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Dans un entretien du journaliste français Pierre Daum au «Le Quotidien d'Oran» : L'histoire des harkis revisitée

par Propos Recueillis Par Sofiane Maïzi

Le Quotidien d'Oran: L'histoire des harkis est un sujet conflictuel en Algérie. Pourquoi avez-vous choisi un sujet qui divise encore les gens des deux côtés de la Méditerranée ?

Pierre Daum : Mon livre précédent «Ni valise ni cercueil » portait sur les pieds-noirs restés en Algérie après 1962. J'avais touché à un sujet beaucoup plus consensuel pour la société algérienne puisque les pieds-noirs ne sont pas un sujet qui enflamme les Algériens. Par contre, pour les harkis je savais quand j'ai commencé mon enquête il y a quatre ans maintenant que j'allais en effet mettre le doigt là où ça fait mal. Cependant, je suis très content de voir qu'il existe en Algérie une nouvelle génération de gens qui n'ont pas connu la guerre et qui veulent connaître l'histoire sans les passions, sans affection. Ils veulent une approche objective, scientifique et neutre de l'histoire. Ils ne veulent pas utiliser les sujets historiques pour se chamailler entre Algériens. Ils veulent juste savoir ce qui s'est vraiment passé durant la colonisation et pendant la guerre de libération.

Q. O.: Quel est votre degré de satisfaction concernant votre tournée de promotion en Algérie ?

Pierre Daum: Ici à Oran c'est ma quatrième conférence. J'ai donné deux conférences à Bejaia et une à Tizi Ouzou. Dans chacune de ces conférences, ils se trouvaient des enfants de moudjahidine et d'autres qui étaient des enfants au moment de la guerre de libération. Beaucoup d'Algériens ne connaissent souvent l'histoire de la guerre de libération qu'à travers le récit familial. Quand on a un père qui a été torturé par l'armée française. Quand on a un père qui est mort sous les balles des soldats français ou qui s'est battu pour la libération de son pays, on est nourri depuis son enfance par les récits familiaux de la guerre. Cependant, le récit familial ne correspond jamais au récit d'ensemble de toute la guerre et de toute sa complexité. Dans mes travaux, j'essaie de sortir d'une vision manichéenne pour justement montrer l'histoire dans toute son étendue et toute sa complexité. Or, justement, une vision complexe de l'histoire se pose très souvent aux récits familiaux, c'est pour ça que nous avons vu aujourd'hui et peut-être plus à Bejaia et à Tizi Ouzou des personnes qui ont cherché à opposer leur récit familial à mon enquête qui se voulait générale.

Q.O.: Mais pour beaucoup d'Algériens, sans le récit familial il n'y pas d'autres sources pour connaître l'histoire de la guerre de libération. Est-ce qu'il y a des alternatives qui s'offrent aux Algériens pour revoir la vraie histoire ?

Pierre Daum : Il existe des historiens algériens extrêmement sérieux qui vivent en Algérie à l'exemple de Fouad Soufi et Dahou Djerbal. Le problème c'est qu'on les entend très peu ici en Algérie. Quand on regarde l'ensemble des travaux sérieux des historiens sur la guerre d'Algérie on constate qu'il y a un énorme déséquilibre entre la production française et algérienne sur cette histoire. La production algérienne est très faible, ceci dit un certain nombre de travaux d'historiens sérieux français sont accessibles en Algérie. Donc, si les Algériens veulent s'informer sur l'histoire de la guerre de libération, ils peuvent non seulement lire les témoignages des moudjahidine mais des travaux sérieux d'historiens français. Cependant, il y a d'abord un grand problème, le travail universitaire en Algérie est sous surveillance c'est-à-dire qu'il existe encore certains sujets interdits à l'université comme par exemple le sujet des harkis. Aucun étudiant algérien n'a le droit de proposer un sujet de thèse sur les harkis.

Q.O: Une grande partie des archives de la guerre de libération se trouve encore en France. Ne pensez-vous pas que la faiblesse de la production algérienne sur l'histoire de la guerre de libération est simplement due à des difficultés des chercheurs algériens pour accéder aux archives ?

Pierre Daum : C'est faux, il y a plein d'archives en Algérie. La plupart des archives de l'ALN et du FLN sont en Algérie, mais le gouvernement algérien refuse de les communiquer (…) l'histoire de la guerre de libération reste sous surveillance à l'université. Je veux espérer qu'une nouvelle génération à la fois de chercheurs mais aussi de professeurs algériens puissent travailler sur les sujets historiques en toute liberté.

Q. O.: Ne pensez-vous pas que c'est d'abord un problème de moyens financiers et autres ?

Pierre Daum : Vous avez raison. Il y a la question de l'accès aux archives d'une part en Algérie et de l'autre en France. Il existe des trésors d'archives du FLN et de l'ALN qui ne sont pas accessibles aux chercheurs. En France, la masse énorme des archives de l'armée française, dont une grande partie est accessible mais pas toutes non plus, sauf que pour un chercheur algérien aller en France nécessite un budget. Ça coûte vraiment cher pour un chercheur algérien de se rendre en France. Il y a aussi un problème de langue parce que la totalité de ces archives sont en langue française et la maîtrise de la langue française dans les universités algériennes est très faible. Ce manque de maîtrise de la langue cause un énorme problème bien évidemment.

Q.O.: Dans votre enquête que vous avez menée en Algérie quelles sont les principales motivations qui ont poussé ces gens à devenir des harkis ?

Pierre Daum: Devenir harki n'était pas un choix idéologique pour la majorité des gens que j'ai interviewés contrairement aux collabos en France avec les nazis qui avaient fait un choix politique et idéologique et qui étaient politiquement d'accord avec les nazis. Les harkis n'étaient pas politiquement d'accord avec la colonisation. Il y a plein de cas de figure : soit c'était l'extrême misère dans les camps de regroupement où les familles paysannes crevaient de faim et où souvent aller travailler pour les Français permettait de nourrir 15 personnes qui étaient en train de mourir de faim. Il y a aussi les questions de vengeance et de conflits familiaux de toute sorte. J'ai dans mon livre raconté des exemples de jeunes à 16 ans dont les maquisards assassinent le père et lui devient du jour au lendemain le fils du traître. Il est contraint de travailler avec les Français pour survivre. Il y a plein de cas de figure. Il faut sortir de l'idée manichéenne : du harki c'est juste le traître qui n'aime pas sa patrie et qui a cherché à la trahir. Non ! l'histoire est beaucoup plus complexe que cela.

Q.O.: Réellement quel est votre opinion sur les harkis ? Est-ce que ce sont des victimes ou des complices du système colonial ?

Pierre Daum : S'il n'y avait pas eu de colonisation il n'y aurait pas eu de harkis. Et quand on étudie en profondeur l'histoire des harkis on se rend compte que la plupart d'entre eux sont des victimes du système colonial comme l'ensemble du peuple algérien et que finalement il y a eu une action vraiment très importante de l'armée française et du système colonial pour créer des cassures profondes dans chacun des villages pour monter les villageois les uns contre les autres. Et le principe classique de diviser pour mieux régner. Donc, finalement, quand on prend du recul avec l'histoire on se rend compte que l'action terrible de l'armée française dans les villages algériens pendant la guerre a été une action contre l'ensemble du village. Et là je vous renvoie au texte admirable du journal de Mouloud Feraoun dont l'œuvre n'a jamais été très reconnue par le pouvoir algérien justement parce qu'il raconte la complexité de la situation dans les villages sous l'oppression du système colonial. Il montre que tout n'est pas soit blanc soit noir, et c'est un peu la conclusion de mon travail. C'est que les harkis sont dans la grande majorité, à part quelques vrais salauds qui ont torturé et violé et qui sont une minorité, eux aussi des victimes du système colonial.