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Najjat Belbachir: Rencontre avec une femme entrepreneure «d'ici vers ailleurs»

par Notre Envoyée Spéciale A Kinshasa (Congo) Ghania Oukazi

«Réussir, c'est investir et exporter vers l'international et pour Najjat Belbachir, c'est expérimenter régulièrement la prise de risque dans des contextes hostiles et d'instabilité sociale.»

L'exergue de cet article est tiré d' «une étude de cas» menée par Nouria Benghabrit-Remaoun au titre des activités du Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC) d'Oran dont elle était la directrice générale. Elle l'a présentée le 13 juillet 2013 à Annaba. Benghabrit avait mis en branle «un processus de sélection du cas objet de l'étude en constituant une petite base de données sur des femmes ayant réussi leur projet de montage d'une entreprise industrielle.» Après présentation de la société de Belbachir, de ses activités au national et à l'international, la chercheuse universitaire en tire la conclusion suivante : «Najjat aurait pu être une rentière en 1978 et déléguer d'autres pour faire fructifier l'entreprise, elle a choisi d'être entrepreneure. Najjat aurait pu se déployer dans des pays stables, elle a choisi des pays en guerre ou en difficulté. Najjat aurait pu se poser ailleurs, elle a choisi de rester ici, de développer, d'innover et de s'investir dans les actions de solidarité.»

La conclusion de Benghabrit résume la Femme mais la replonge dans un passé douloureux, triste et tumultueux. Douloureux parce qu'à la fleur de l'âge, en 1978, Najjat a perdu son époux et son frère dans un accident de la circulation survenu à l'entrée de Oued Fodda, à l'ouest du pays. Elle-même n'en était pas sortie indemne. Elle sombra dans le coma sous l'effet terrible de 9 fractures. A son réveil, elle sera astreinte à un lourd programme de kinésithérapie pour pouvoir se débarrasser de ses béquilles et reprendre tant bien que mal ses forces et… ses esprits.

A cette époque, son mari lui avait laissé entre autres sociétés, celle industrielle de matière plastique (SIMAP) qu'il avait créée en 1969 et pour laquelle elle suivait à partir de chez elle la comptabilité et donnait ses avis sur son fonctionnement. Najjat accompagnait aussi très souvent son époux à chaque fois qu'il était question pour lui de commander des équipements à partir de l'étranger. A ses débuts, SIMAP produisait des articles de ménage qu'elle vendait sur le marché local.

Le réveil sur la dure réalité

«Avec quatre enfants à ma charge après la terrible disparition de mon mari, je n'étais pas pour (re)prendre le travail tout de suite, encore moins penser à gérer l'entreprise, c'était trop dur, » nous dit-elle. Mais la vie veut souvent autre chose que celle qui paraît évidente. Najjat n'a pas tardé à en deviner le sens de la trajectoire sur laquelle elle devait la pousser. Inévitablement. En fait, elle le comprendra vite quand de la SIMAP, on lui fera savoir qu'elle n'avait plus droit au chauffeur qui était habitué à l'emmener à l'hôpital pour ses séances de kiné. Il faut noter que son époux avait -sur le chemin de la production plastique qu'il s'était tracé- pris un associé. Les choses devaient donc incontestablement changer.

Une fois remise sur pied, Najjat décide de mettre un terme à cette association et reprend les choses en mains. Elle nous épargne les détails des dures négociations qu'elle devait mener à cet effet, des problèmes d'héritage qu'elle devait régler et autres «incompréhensions » qui ont ponctué ces différentes et pénibles étapes.

Ainsi, arrive-t-elle dans les affaires presque par «effraction», par «accident», et c'est le cas de le dire.

Elle prend en main SIMAP et dès le début des années 90, elle lui élargit sa gamme de produits pour se mettre aux articles scolaires, des stylos à bille, des crayons de couleurs non toxiques qu'elle a tenu à faire breveter auprès de l'INAPI, de la patte à modeler et autres trousses et cahiers. Elle vendait le tout sur le marché local, notamment à un établissement public (ENAFEC) et à des privés nationaux.

Najjat plonge dans le métier avec fougue comme pour prendre une vengeance sur la vie qui l'a privée très tôt de son époux. Le fonctionnement de SIMAP sera revu et corrigé au fur et à mesure que la production augmentait. La société a ainsi bénéficié d'un programme de mise à niveau et a reçu la certification ISO. «Pour que je puisse prendre en main SIMAP et avancer, j'ai été aidée par les grands commerçants de la vallée du M'Zab et par nos anciens fournisseurs d'Allemagne et d'Espagne, ils m'ont soutenue, accompagnée et formée,» tient-elle à souligner.

Les folles épopées de l'entrepreneure

Bien que discrète, calme, peu bavarde, et d'une sensibilité à fleur de peau, Najjat ne se contente pas de travailler uniquement au national. A la fin des années 90 et tout au long des années 2000, elle réussit à décrocher des marchés en France, en Espagne, au Sultanat d'Oman, au Bahreïn et au Burkina Faso pour exporter ses articles scolaires. Elle décide aussi de s'engouffrer dans le programme «Pétrole contre nourriture» que les Nations Unies ont parrainé pour permettre aux populations irakiennes d'être nourries. C'était après les folles guerres que l'Irak avait menées contre l'Iran et plus tard contre le Koweït. Les Etats-Unis qui n'étaient pas étrangers aux terribles sautes d'humeur d'un Saddam Hussein va-t-en guerre, place l'Irak sous embargo. «Nous déposions nos containers à Fellouja, près de Baghdad et nous ne craignons pas d'aller faire viser les documents de dédouanement de la marchandise au milieu du désastre de la guerre, » nous raconte Najjat. C'est qu'elle se devait de le faire pour encaisser son argent des opérations d'exportation, le rapatrier et pouvoir ainsi honorer ses engagements de remboursement des crédits bancaires qu'elle avait contractés en Algérie. De cette expérience «commerciale » pleine de risques en Irak, Najjat en tire une sacrée fierté. «J'avais tout un programme d'exportation non stop de 2000 jusqu'à 2005. » Mais entre une exportation et une autre, sa dette s'accumulait en raison des effets de la fameuse perte de change survenue durant les années 90.

Elle s'investit aussi dans la vie associative en étant membre fondateur de Sève (femmes chefs d'entreprises) qu'elle a quitté quelques années plus tard, et du FCE (Forum des chefs d'entreprises), une formation dans laquelle elle continue à activer à ce jour. En 2003, elle a été nominée pour le trophée «Export », en 2004, élue manager de l'année et a gagné en 2005 à Paris, le trophée de l'entrepreneur de l'espace France-Maghreb.

L'actuelle ministre de l'Education nationale avait, au temps où elle était au CRASC, intitulé son étude «du cas » Najjat Belbachir «Expérience d'une entrepreneure d'ici vers ailleurs.» Benghabrit a vu juste en projetant Najjat sur l'«ailleurs».

Quand la bureaucratie est têtue et insolente

L'entrepreneure refuse de «céder» aux entorses faites aux dispositifs lancés en principe pour soulager la perte de change, aux pratiques d'une bureaucratie bancaire têtue et insolente qu'elle subit à ce jour puisque les problèmes qu'elle a exposé à toutes les instances concernées et plus encore, et ce en frappant à toutes les portes des plus «petites» au plus «grandes», n'ont jamais été résolus. Le redéploiement de sa société en premier par la rénovation de ses équipements, n'a donc pas été possible, du moins comme elle l'avait imaginé, conçu et mis au point. Ses problèmes avec les banques nationales durent depuis 11 longues années sans qu'aucune autorité n'ait pu les régler, la privant ainsi de ses droits les plus élémentaires de chef d'entreprise dont l'ambition et le sérieux ne sont pas à prouver. «Je travaille au ralenti depuis 2005, l'année où le cauchemar de la dette a commencé parce que même si elle a été rachetée, je n'ai eu droit à aucun accompagnement ni à aucun crédit,» nous dit-elle.

Tout en traînant ce lourd fardeau d'une bureaucratie algéro-algérienne qui a la peau dure, Najjat se tourne vers l'Afrique et se met à la recherche de marchés. Première destination, l'Angola, un pays vers lequel elle avait programmé des opérations d'exportations de kits scolaires. Peine perdue, la tentative a capoté en raison d'un refus d'octroi d'un crédit bancaire…

Tenace et battante qu'elle est, elle regarde ailleurs et vise la République démocratique du Congo (RDC). C'est dans ce pays qu'elle «s'éclate » en tant qu'entrepreneure. Elle commence par lui vendre ses kits scolaires mais choisit plus de s'impliquer dans la réalisation d'infrastructures de bases dont le pays que gouverne Joseph Kabila a fortement besoin.

L'ambition «africaine» de Najjat

C'est dans un programme initié justement par le couple présidentiel que Najjat demande à s'engager en soumissionnant aux avis d'appels d'offres nationaux et internationaux qui ont été lancés publiquement et validés par le Conseil d'Etat. Elle décide donc de se redéployer à l'extérieur de son pays. Pour se faire, elle crée en RDC, ADAPA, une entreprise de construction qui lui permet de réaliser une clinique de chirurgie cardiaque infantile à Kinshasa, 7 instituts techniques professionnels dont 5 déjà livrés et deux écoles, le tout dans les provinces les plus reculées du Congo.

C'est à Kinshasa que nous l'avons rencontrée cette semaine. Elle était heureuse de nous faire visiter la nouvelle clinique qu'elle a totalement réalisée pour le compte de la RDC. Elle prévoit aussi dans un avenir très proche, la réalisation à Lumumbashi dans la province du Katanga, d'un hôpital avec panneaux solaires, logements de fonction et une école d'infirmiers. Financé à 100% par l'Etat congolais, l'établissement hospitalier sera doté, selon sa propre initiative, d'un hélicoptère pour les évacuations d'urgence et d'une station d'épuration pour son autonomie en eau. Elle a encore sur sa fiche «congolaise» la construction d'instituts de l'agriculture et de la pêche. «La chance que j'ai est qu'il y a une rigueur de suivi et dans le paiement chez la Première dame, c'est pour cela que les travaux de réalisation des projets avancent,» confie Najjat.

Elle s'est déjà programmée pour s'envoler vers la Guinée équatoriale, en vue de décrocher de nouveaux marchés. Avec en tête de faire de même au Cameroun, au Togo, au Burkina Fasso et à Brazzaville qu'on voit au loin, à l'autre rive du fleuve Congo qui la sépare de Kinshasa.