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L'action solitaire face au soulèvement collectif

par Bacha Ahmed*

Kamel Daoud a annoncé ce lundi 15 février 2016, dans sa chronique habituelle dans ‘'Le Quotidien d'Oran'', son retrait prochain de l'écriture journalistique pour se consacrer à la littérature ; il souhaiterait, disait-il, ‘'écouter les arbres ou les cœurs''. Sans la notoriété qui accompagne désormais cet homme, une telle intention, louable en soi, attirerait à peine l'attention des siens (comme il aime à dire). Le fait est que cette décision, toute personnelle, n'a pas été prise par lui un matin en se rasant. Non, c'est une personne dont l'orgueil d'écrivain célèbre a été manifestement atteint qui l'a prise, en réponse à la tribune incendiaire d'un collectif (‘'Nuit de Cologne : Kamel Daoud recycle les clichés orientalistes les plus éculés'', Le monde.fr, 11 février 2016). Terrible, terrifiante, cette capacité du regroupement en collectif à influer sur les choix d'un homme ; nous en connaissons quelque chose, nous qui vivons ici, et c'est ce qui a provoqué notre indignation. C'est que l'affaire est grave, elle est d'autant plus grave qu'elle oppose non pas un universitaire à un autre universitaire, une confrontation qui aurait été particulièrement intéressante du point de vue du débat d'idées, mais un universitaire à un collectif d'autres universitaires, ce qui, dans ce cas précis, par le nombre des intervenants, et l'éventail des disciplines et des nationalités, sort du cadre de l'échange objectif et fructueux pour laisser déborder les effluves du lynchage médiatique. 19 participants, anthropologues, journalistes, sociologues et historiens, français, italiens, australiens : s'agirait-il, sacrebleu, d'une affaire d'Etat pour mobiliser autant de ‘'pointures'' ? En tous les cas, celle-ci s'apparente fort à l'embuscade; la victime y était attendue, apparemment de longue date, si l'on en juge par la célérité de l'action et de la concertation préalable ; la victime y est tombée, aussi, par ‘'angélisme''. Le journaliste, que Kamel Daoud est, a parfaitement le droit, puisque les universitaires sont en principe les premiers à défendre ce droit en tant que base de la démocratie, de choisir son sujet, et d'en livrer sa propre interprétation ; ce faisant, il se contraint à en assumer la responsabilité (sur ce point, je crois que Kamel Daoud a invariablement, et superbement administré la preuve qu'il assumait ses écrits, parfois avec insolence même), et s'expose donc à la critique. Comme de la discussion jaillit la lumière, toute initiative lui portant la contradiction est la bienvenue, pour le bien de tous les lecteurs ; encore faut-il, cependant, que le geste de la réplique honore son auteur. Et c'est là l'objectif de notre propos. Pourquoi, diable, une réponse à plusieurs, et à quelle fin? Nous avons toujours pensé que le travail collectif était une démarche appréciable, et parfois efficace, quand il s'agit de la défense d'une cause noble, juste; ainsi, nous nous sommes réjouis récemment, en Algérie, de la richesse de la contribution de quatre universitaires (toutes des femmes) concernant ce qui a été dénommé ‘'révision de la Constitution'', un travail académique qui se proposait d'interpeller l'Etat sur les irrégularités du texte proposé ; elle a connu une fin de non-recevoir de la part de celui-ci, comme attendu, mais elle est néanmoins parvenue à frapper les consciences. Aussi, avons-nous trouvé particulièrement navrant la forme choisie de la répartie adressée à Kamel Daoud - une véritable pétition - et l'objectif inavoué qui lui a été assignée, ce qui a conféré à celle-ci son aspect rebutant et son odeur nauséabonde. Nous ne nous sommes pas mandatés pour défendre Monsieur Daoud (il le fait très bien tout seul), et il nous est arrivé, pour certains de ses écrits, comme celui sur les événements de Cologne dont il est question, de penser ‘'non, Kamel, pas toi !'', mais nous nous insurgeons contre le recours à l'action de masse qui, faut-il le souligner, ne donne pas plus de poids à son argumentation, et surtout ne possède pas l'élégance du duel. Où est l'éthique universitaire, dans quel monde vivons-nous, s'il faille se mettre à plusieurs pour ‘'démonter'' les idées exprimées dans un simple essai journalistique (et non point une thèse), fût-il écrit par un récipiendaire du prix Goncourt ? Ou est-ce peut-être précisément à cause de cette qualité que ce dernier a subi les foudres du collectif incriminé? La mégalomanie, les prix, la renommée, et on ne sait quel autre travers encore, peuvent effectivement parfois faire s'écarter les écrivains des limites de la prudence ou de la décence (citons pour l'exemple, Houelbecq ou Finkerkraut, des provocateurs qui ne sont pas inquiétés, ou si peu ), mais l'action collective ne grandit pas, non plus, ses auteurs, particulièrement quand ceux-ci se réclament du titre d'universitaires. Quand à Kamel Daoud, entre Hamadèche de ce côté-ci de la Méditerranée, et les ‘'chercheurs'' de l'autre côté, le voilà fixé sur ce qui attend dorénavant ses futurs écrits.

*Universitaire