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Comment l'Occident a été sauvé d'une Dépression économique du type des années 1930 ? (Suite et fin)

par Medjdoub Hamed *

Si l'Amérique n'est plus le «moteur du monde», qui la remplacerait ? Une brève digression sur la Fed et la BCE Mais, peu importe, l'important n'est ni les Saouds ni les États-Unis d'avoir poussé l'Arabie saoudite à n'accepter que les dollars en paiement pour leur pétrole, mais les « forces historiques de l'écosystème économique mondial qui ont décidé de la trajectoire que devait prendre l'économie mondiale ». Tant les pays d'Europe, les Américains, les pays arabes exportateurs de pétrole et l'OPEP, n'étaient que des instruments des forces historiques, que les Accords de Washington – conclus lors de la conférence au Smithsonian Institute, le 18 décembre 1971 – établissant des parités fixes entre les devises et des marges de fluctuation, centré sur le dollar, ou le Serpent monétaire européen, crée en 1972, n'étaient que des solutions provisoires, idylliques, tout juste des orientations aux Banques centrales, pour éviter une implosion du système monétaire international. L'Occident, comme l'humanité toute entière, en réalité, était à un tournant de l'histoire. La situation qui se posait pour le monde était « historiquement » simple. Soit l'Occident retournait à la Grande Dépression des années 1930, soit il faisait intervenir le reste du monde dans le conflit monétaro-intra-occidental. En effet, si l'Amérique acceptait ce que l'Europe lui imposait, « mettre fin aux déficits extérieurs et donc ne plus recourir à la planche à billets » et user de ses ressources pour financer ses déficits extérieurs (régler en or ou en valeurs financières reconnues), et redresser la balance commerciale en exportant plus et en important moins, aurait certes entraîné la résorption du déséquilibre extérieur américain. Mais ce que l'Europe et le Japon oublient, c'est qu'ils ne doivent leur ascension qu'aux commerciaux bilatéraux, au cours de leur reconstruction et mise à niveau. Sans les déficits commerciaux américains, les pays européens n'auraient pu se reconstruire rapidement et regagner de compétitivité internationale ni accumuler des milliers de tonnes d'or que l'Amérique a transféré à leurs profits. Or le stock d'or américain est arrivé à une ligne rouge à laquelle les États-Unis ne pouvaient aller au-delà, et l'Europe leur demande d'arrêter la « planche à billets ». Certes, les autorités américaines en ont certainement abusé, mais ce que les Européens oublient est que les Américains, les Européens et les Japonais ne sont pas seuls sur la planète. D'autres peuples vivent aussi et ce sont des continents entiers. « Les peuples d'Afrique, d'Asie et d'Amérique du Sud constituent les 4/5ème de la population mondiale. »

Par conséquent, si le moteur américain arrêtait de fonctionner, et c'est là le point nodal de l'écosystème mondial, l'économie mondiale n'étant plus « tirée », qui allait remplacer le moteur américain ? L'Europe ? Le Japon ? Force de dire « personne » ! Le monde serait « privé d'un moteur qui tracterait et l'économie occidentale et l'économie mondiale. » Que se passerait-il concrètement sur le plan économique mondial ? Nous aurons trois grandes puissances économiques mondiales, alimentant le commerce mondial et concurrentes : États-Unis, l'Europe et le Japon. Les dragons asiatiques ne sont que dans la périphérie de l'Occident. Et ces puissances vont s'échiner à équilibrer leurs balances commerciales, en entrant commercialement en conflit, les unes avec les autres, puisque les liquidités internationales vont se raréfier et s'ajuster uniquement aux transactions internationales nécessaires visées dans l'équilibre de leurs soldes commerciaux. Un tel mécanisme neutre énoncerait alors un « équilibre commercial international à somme nulle pour les trois grandes puissances industrielles du monde ». L'Occident serait confronté forcément à une chute de l'absorption mondiale. Quant au reste du monde, ne trouvant pas de moteur tractant son économie, il va se retrouver sans excédents commerciaux, ou très peu, donc sans réserves de change, ou des réserves de change minimales qui lui assureraient juste quelques mois d'importations, de survie pour ainsi dire. Se retrouvant sans cesse confronté à l'angoisse des lendemains. Il est évident que le monde retomberait, de nouveau, dans la dépression des années 1930. C'est au final ce qui résulterait si le monde se trouverait privé d'un moteur qui tirerait la machine mondiale. Pour l'Occident, cela signifierait une contraction de l'appareil productif. Il ne pourrait même pas délocaliser ses entreprises industrielles puisque le reste du monde est confronté à la rareté des crédits, des réserves de change. Les faibles exportations de matières premières et d'énergie – «le prix du baril de pétrole fluctuant toujours entre 2 et – 3 dollars, comme dans les décennies passées, plus – justement depuis un siècle» – l'assiette d'absorption – très rétrécie, le reste du monde compterait peu dans le – commerce mondial. Un seul objectif, pour l'Occident : des finances saines sans déficits ou qui peuvent être redresséss par des privations, des dévaluations. Un peu ce que l'Allemagne prône aujourd'hui, via le ministre des Finances allemand Wolfgang Schäuble, pour l'Europe du Sud de la zone euro. Et qui dit contraction du potentiel industriel dit destructions de millions d'emplois.

A commencer par l'Allemagne, la France… qui auraient non pas 5 et 10%, comme ils l'ont environ aujourd'hui, mais 20 et 30% de taux de chômage, voire plus. Faisons une digression, et regardons brièvement ce qui se passe aujourd'hui. Les États-Unis ont mis fin aux Quantitative Easing, en septembre 2014. Les derniers 10 milliards de dollars ex nihilo de rachats de dettes souveraines et de subprimes sur les 85 milliards de dollars mensuels du Programme QE3 ont été consommés. Le pétrole a dévissé depuis. De ses sommets à 110 à 120 dollars le baril, le Brent fluctue, aujourd'hui, en moyenne entre 30 et 45 dollars. Et ce processus de baisse va durer parce qu'il y a une situation de blocage entre les quatre grands pôles industriels (États-Unis, Chine, Europe et Japon). Janet Yellen, la gouverneure de la Fed, ne cesse d'avertir qu'elle va encore augmenter le taux d'intérêt directeur de la Réserve fédérale américaine, pour se raviser ensuite et dire que la situation n'est pas encore propice. De plus, elle a donné la couleur. Pour dire quelque-chose, et n'aurait pas dû l'annoncer, elle est allée déclarer que le taux d'intérêt directeur serait relevé deux fois durant l'année 2016, après son premier relèvement en fin décembre depuis plus de sept ans. Et que cette situation de politique restrictive va durer jusqu'en 2019. Qu'en sera-t-il, entre temps entre 2016 et 2019 ? Soit quatre années de vaches maigres doit-on penser. De même, Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne, affirme qu'il va encore ouvrir plus grand les vannes monétaires, ou passer à la « monnaie helicopter ».

En vérité, il n'y a rien à parachuter puisque les dizaines de milliards d'euros dans le QE de 2015 retournent en grande partie à la BCE sous forme de dépôts, parce que le système bancaire européen ne trouve pas de grandes opportunités pour les investir, et se voit obligé à payer un intérêt négatif pour les stocker. Fermons la digression.

Conclusion de la deuxième Partie

Rappelons l'époque de la reconstruction de l'Europe après le Premier Conflit mondial. Pratiquement le même processus a joué qu'après 1945. La reconstruction de l'Europe a joué comme moteur pour l'économie américaine. Après la reconstruction et la remise à niveau, l'Europe, de nouveau compétitive, est devenue une concurrente de première importance à la première puissance dans le commerce mondial. Un cours tout à fait naturel. Cependant une Europe produisant des richesses et les États-Unis produisant des richesses vont forcément se retrouver annihilés par l'exiguïté de la demande mondiale, qui se traduirait par une régression de l'appareil productif (surstockage, désinvestissements, etc.), et le plus grave, fermetures d'usines et des destructions d'emplois à grande échelle. Et c'est ce qui s'est passé, dès l'année 1927, une hausse de la spéculation à Wall Street pour masquer la décélération économique américaine, le marché boursier à New York, pris de folie, a finalement sauté, se terminant par la grande crise financière d'octobre 1929, faisant de dizaines de millions de victimes et d'emplois détruits. Comment est-ce possible ? La question, en réalité, est très simple, elle est en lien avec le « cours de l'évolution naturelle du monde. » On ne peut s'étonner de la situation qui prévalait à l'époque. Europe et États-Unis se sont trouvés bloqués par absence de débouchés dans le monde. Il leur était impossible d'écouler les millions de tonnes d'équipements fabriqués et les millions de tonnes de céréales et autres produits agricoles que le progrès dans le machinisme (qui s'est fortement développé) a permis au potentiel de production de ces deux pôles de puissance. Il y avait un déséquilibre flagrant dans la répartition des richesses entre les différentes aires du monde. Des continents entiers étaient colonisés ou dominés, alors que la puissance de production des trois grands pôles économiques du monde – Europe, États-Unis et Japon – dépassaient largement les possibilités d'absorption que constituaient les populations occidentales, ne représentant qu'environ 1/5ème de la population du monde. Qui plus est ces pôles sont en concurrence, les uns contre les autres, dévaluant leurs monnaies pour tenter de transférer le chômage entre eux. La question, en réalité, n'existait pas sur le plan concurrentiel, mais sur la question des débouchés. « Pourquoi produire ? Et Pour qui produire ? Telle était la Question. » Ces puissances ne savaient pas que l'écosystème économique mondial, devant cette situation annihilante du monde, avait déjà tracé la voie herméneutique que le monde devait prendre. Il faut se dire que rien ne vient de rien, que tout a une cause. Donc ce qui est venu après la grande crise de 1929 relève d'une « Nécessité causale » auquel l'homme n'y peut rien sinon à suivre le destin qui lui est tracé. Il peut gesticuler et croire qu'il fait son destin, et certes il le fait, mais le Destin le fait aussi et essentiellement avec lui. Aussi peut-on dire de la Grande Dépression des années 1930, au commencement des millions de tonnes de produits fabriqués et produits agricoles ont été jetés à la mer ou brûlés, des dizaines de millions de travailleurs en Amérique errant, sans travail, de ville en ville, d'Etat en Etat, vivant de la soupe populaire. 6 millions de travailleurs au chômage en Allemagne, abonnés à la soupe populaire, et à peu près la même image dans les autres pays occidentaux. Puis vint le réarmement, et ensuite, en 1939, la guerre. Il y a cette impression que ces événements horribles, tous ces acteurs, et donc la Guerre 1939-1945, l'Allemagne nazie, l'avènement d'Hitler, l'Italie fasciste, le Japon impérialiste, l'Amérique libératrice, n'étaient que des instruments dans cette « renaissance du monde ». L'humanité avait besoin de renaître, de sortir de son ghetto à ciel ouvert, à l'échelle continentale voire mondiale, d'être délivrée, fût-ce par la force, par la guerre mondiale, de cette gangue impérialo-coloniale, arrivée au terme de son extinction. Et le monde a changé brusquement en l'espace de quelques décennies après une nuit de plusieurs siècles. Après cette renaissance, trente années sont passées, ce qu'on appelle les « Trente Glorieuses ». Et de nouveau, le même processus revient, avec la reconstruction de l'Europe et du Japon et leur compétitivité retrouvée, comme dans les années 1930. Sauf que l'on n'est plus dans les années 1930, mais dans les années 1970. La question qui se pose à l'époque se pose encore aujourd'hui : « Est- ce que cette gangue impérialo-financière naguère coloniale est arrivée à son terme ? Force de dire que non. Plus grave encore, cette gangue impérialo-financière a corrompu, gangréné même les nouveaux venus, ceux qui détiennent les rênes de l'avenir des peuples du reste du monde ». Le chemin de l'indépendance des peuples, tant au Nord qu'au Sud, reste long et toujours à conquérir et reconquérir. Un baume cependant, ce chemin est un chemin de l'espoir.

* Auteur et Chercheur indépendant en Economie mondiale, Relations internationales et Prospective