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L'économiste Abdessamad Benkelfate au « Le Quotidien d'Oran » : «Les mesures prises, depuis 2011, sont une fuite en avant»

par Z. Mehdaoui

Auteur de ‘Pour l'Algérie de demain', un livre édité en France et qui retrace, un peu, l'état des lieux économique, politique et social du pays, Abdessamed Benkelfate, expert et conseiller international en investissement, revient dans cet entretien et sans complaisance, sur les mauvais choix qui ont conduit le pays à la crise actuelle.

Le Quotidien d'Oran: L'Algérie traverse une grave crise financière du fait de la baisse du prix du pétrole. Comment voyez-vous les répercussions sur notre économie qui est basée sur la rente depuis des décennies ?

A. B.: En effet, depuis l'indépendance, notre économie nationale a toujours été dépendante de la rente pétrolière, au point que les gouvernants n'ont, continuellement, été préoccupés que par la manière de la redistribuer. Malheureusement, elle a été, souvent mal distribuée, c'est-à-dire de manière inéquitable. Et cette politique s'est aggravée depuis 2011, pendant le ‘Printemps arabe' qui, au nom de la paix sociale, a conduit le pouvoir à augmenter les salaires d'une manière vertigineuse. Certains d'entre eux, ont doublé voire triplé, en un temps très court, sans qu'en face, il y ait eu création de richesses, ni de mise en place des jalons pour une économie productive. A ce stade, sans être économiste, on sait que, mécaniquement, cela provoque une inflation galopante qui, aujourd'hui, écrase la majeure partie de la population. Par conséquent, c'est la destruction de la cohésion sociale. Il faut noter que même les gens qui ont bénéficié des hausses de salaire se retrouvent avec un pouvoir d'achat inférieur à celui d'il y a cinq ans. Je considère, donc, que ces mesures constituent une fuite en avant.

Q.O.: Existe-t-il des solutions pour une «sortie de crise» à court terme ?

A. B.: Si, par solution à court terme, vous voulez parler de miracle, je réponds non. En revanche, si on veut parler d'une manière, beaucoup plus constructive, il y a des solutions à court, moyen et long termes, et elles sont toutes liées. Il faudrait arrêter le bricolage et le colmatage des brèches pour aller vers un véritable projet de société dont l'élaboration impliquerait tout le monde, principalement la société civile.

Q.O.: Des dizaines, voire des centaines de milliards de dollars ont été injectées, par l'Etat, à travers divers mécanismes, pour insuffler une dynamique économique, dans le pays mais, en dépit de tous ces efforts financiers, l'Algérie n'a jamais pu diversifier son économie. Pourquoi à votre avis ?

A.B.: Effectivement, comme je l'ai déjà dit dans mon livre, plus de 1.000 milliards de dollars ont été dépensés, depuis 1999, selon les propres chiffres de l'Etat ; certains responsables parlent même de 1.500 milliards de dollars. Et comme les mots ont leur importance, je dis bien dépenses et non pas investissements. Car, quand on paie des sociétés étrangères pour réaliser des grands projets comme l'Autoroute Est-Ouest, les programmes de logement ou la Grande mosquée d'Alger, on n'insuffle aucune dynamique économique, dans le pays. Normalement, la priorité de l'Etat est la création d'emplois, donc, l'investissement doit se faire dans l'Education nationale et la Formation professionnelle pour que ce soit les Algériens qui bâtissent les grands et les petits projets. Et cette règle s'applique, dans tous les secteurs d'activités. Ce n'est que de cette manière qu'on peut insuffler une véritable dynamique économique dans le pays.

Q.O.: La loi de Fiances 2016 est promulguée et on parle déjà d'une LFC, dans les mois qui viennent. Pourquoi l'Algérie est l'un des rares pays à recourir systématiquement à la loi de Finances complémentaire, alors que cela devrait être une exception ?

A.B.: Effectivement, le recours systématique à la loi de Finances complémentaire traduit un manque de visibilité chronique, chez nos gouvernants. La loi de Finances 2016, par exemple, a été élaborée sur la base d'un baril à 37 dollars. Et au moment où elle a été adoptée, le baril était déjà à 31 dollars. Comme je l'avais signalé, il y a déjà deux mois, la plupart des experts, au monde, s'accordaient à dire qu'ils voyaient un baril, en 2016, entre 20 et 25 dollars, pour plusieurs raisons : les réserves américaines n'ont jamais été aussi importantes, depuis la Seconde Guerre mondiale, le retour de l'Iran, l'un des plus grands producteurs de pétrole au monde, les discordances au sein de l'Opep et le ralentissement de la croissance mondiale.

Q.O.: Beaucoup d'encre a coulé autour du marché informel dans notre pays. Des mesures ont été prises par le gouvernement pour faire face à ce phénomène mais ce marché qui continue à gangréner l'économie nationale, n'a jamais disparu. Pourquoi, à votre avis ?

A.B.: Je ne sais pas si c'est par réflexe ou par manque d'imagination mais tous les gouvernements qui se sont succédé, depuis 1962, ont toujours adopté des législations, en particulier fiscale, qui ne sont qu'une pâle copie de la législation française, avec quelques ajustements nécessaires et spécifiques, à notre pays. Alors qu'il faudrait de l'audace et du courage politique, pour élaborer une législation propre adaptée à notre histoire et notre culture islamo-arabo-berbère. Pour construire une grande nation, avec une véritable économie, la condition, sine qua non, est la confiance. Et tant que cette confiance n'existe pas, entre gouvernants et gouvernés, le marché informel continuera d'exister.

Q.O.: Taux d'inflation élevé, dévaluation du dinar, chute du prix du pétrole, évasion fiscale, transfert illicites de devises vers l'étranger, absence de stratégie claire, diminution des Investissement directs étrangers (IDE). Pensez-vous que la crise que notre pays traverse est pire que celle de 1986 ?

A.B.: Pour le taux d'inflation et la dévaluation du dinar, les raisons sont celles que j'ai évoquées, tout à l'heure, à savoir les augmentations des dépenses, sans création de richesses. Pour l'évasion fiscale et les transferts illicites de devises, ici encore, c'est l'absence de confiance entre gouvernants et gouvernés qui en est la cause. Et en ce qui concerne les investissements directs étrangers, comment voulez-vous que les étrangers investissent en Algérie, en l'absence d'une stratégie claire de nos gouvernants et que les Algériens n'investissent pas, en toute confiance, dans leur propre pays ? Maintenant, pour répondre à votre question, si on parle d'économie, la crise actuelle est, à peu de choses près, la même que celle de 1986. Mais, je considère, qu'aujourd'hui, la crise est, avant tout, morale.

Q.O.: Pensez-vous que la crise que traverse notre pays a commencé avec la chute du prix de l'or noir ou partagez-vous l'avis de certains économistes qui affirment que la situation actuelle est la conséquence directe des mauvais choix prônés par les différents gouvernements qui se sont succédé, à la tête de ce pays, depuis l'indépendance ?

A.B.: Bien sûr que la situation actuelle est la conséquence directe des mauvais choix opérés par les différents gouvernements. Mais pas seulement, c'est, aussi, dû à cette crise morale. Le peuple algérien n'est pas moins grand peuple qu'un autre. Mais, indéniablement que beaucoup d'autres, il est imaginatif, débrouillard, doté d'une capacité d'adaptation incroyable. Nous avons, en outre, des élites extraordinaires à l'intérieur du pays et à l'étranger où ils font les beaux jours des économies de grandes puissances. C'est donc, aussi, vers eux qu'il faut se tourner, car tant que nos propres élites ne prendront pas en main les rênes et le destin de notre nation, en mettant en avant les grandes valeurs qui sont le patriotisme, l'intégrité et, bien entendu, les compétences, nous resterons toujours, embourbés dans nos problèmes et suspendus au cours du baril.