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Le maître du hawzi se confie au Le «Quotidien d'Oran»: Le coup de gueule de Nouri Koufi

par Propos Recueillis Par Sofiane M.

Le Quotidien d'Oran: Nouri Koufi, vous êtes un maître du hawzi, dont la renommée n'est plus à faire, mais le public a constaté que vous êtes quasiment absent des grandes manifestations culturelles à l'exemple de Constantine capitale de la culture arabe et même Tlemcen capitale de la culture islamique. Pourquoi Nouri Koufi s'est-il éclipsé de la scène culturelle et artistique ?

Nouri Koufi : Je suis marginalisé par toutes les instances chargées de la culture. Je ne me suis pas éclipsé mais on m'a éclipsé pour la seule raison que ma façon de travailler en tant que professionnel m'oblige à être exigeant dans mon travail et cette exigence dérange certains responsables de la culture qui ne sont pas habitués à gérer le monde de la culture de manière professionnelle. Ce qui fait le plus mal est qu'on exploite des artistes débutants en leur donnant des cachets minables pour les utiliser comme des «bouche-trous» dans toutes les activités culturelles. Donc, tous les artistes qui ont une personnalité et sont exigeants sont mis de côté. Ils ne sont jamais ni sollicités ni programmés. J'appellerai ça de la «dictature culturelle». Cette dictature peut anéantir et tuer complètement un artiste même s'il a plus de cinquante ans dans le secteur de la culture. Certains responsables de la culture travaillent essentiellement avec leurs amis et leurs copains c'est-à-dire que ce n'est nullement la qualité et le professionnalisme de l'artiste qui les intéressent mais ils préfèrent beaucoup plus ceux qui acceptent tout. Je suis vraiment déçu par le monde artistique. Il y a de l'ingratitude. Vous savez, je n'ai jamais fait de semaine culturelle dans toute ma vie artistique, jamais. Depuis plus de 35 ans mon nom n'a pas été programmé par le ministère de la Culture dans une soirée officielle. Après 50 ans dans le domaine de la culture, il a fallu qu'une chaîne privée prenne l'initiative de m'honorer.

Q.O.: Vous n'êtes pas une exception. Dans la scène culturelle algérienne, de nombreux grands artistes sont exclus, vivent dans l'oubli et meurent dans l'anonymat. Peut-on dire que cet état de fait résulte d'une volonté délibérée de certains cercles qui veulent «assassiner» tout ce qui est art traditionnel en Algérie ou s'agit-il simplement de changement de goût et de mœurs des jeunes générations sous l'influence des médias et de la mondialisation?

N. K.: Les jeunes Algériens aiment la musique traditionnelle. Les ventes de mes cassettes et CD sont plus importants que les chanteurs du rai en Algérie et à l'étranger, mais cela personne ne le sait. Oui, le hawzi et l'andalou ont une place aujourd'hui, car les gens qu'on voit dans les rues et la télévision en train de danser ne représentent pas l'Algérie ni son peuple. Il y a 40 millions d'Algériens et si l'Algérie est encore debout c'est grâce à ces gens qu'on ne voit pas et qui sont chez eux. Ces gens qui aiment les traditions et l'Algérie de la culture, de la religion, l'Algérie des gens convenables.

Q.O.: La musique arabo-andalouse a été immortalisée en Algérie par plusieurs maîtres et divas à l'exemple de Cheikha Tetma, Yemna bent cheikh el Mehdi, Meriem Fekkaï et Fadhéla Dziria…nous regrettons toutefois qu'en dépit de tous les efforts consentis pour la formation des jeunes talents aucun nom n'a émergé ces dernières années sur la scène. La relève est-t-elle assurée ? Qu'est ce qui a été fait à ce jour pour pérenniser ce genre musical qui appartient à la mémoire collective non seulement de notre pays mais de toute la région du Maghreb et au-delà ?

N. K.: S'il y avait une stratégie culturelle au ministère et s'il y avait une programmation sérieuse et des gens qui travaillaient dans un cadre de la préservation du patrimoine on ne serait pas dans cette situation. Le problème est qu'on n'a pas eu une stratégie pour préserver le patrimoine et aider les artistes déjà connus que ce soit dans le hawzi, l'andalousi, el aroubi, el sahraoui, le kabyle ou le chaoui…

 l'artiste algérien travaille tout seul pour la préservation du patrimoine. Ce qui est plus grave, et je tiens à attirer l'attention du ministre de la Culture, du Premier ministre et du président de la République, c'est qu'il y a de l'argent qui est mis à la disposition du ministère de la Culture et qui est en train d'être donné à des gens qui se prétendent être des musicologues et qui enregistrent des CD avec de la musique déformée. Nous n'acceptons pas ça. Nous voulons garder notre musique comme elle a été faite et tant qu'elle n'a pas été enregistrée, discutée, corrigée, personne n'a le droit de la toucher. Ces musicologues qui sont propriétaires de studios enregistrent des noubates déformées, ce ne sont pas les vraies noubates que nous avons apprises de nos maîtres. Ce massacre doit s'arrêter le plus tôt possible. Ce sont des milliards de centimes qui sont investis dans ce domaine. C'est grave, le patrimoine est déformé avec l'argent du ministère de la Culture. Notre patrimoine est déformé par des gens qui se prétendent connaître la musique algérienne, mais qui n'ont jamais été connus dans le monde de la musique et qui ont eu des contrats grâce au piston pour déformer le patrimoine avec l'argent de l'Etat et ça on n'est pas d'accord du tout.

Concernant la relève je dirai qu'il ne peut pas y avoir une relève sur une base qui n'existe pas. On pourra parler de relève à partir du moment où on a un répertoire corrigé et enregistré. Peut-on faire une relève avec des paroles fausses et une musique déformée ? La musique traditionnelle c'est toute une civilisation et une aspiration de personnes qui vivaient à une certaine époque, on ne peut pas changer aujourd'hui l'inspiration de ces gens qui vivaient dans les siècles où la musique andalouse a été écrite.

Q.O.: Les droits d'auteur sont-t-ils protégés en Algérie ?

N. K.: Comment peut-on parler de droits d'auteur alors qu'il n'y pas de répertoire musical ? Qui peut savoir que ce morceau de musique appartient à un tel ou à un autre ? Il faut un répertoire national discuté par les connaisseurs, tout doit être enregistré et corrigé. Après, on pourrait juger un artiste (…) tout le monde puise aujourd'hui dans le patrimoine algérien et même des artistes étrangers. Depuis 2002, je n'ai pas fait de CD. La dernière chanson « Laroussa » je l'ai sortie en 2002, maintenant ça ne m'intéresse plus. A quoi ça servira de travailler du nouveau ? Je ne produis plus à cause du piratage. Les CD sont piratés et vendus sur le trottoir et l'auteur n'obtient rien en contrepartie. J'ai proposé qu'il y ait des codes-barres sur les CD et l'affectation d'une police spéciale à l'ONDA à l'exemple de ce qui se passe en France. J'ai proposé des solutions à tous les problèmes du secteur, mais il semble que ce désordre arrange certains qui veulent faire leurs petites affaires.

Q.O.: Le public vous a connu pour l'interprétation magistrale des chansons Djay aâla oudou, Lalla Malika, Sidi Boumediene… Est-ce que vous avez du nouveau ?

N. K.: J'ai du nouveau mais je n'ai pas la chance de le montrer. On ne m'appelle plus, je ne suis pas programmé et même les soirées musicales que je faisais à la Présidence je ne le fais plus depuis plus de deux ans.

Q.O.: Que souhaitez-vous pour l'avenir ?

N. K.: Il y a beaucoup de chantiers qui doivent être lancés pour préserver le patrimoine. Il faut installer trois commissions à Alger, Tlemcen et Constantine pour enregistrer tout le patrimoine. Aujourd'hui, n'importe qui met n'importe quoi sur le marché. Il est urgent que les trois écoles se concertent pour la création d'une commission avec un nombre important de professeurs d'arabe et de musique et des gens qui détiennent des répertoires pour enregistrer et corriger une fois pour toutes le patrimoine du hawzi, de l'andalou et du chaabi, etc. Nous sommes en train de perdre le patrimoine musical. J'entends aujourd'hui des touchiates qui ont été totalement déformées et qui ont pris un autre thème musical et tout le monde approuve car tout le monde gagne de l'argent même les artistes acceptent de chanter pour de l'argent. La preuve est que l'école de Tlemcen n'existe plus. Elle est devenue presque une école algéroise. On ne fait plus de différence entre un chanteur de Tlemcen et d'Alger. Le vrai teint de la musique tlemcenienne a disparu.

Q.O.:Est-ce que vous avez un espoir pour la musique andalouse ?

N. K.: Si on n'arrête pas ce qui se passe c'est fini pour ce genre musical parce que beaucoup de maîtres sont morts et ils ont emporté avec eux toutes leurs connaissances. Il faut arrêter le massacre, il faudrait plus de contrôle. Il faudrait que le gouvernement s'occupe plus sérieusement de notre culture.