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Dette de qui, dette de quoi ? Une économie anthropologique de la dette

par Mohamed Mebtoul*

L'ouvrage collectif comprend 13 contributions diversifiées produites par des économistes et des anthropologues. Le fil conducteur de l'ouvrage est focalisé sur l'épaisseur historique et anthropologique de la dette. Loin de se réduire à ses aspects comptables et financiers, la dette interpelle profondément les rapports de pouvoir qui structurent les différents champs sociaux, économiques et politiques dans des pays très divers. L'ouvrage a été construit à partir de quatre dimensions centrales: les dettes partagées, les dettes imposées, les dettes politiques et les dettes sexuées. L'originalité du livre est de nous indiquer la complexité de la question de la dette qui constitue une porte d'entrée pertinente pour comprendre et saisir profondément les mécanismes de fonctionnement du système social et politique. Tous les auteurs de l'ouvrage, tout en partant de la dette, décryptent en réalité la façon dont elle est retravaillée socialement dans les différentes sociétés analysées (Roumanie, Algérie, Equateur, Mali, Maroc, Sénégal, etc.). Le titre principal du livre « Dette de qui, dette de quoi ? » est très significatif parce qu'il place au centre de l'analyse, les hommes et les femmes dans leurs rencontres et confrontations quotidiennes, qui ne sont pas sans liens avec la complexité de leurs histoires sociales respectives elles-mêmes en partie façonnées par les différents contextes sociopolitiques qui sont ceux de leurs sociétés.

En refermant le livre particulièrement nourrissant intellectuellement, on est conduit à noter que les dettes imposées, politiques et sexuées se croisent et s'entremêlent, dévoilant les multiples points de convergence entre les auteurs. Il semble donc difficile d'occulter les multiples liens entre le politique, les logiques d'imposition et les rapports sociaux de sexe. Même si les contributions se situent à des échelles d'analyse différentes, la trame commune de l'ouvrage y est présente. La préoccupation analogue des auteurs est d'appréhender la question de la dette comme un processus social révélateur de conflits, de représentations sociales différentes qui sont autant de formes sociales qui donnent sens au fonctionnement d'une société. « Les contributions ici réunies rappellent l'historicité de la dette et son inscription singulière dans les différentes sociétés. Elles soulignent que la dette est un enjeu majeur de la société par l'usage qu'on en fait car si elle a englouti quelques sociétés, elle a permis à d'autres de survivre, de se reproduire, voire de se développer » (Hours, Ould Ahmed, p. 12).

Si la violence du marché est une dimension forte et actuelle au cœur de la crise des sociétés capitalistes, à l'origine de l'endettement chronique de certains pays contraints à la dépendance et aux multiples restrictions sociales et économiques imposées aux populations les plus démunies, la dette symbolique n'en est pas moins encore prégnante dans les sociétés postcommunistes. L'histoire terrifiante de ces pays aboutit à marquer de façon très contradictoire la mémoire de tous ses acteurs. La dette du communisme se transforme bien en procès en sorcellerie. « A l'instar d'autres sociétés postcommunistes, la Roumanie doit « toujours faire ses preuves » et expier son péché de collaboration avec la dictature. Mais s'il existe bien une pression qui pèse sur les épaules des acteurs, ceux-ci ne font pas que subir l'accusation de collaboration. Ils jouent avec cet héritage, ils en font une matière utilisée dans les rapports sociaux » (Heemeryck, p.222).

La dette pour les dominées, particulièrement ici les femmes kabyles, peut aussi être profondément intériorisées, « incorporées » dans leur corps (Bourdieu), et produisant nécessairement une forme sociale de culpabilité, au sens où leur statut dans la société serait vécu négativement, n'étant pas toujours, à leurs yeux, mérité, contribuant inconsciemment à leur déclassement social, du fait de la pression de la société patriarcale qui dicte encore aujourd'hui ses normes sociales et la façon de se comporter à l'égard de l'autre sexe, et tout ceci, au profit de l'homme. « L'intériorisation du statut de dominé est sans conteste le produit d'une violence, qui, elle, est réelle, même si elle participe d'un ordre symbolique difficile à mettre en question, d'où le piège de cette ambiguïté liée à la dette génératrice de culpabilité dans laquelle se trouve englués tant les femmes que les colonisés de façon générale car ils ont le sentiment de ne pas mériter la place qu'ils occupent dans l'échiquier social ou intellectuel… Les femmes ont certainement davantage intériorisé les codes sociaux que les hommes qui ont la latitude de les faire et donc de les transgresser » (Yacine, p.260).

La dette recouvre de multiples visages que les auteurs tentent de décrypter et de déconstruire en partant de la dynamique sociale et économique au cœur des sociétés. Les auteurs montrent la complexité des relations entre le créditeur et le débiteur. Ici la dette n'est pas une simple variable analysée isolément dans une logique mécanique et simpliste. Les auteurs dévoilent, au contraire à partir de thèmes particuliers, sa profondeur historique, ses multiples variations, les tractations et les sollicitations sociales des différents groupes sociaux ou des personnes pris dans l'engrenage de la dette qu'elle soit financière ou symbolique. Le rapport d'endettement se présente ici comme un fait social total qui intègre les structures sociales, les hiérarchies sociales et économiques, les rapports sociaux de sexe, les activités économiques dominées par le marché qui impose ses «règles» au profit des dominants.

La dette n'est pas appréhendée de façon statique et chiffrée, distante de la réalité sociale. Les auteurs prennent à bras-le-corps les multiples situations où la dette est prégnante, hégémonique et agissante, mettant à l'épreuve les logiques et les stratégies déployées par les différentes catégories d'acteurs sociaux. A la fois productrice d'échanges et de circulation de toute nature, permettant d'attribuer du sens aux dynamiques sociales et économiques, la dette n'en est pas moins au cœur des rapports de domination et de multiples injustices entre les différentes nations, les couches sociales et les personnes.

« Lorsque la rente se fait dette », selon la belle expression de Laurent Bazin, signifiant l'impossibilité de l'Etat à honorer sa dette à l'égard de la société algérienne, qui loin d'être passive, est conduite à produire de façon larvée ou explicite des rapports conflictuels avec les pouvoirs contraints de s'enfermer dans les promesses vaines pour tenter vaille que vaille de se reproduire.

La question de la dette, dans toutes les contributions, se présente de façon rigoureuse et cohérente comme une construction sociale et politique, s'appuyant sur une multiplicité d'objets porteurs de significations extrêmement fines et diversifiées, qui montrent que la dette est transversale aux différents espaces domestiques, sociaux, politiques et économiques. Elle est indissociable des inégalités sociales et économiques prégnantes dans les sociétés analysées.

Les coordinateurs de l'ouvrage sont conduits à relever que la dette fonctionne comme une « matrice des rapports humains, de la vie sociale, de tout temps et en tous lieux. Ce sont les formes et les règles appliquées à la dette qui varient » (p.285).

*Sociologue, unité de recherche en sciences sociales et santé, Université d'Oran.