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Aider les enseignants à ne pas succomber à l'érosion pédagogique !

par Abdelhamid Benzerari

«Il n'était pas fait pour l'enseignement !» Dans l'article intitulé «Enseignant, métier solide pour personne tranquille ?» (Quotidien d'Oran du 7. 3. 2013) nous avons examiné les différentes causes qui amenaient un certain nombre d'enseignants à chanceler et d'autres à devoir renoncer à la profession. Que peut-on faire, et que fait-on pour éviter ces échecs, souvent tragiques, ou pour aider ceux qui ont connu de très graves difficultés ?

En fait, c'est à trois niveaux qu'une action s'impose.

D'abord, et peut-être surtout, au moment du recrutement, c'est également tout au long de l'activité professionnelle, et c'est enfin pendant et après «la maladie».

Et malheureusement, cette action s'impose d'urgence… Indépendamment, des améliorations qu'il convient d'apporter à la vie enseignante et dont la plupart ont été recensées depuis plusieurs années, quelles mesures essentielles pourraient être prises afin d'éviter que des hommes et des femmes ne s'y fourvoient ou succombent rapidement à l'érosion pédagogique. Car, qu'on ne s'y trompe pas, même dans des conditions d'exercices idéales, la situation du maître par rapport aux élèves restera exigeante et éprouvante. Le métier d'enseigner est un métier difficile qui exige une dextérité et un sens de l'équilibre sans égal. On a remarqué que chez les enseignants débutants, non formés, qui n'ont pas encore de routines mises en place, la fatigue professionnelle est beaucoup plus élevée que chez les anciens. Ceci serait dû au fait que les débutants, ayant une conduite non routinière, subissent une charge cognitive plus grande.

La culture de l'instituteur doit donc largement déborder l'acquisition du simple savoir : à l'étude des connaissances indispensables s'ajouteront une culture psychologique, pédagogique, professionnelle, morale, humaine. Un maître est en lui-même un enseignement : chacun de ses gestes, de ses regards est une leçon. On ne peut se donner tout entier qu'à une tâche dont on sait le prix et qu'on aime. « On ne félicite pas un instituteur d'enseigner que deux et deux font quatre. On le félicitera peut-être d'avoir choisi ce beau métier. » A.Camus (La peste). Et nul ne sait, entrant dans la carrière, même le mieux armé, si dix ans, vingt ans plus tard, il sera le mieux armé, si dix ans, vingt ans plus tard, il sera pleinement en mesure de l'assumer. Les causes ? Il suffit parfois de si peu de choses : d'un épisode familial, d'une variation d'humeur, d'un doute personnel surgi d'on ne sait où pour que la disponibilité s'émousse, le dynamisme s'efface et que le métier que l'on aimait devienne insupportable. Certaines, évidentes, viennent naturellement à l'esprit : le manque de formation solide des maîtres, l'évolution du rapport maître-élève, la « dévalorisation » sociale de la fonction, les conditions matérielles de travail, les difficultés de s'adapter aux changements rapides et parfois imprévisibles des programmes et méthodes d'enseignement, les angoisses engendrées par les agressions, les actes de violence, fatigue générale, stress, anxiété, dépression, troubles psychosomatiques, les programmes scolaires chargés ( neuf matières à enseigner au primaire), l'environnement délétère où ils demeurent : urbanisation anarchique, difficultés dans les transports, manque de logements, l'aspect sinistre des quartiers qui croulent sous le poids des immondices et détritus de toutes sortes, absence de loisirs…

Il y a aussi la surcharge des classes, la faiblesse du niveau des élèves, les rythmes scolaires éreintants, les emplois du temps des enseignants astreignants, mal adaptés pour les classes de niveau faible, le nombre excessif de cours attribués à certains professeurs de l'enseignement artistique (plus de vingt cours de 45 élèves chacun dans certains CEM). Dans leur angoisse de ne pas arriver à inculquer ce qu'ils se sont fixé, ils sont par leur attitude une menace pour leurs enfants ; ce qui rompt la relation, donc la confiance sans laquelle aucun travail fructueux n'est possible. Leur dynamisme s'efface et le métier que l'on aimait devient insupportable et la disponibilité s'émousse.

Certains jeunes universitaires sont devenus instituteurs ou professeurs non par décision positive, mais par résignation, faute d'avoir pu poursuivre des études supérieures ou entrer dans une autre branche professionnelle. Se donner tout entier à une tâche, c'est lui consacrer son temps, ses forces, son esprit, son cœur ; la chose est visiblement impossible si l'on n'a pas compris la valeur de cette tâche et si on l'effectue sans goût, comme un gagne-pain ou un travail forcé. L'Education nationale a employé des vacataires laissés dans l'incertitude de l'avenir et placés sans préparation dans les mêmes responsabilités que les titulaires, souvent même dans les postes les plus déshérités et les plus difficiles dont personne ne voulait. Mais il n'est pas étonnant que dans cet ensemble improvisé et, convenons-en, malmené, un certain nombre n'ait pas résisté.

L'Education nationale a quelques devoirs envers les « éclopés » de l'explosion scolaire. Les interventions doivent se situer à trois stades différents :

-1) Lors du recrutement et de la formation

-2) Durant l'activité lorsqu'une défaillance personnelle commence à être ressentie

-3) Pendant la maladie elle-même.

Recrutement et formation

Les conditions réelles d'exercice sont ignorées des étudiants que nous recrutons et qui, le plus souvent, avec leurs souvenirs d'écoliers viennent à l'enseignement parce que c'est, lorsque ce l'est encore, la seule issue professionnelle possible compte tenu des diplômes obtenus.

On accuse souvent l'insuffisance des investigations médicales à l'entrée dans la profession. Il est vrai que ce «filtre» fonctionne selon des règles désuètes et sommaires, et qu'il ne permet guère que la détection de cas flagrants, le plus souvent d'ailleurs des malades somatiques. Et après un entretien avec un jury, le candidat est déclaré apte.

On pourrait l'alourdir d'entretiens, de tests… mais outre qu'on ne semble pas posséder d'instruments et de méthodes valables et sûres en ces matières, on voit encore plus mal comment on pourrait les faire accepter.

Une chose est de juger la qualification intellectuelle ou physique à un emploi, une autre d'estimer à priori que telle personne est capable d'avoir un bon contact avec les enfants, qu'elle possède un « tempérament » d'éducateur. Tous ceux qui ont enseigné savent que la seule épreuve de vérité reste de faire la classe, que c'est une part essentielle de la formation, donc de transformation. Comment convaincre alors un jeune étudiant qui n'a jamais été en contact avec des élèves qu'il n'est pas fait pour enseigner ?

N'oublions pas, d'autre part, que la fonction enseignante joue un rôle déterminant dans les orientations et le devenir d'une nation.

Un enseignant sous-qualifié, inadapté ou désadapté à sa fonction, ce sont des dizaines, des centaines d'élèves victimes d'une éducation de mauvaise qualité. « Un mauvais chirurgien ne fait de mal qu'à une personne. Un mauvais enseignant à des dizaines. » Ernest Boyer. C'est l'abus des congés que l'on sollicite à tout propos. C'est l'omission de la correction des devoirs ou une notation sommaire dont l'élève ne tirera aucun profit.

Et pourtant les inaptitudes existent. Si la carence est décelée et parfois même fort bien analysée, tout s'arrête au constat. Aucun des centres de formation ne possède un service d'aide psycho-professionnelle qui permette au stagiaire de prendre conscience de ses difficultés et d'y remédier. Bien des inadaptations partielles ou globales, relèveraient au départ d'éclaircissements, de rééducations ou de traitements mineurs : comportements mal adaptés, troubles de l'élocution, timidité excessive, etc. qui, minimes initialement, entraînent par résonance un processus d'accentuation dans lequel le maître s'enferre sans avoir compris pourquoi. Il est, fort heureusement, une majorité de sujets qui sentent intuitivement les réactions de « leur public » et qui opèrent, à l'estime, les corrections nécessaires. D'autres, hélas ! se heurtent aux élèves comme la mouche à la vitre et finalement s'épuisent sans comprendre. C'est au départ qu'il faut les aider.

Les stages, durant la formation initiale, devraient être l'un des moyens de détecter les faiblesses. La fermeture des ITE où les élèves-maîtres poursuivaient une formation théorique et pratique, encadrés par des maîtres d'application chevronnés, et qui constituaient « un filtre » pour le recrutement, est aujourd'hui un sérieux handicap pour la réforme de l'école.

Mais ni les collègues ni les corps d'inspection ne sont armés pour une intervention efficace qui peut mettre en cause les structures même d'une personnalité. Il reste à trouver une formule qui, sans psychiatriser et compliquer l'accès à l'enseignement, permettrait à ceux qui en ont besoin de trouver, à temps, l'aide individuelle que leur inaptitude relative et sans doute temporaire réclame. On peut espérer qu'une telle formule, plus soucieuse de promouvoir que de sélectionner, aurait un effet préventif salutaire et fortifierait les éléments a priori les moins armés. Il est bon de penser aussi que les autres, ayant pris conscience de leur inaptitude à l'enseignement, choisiraient d'eux-mêmes la reconversion. Le service d'aide devrait, pour être complet, être aussi un service actif de réorientation afin que le candidat, mal armé, n'hésite pas, faute d'autres débouchés, à abandonner de son plein gré l'enseignement.

Il reste que la formation pédagogique théorique et pratique sérieuse est, elle aussi et surtout, un facteur important d'adaptabilité. Cela semble un truisme mais il n'empêche que certains de nos maîtres n'en ont jamais bénéficié. Beaucoup de malades se sont usés dans leur classe parce qu'ils ne savaient pas s'y prendre. La thérapeutique médicale leur redonne force et confiance. Après une interruption de carrière, ils se décident à reprendre un poste et, n'ayant rien appris d'autre, recommencent les mêmes erreurs pédagogiques…qui provoquent la rechute. Raison supplémentaire d'associer étroitement la formation permanente, ici rééducative, au traitement médical.

Durant l'activité

Etre enseignant aujourd'hui et demain, c'est accepter d'être, au sens noble, un aventurier. C'est consentir à se remettre en cause chaque jour dans cette fascinante mais désormais redoutable ascension permanente que provoque l'effort commun du maître et des élèves.

Il est rare qu'un enseignant s'effondre brusquement, sans que rien auparavant n'ait laissé supposer qu'il avait des difficultés. Mais l'absence d'une médecine du travail adaptée aux problèmes spécifiques de la condition enseignante rend les interventions délicates, sinon impossibles.

Fréquemment, les chefs d'établissement, les services d'inspection, savent que telle personne est en train de perdre pied. Si l'intéressé s'en rend compte, il n'a d'autre ressource que recourir au congé de maladie selon la règle du tout ou rien. Or, lorsque s'amorce une dépression nerveuse ou un fléchissement mental d'autre nature qui fait que l'on ne « supporte plus les élèves », une autre activité accompagnée d'un traitement simple pourrait suffire. Il est reconnu que, dans la plupart des cas, les congés de maladie et le désœuvrement, risquent d'aggraver les troubles et de compliquer la thérapeutique. Ici encore il devrait être possible, sur prescription médicale, de dégager de la classe et de placer très provisoirement l'enseignant dans un autre emploi pour lui permettre de se ressaisir.

Malheureusement, la notion de « congé actif » n'a pas cours sous cette forme et nous sommes privés de l'aide médicale qui pourrait la rendre efficace. Bien des enseignants, surtout s'ils sont de qualité, répugnent à interrompre leur classe. L'intérêt des élèves passe avant tout, et ils vont jusqu'à leurs limites. Les administrateurs, les inspecteurs, même s'ils peuvent s'appuyer sur des textes prévoyant l'arrêt d'activité d'office, sont mal armés pour aborder les questions de santé, et surtout de santé mentale, avec les maîtres. Là où un médecin pourrait faire prendre conscience du trouble et du processus de détérioration en cours, là où il aurait quelque chance par sa compétence admise de convaincre le malade de s'arrêter à temps, les inspecteurs et les administrateurs ne se sentent pas habilités à intervenir. Disons aussi qu'ils craignent que l'on interprète une initiative de leur part comme un abus de pouvoir et qu'il ne serait sans doute pas souhaitable, pour les mêmes raisons qu'au recrutement, de leur confier ce rôle d'éviction, même temporaire. Nous savons d'expérience que certains grands malades sont persuadés jusqu'à l'absurde de la qualité de leur enseignement et de la justesse de leur comportement alors que d'évidence, aux yeux mêmes de leurs élèves, ils ont largement dépassé les limites du raisonnable. « Un mauvais enseignant porte en lui sa punition, le mépris quelquefois ou le ridicule. » Pierre Guiotot. Seul un service de médecine du travail pourrait, avec la compétence et la discrétion voulues, intervenir au juste moment et prévenir au juste moment ces longues et fatales dégradations, préjudiciables au maître comme aux élèves, au terme desquelles les chances de guérison peuvent devenir inexistantes.

Pendant et après la maladie

-La reprise de l'enseignement dans des conditions normales ou aménagées :

 Pour le médecin, il s'agit d'abord d'enrayer le mal et, si possible, de récupérer le maximum de forces qui ont été atteintes.

 Pour l'administration, une guérison est l'aboutissement qui rend l'enseignant à ses élèves, ou à une tâche d'enseignement aménagé.

-L'arrêt définitif de l'activité professionnelle : Dans certains cas graves, le fait de rendre l'individu à la vie sociale banale et quotidienne, même s'il ne peut plus travailler, est une grande réussite. Les séquelles sont comparables à celles d'un accident somatique ; ce qui importe, c'est de sauver dans un cas la vie intellectuelle et affective, dans l'autre, la vie physique, et le seul fait d'y parvenir, en dépit des mutilations qui subsistent, justifie l'estimation de succès.

 Obligé de renoncer à sa personnalité d'enseignant, il vit souvent très mal ce passage. Il doit tenter de se réorienter. Pour cela, il faut prévoir la création au niveau de chaque direction de l'éducation, un service de soutien et de réorientation susceptible d'aider ceux qui désirent ou qui doivent se reconvertir et aussi des postes aménagés au niveau des structures diverses liées à l'Education.

Bien des enseignants qui ne peuvent plus faire classe seraient en mesure de tenir des emplois, même de haut niveau dans une autre administration de l'Education nationale.