est élevé en Espagne, au Portugal, en Grèce, et dans plusieurs pays du sud et du centre de l'Europe. Et on comprend pourquoi ces pays enregistrent des déficits budgétaires.

Dès lors, puisque la zone euro bénéficie encore des QE, d'autre part, les pays du Nord, en particulier l'Allemagne, enregistrent des excédents - dans son discours du 8 juin à Berlin (3), François Villeroy de Galhau, fait état de 8% du PIB allemand -, et une épargne consistante reste oisive, pourquoi ne pas bloquer 50% du montant du QE voire même plus, et avec ces liquidités, constituer un fonds qui servira d'un plan Marshall pour les pays du sud de l'Europe.

En donnant du travail aux Espagnols, aux Portugais, aux Grecs, aux Italiens… et autres pays de la zone euro qui en ont besoin, dans des secteurs biens définis comme l'immobilier, les infrastructures, les délocalisations d'entreprises à fort potentiel de main-d'œuvre, etc., dans le cadre du plan Marshall qui sera projectif, les pays du Sud gagneront, créeront des richesses, et deviendront moins dépendants de leurs Etats - les déficits budgétaires commenceront à décroître. Les pays du Nord qui auront investi leur épargne en plus des QE gagneront en dividendes financiers de la croissance, en débouchés pour leurs entreprises de production puisque la demande des pays du Sud deviendra progressivement solvable.

Evidemment, il faut que l'Allemagne et la France changent les règles du jeu financier et ne voient pas la zone euro ou la BCE que comme ce qui leur revient, c'est-à-dire des quotes-parts qu'ils possèdent dans le capital de la BCE. Il faut qu'ils soient inspirés comme le furent les Américains, après 1945, qui ont décidé courageusement de financer et reconstruire l'Europe. Parce que cette Europe, à l'époque, permettait, par les investissements américains et les débouchés qu'elle représentait pour l'économie américaine, aussi la croissance économique de l'Amérique. Sans l'Europe, l'Amérique se serait vue obligée de fermer des milliers d'entreprises, usines, et donc mis des millions d'Américains au chômage.

Donc il est impératif de créer un fonds de solidarité, et de refuser cette condition qui a été énoncée dans l'Union de financement et d'investissement, c'est-à-dire cette clause d'un niveau de solidarité proportionnellement réduit.

Il faut bannir cette idée de solidarité proportionnellement réduite car elle ne ferait que freiner les bonnes volontés et parasiterait le plan Marshall-Europe du sud.

L'Union de financement et d'investissement doit être établie clairement, les secteurs délimités, les financements suffisants, et l'objectif de base est la création des richesses, partagée entre les pays-membres de la zone euro. Et partir du principe que si les pays du Sud resteront à la remorque, c'est toute la zone euro qui en souffrira dans les années à venir.

Le risque est grand comme l'a énoncé, de son vivant, Bernard Marris en 2014. «Si l'on garde l'euro, le seul moyen de ne pas crever face à la politique menée par l'Allemagne est de mener une politique de contre-offensive en vendant nos produits faits par nos petites mains, travaillant plus dur et plus longtemps pour des salaires plus faibles. A cette seule condition, on peut espérer tenir sur le radeau. Combien de temps ? Un demi-siècle environ. Après, toute la technologie sera passée aux Indiens et aux Chinois, qui deviendront nos employeurs». (4)

Comme l'a conclu aussi François Villeroy dans son discours à Berlin. «Nous ne pouvons pas nous permettre une énième occasion manquée: pour l'Europe, pour ses citoyens, 2016-2017 est le moment décisif pour agir». (3)

Enfin, une autre condition pour réussir, l'Europe doit disputer à la Chine la Chinafrique, et créer non pas la Françafrique mais l'Eurafrique, l'Eurarabe. De même, elle doit viser l'Eurasie et l'Euramériquelatine. Car c'est l'avenir de demain qui est en jeu avec l'avènement des grandes puissances émergentes.

*Auteur et chercheur indépendant en economie mondiale, Relations internationales et Prospective.

Notes:

2. «BCE: ce que la baisse des taux va changer», Le Figaro. 10 mars 2016.

http://www.lefigaro.fr/economie/le-scan-eco/explicateur/2016/03/10/29004-20160310ARTFIG00183-la-bce-reduit-ses-taux-et-augmente-ses-rachats-d-actifs.php

3. Discours de François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France. Berlin, 8 juin 2016.

https://www.banque-france.fr/.../discours-fvdg-20160608-l-europe-a-la-croisee-des-chemins

4. «L'autre politique économique, ou comment échapper aux Chinois», par Bernard Maris, 29 septembre 2014.

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article5079.