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L'histoire des Berbères, du temps de l'ethnie au temps de la généalogie

par F. Hamitouche

- L'Etranger d'Elée: Sur ce, remémorons-nous que, de cet art de produire des simulacres, il devait y avoir un double genre: celui-ci, producteur

de simulations; celui-là , d'autre part, producteur d'apparences illusoires, à condition du moins que le faux nous apparût être un faux réellement faux et que ce fût de nature une réalité parmi d'autres. - Théétète: Effectivement, c'est cela que nous disions. LE SOPHISTE

1ère partie

PREDISPOSITION

En lisant le texte de K.Dirèche (1), il m'est venu à l'esprit les angoisses de l'être de la caverne de Platon(2). Ainsi le problème de la conscience est subordonné aux conditions de l'existence. P.Ricoeur (3) a consacré une importante étude sur la mémoire historique. Dans cet ouvrage, il entame son étude par l»évocation de l'héritage grec. En effet, Platon occupe une place prépondérante dans la chapite intitulé ‘' De la mémoire à la reminiscence''. Pas à pas, le problème de l'accès à la connaissance tel que F.Chatelet(4) expose l'idée de l'anamnèse qui consiste à ce que ‘' l'âme a déjà vu ce qu'elle découvre ( ou invente) dans un autre monde, sinon elle serait incapable d'opérer le moindre tri au sein du chaos des qualités sensibles''. Autrement dit, cela signifie que connaître, c'est percevoir autre chose que ce qui est perçu, c'est accéder à un autre monde, qui est réel, sinon tout s'abimerait dans le kaléidoscope des impressions et de leur chatoiement. Cette explication savante se conforme à l'allégorie de la caverne où les hommes sont enchaînés qui une fois au contact du soleil, ils sont éblouis par la lumière dont ils ne percoivent habituellement que la lueur. Bref, la caverne symbolise le monde sensible où les hommes vivent et pensent accéder à la vérite par leurs sens. Mais cette vie ne serait qu'illusion.

Ains, la lecture que fait P. Ricoeur de la repésentation (eikon) chez Platon est une série de mises au point des concepts formulés par les dialogues. Il entame la démarche par une analyse du couple eikon-phantasma contenu dans le Théétete et le Sophiste.

LES AMAZIGHS ET LEUR HISTOIRE: ETAT DE LA QUESTION

D'entrée de jeu, nous prenons pour acquis les néologismes introduits par les locuteurs dans la langue amazighe. Et plus vraisemblablement, le terme berbère, mot équivoque qui renvoie à la construction de l'image de l'Autre est rejeté de par ces péjorations négatives par les défenseurs de la culture et de la civilisation amazighes. Indépendamment de l'histoire du mot qui renvoie à la superposition de plusieurs cultures, le lexique semble traduire une correspondance entre le concept et le signe (le signifiant et le signifié) (5) base logique de la langue, sauf qu'il émane du langage de l'Autre qui le traduit en incompréhensible vocable, sorte de bizarre onomatopée.(6) Le mot tel qu'il est employé est une désignation tardive des populations de l'Afrique du nord et du Sahara est rejeté par les défenseurs de la culture et civilisation amazighes.

Dans l'antiquité, ces dernières gardaient aux yeux des Grecs et des Romains leur appellation ethnique, maures, numides, etc.(7) Les plus proches voisins Egyptiens les appelaient Tehemou, Lebou.(8) Ce dernier terme est à rapprocher avec la Libye qui est la désignation géographique d'après ces mêmes sources du nord de l'Afrique à l'ouest de l'Egypte.

Aujourd'hui, ce vaste territoire est dénommé Tamzgha par les partisans de l'autochtonie. Mise au point au sujet de la réécriture de l'histoire par la convocation du passé de K. Dirèche. (9)

POINT 1

DE L'HISTOIRE

Tout d'abord, la citation d'A. Sayad qui d'ailleurs manque de précision bibliographique qu'elle insère au début de son article est en deçà des espérances de la nouvelle situation de la science historique. Le découpage entre société historique et société anhistorique, société froide et société chaude n'a plus cours. Ce partage singulièrement dénoncé par l'anthropologie est une discrimination disciplinaire qui ravale les sociétés d'intense oralité au rang d'inférieures dont s'est fortement gargarisé L. Hegel, maître de l'idéalisme allemand. L e philosophe allemand décompose l'Afrique en trois parties:

1-l'Afrique septentrionale où il décrit le territoire qui s'étend de l'Atlantique à l'Egypte et séparé par le désert, frontière infranchissable d'après lui de l'Afrique subsaharienne. Ainsi, il fait état de l'existence entre les montagnes, des vallées fertiles qui en font une des plus belles contrées du monde. Il prend acte des Villes-Etats comme Fez, Alger, Tunis et Tripoli. Enfin, il met en exergue le fameux ailleurs de J. Berque, voir plus loin, qui détermine la morphologie du Maghreb, de la façon suivante: ‘' C''est un pays qui ne fait que suivre le destin de tout ce qui arrive de grand ailleurs, sans avoir une figure déterminée qui lui soit propre.

2- A l'Egypte, il consacre quelques lignes pour souligner que ce pays tire essentiellement son existence du Nil.

3- Quant à l'Afrique proprement dite , il dit ce qui suit: ‘' Ce continent n'est pas intéressant du point de vue de l'histoire, mais par le fait que nous voyons l'homme dans un état de barbarie et de sauvagerie qui l'empêche de faire partie intégrante de la civilisation.''(10)

Donc, si nous comprenons le sens qu'a voulu donner A. Sayad, l'Histoire est le contraire du travail spécifique du métier de l'historien(11). L'évocation d'une prise en charge sociétal de l'histoire est un aveu de faiblesse envers et contre l'amnésie collective qui caractérise les Amazighs. Cet appel à faire de l'histoire est un moindre mal par rapport aux stigmates affligeants de quelques historiens. Les quelques exemples cités(12) qui par leur teneur virulente doivent être acceptés comme tels. Au lieu d'esquiver la question par élucidation volontaire, il est important de chercher les causes de cet'' effacement'' de l'histoire qui suscite tant de regrets.

POINT 2

LE PARADIGME OU L'HESITATION DE L'EPISTEMOLOGIE

En effet, l'auteure parle d'un nouveau rapport à l'histoire marqué par l'introduction d'un paradigme historique et sociologique comme s'il n'existait pas auparavant des références implicitement amazighes. Sur ce point vraisemblablement, le manque de documentation que suscitent les Libri punici de Hiempsal (13) ou l'omission des généalogistes berbères (14) ne donnent pas assez de poids aux arguments qu'elle avance. S'il en est ainsi et mise à part le plurilinguisme, on peut déduire qu'il y a matière à prolonger dans le temps historique la paradigmatisation qui n'est certes pas uniquement de l'ordre de l'écriture, problème qu'elle soulève plus loin, mais de la définition de l'Ethos. Quoiqu'équivoque, le régime de l'appartenance est déterminé historiquement pas une autonomie existentielle qui est toujours rapportée aux séquences guerrières ou à la résistance à l'occupant. Précisément sur ce point, les tumultes dès l'aube de l'histoire se rajoutent aux gradients des luttes d'influence d'un Ierbas et d'Elisa la fondatrice de Carthage(15) ou de Massinissa, de Syphax et de Carthage. (16) Bien avant, Shechonq conquit l'Egypte et fonda la dynastie libyenne (-945 à -715)(17) comme s'il voulait se venger de Ramses qui châtiait les turbulentes et envahissantes tribus libyennes. Sur le plan strict de l'histoire, on ne peut dire un seul instant que les Amazighs ont été les absents de l'histoire, c'est tout le contraire qui s'est produit. Dans cette Méditerranée, mer des confluences, il y a plus que de l'histoire, les Amazighs l'ont vécue mais ils ne l'ont pas retracée par des écrits. Rappelons qu'ils furent de nouveau les conquérants du sud de l'Espagne sous la bannière de l'Islam qu'ils peuplèrent et occupèrent durant sept siècles. Et, à notre humble avis, la vraie question est celle de l'écriture de l'histoire que l'on doit se poser et elle est l'un des seuls problèmes à résoudre. En ce sens, le rapport de l'oral et de l'écrit, et le plurilinguisme sont les marqueurs indélébiles d'une culture plurielle qu'il faut assumer. L'écriture du tifinagh illustre l'amalgame des langues auquel recouraient les autochtones pour traduite leur vécu. L'image d'Epinal qui ressort de la sauvegarde du tifinagh par les Touaregs ne doit pas nous faire oublier les difficultés rencontrées par les linguistiques (18) pour traduire la réalité historique et institutionnelle des autochtones qui, il faut le rappeler, utilisaient le punique et le latin dans l'antiquité comme ils le font aujourd'hui avec le français et l'arabe. (19) La récurrente situation du trilinguisme sera abordée dans la transformation linguistique.

POINT 3

L'IDEOLOGIE DU NATIONALISME ALGERIEN

Le peu de cas qu'elle fournit au sujet des controverses idéologiques au sein du Mouvement National Algérien nous laisse perplexe parce qu'elle ne situe par exactement l'importance de la crise berbériste. Cette crise continue à poser la question de la définition politique de l'appartenance géopolitique de l'Algérie. En effet, les raccourcis par citation interposée de la coagulation des discontinuités, (20) ne permettent pas de comprendre la récurrence de la crise identitaire dont les termes de la définition qui opposait A. Imache, défenseur d'une Algérie algérienne en suivant le modèle ancestral, et Messali el Hadj partisan d'une Algérie arabe et musulmane au sein du l'ENA puis au sein du PPA-MTLD (21).

Notes:

1- M. Dirèche, Convoquer le passé et réécrire l'histoire; Berbérité ou amazighité dans l'histoire de l'Algérie dans Chantier et défis de la recherche sur le Maghreb contemporain, P.R. Baduel, IRMC, Karthala, Paris, 2009.

2-Platon, La République, Livre VII, Oeuvres complètes , La pléiade, Paris, 1950.

3- P. Ricoeur, La mémoire, l'histoire , l'oubli, Editions du Seuil, Paris, 2000.

4-F. Châtelet, Platon, La Philosophie: de Platon à St Thomas, Les nouvelles Editions Marabout, Verviers, Belgique, 1979.

5- F. de Saussure, Cours de linguistique générale, Payot, Paris, 1969, Le signifiant désigne l'image acoustique du mot, le signifié est la représentation mentale du mot.

6- Chantal de la Verone, Disctinction entre Arabes et Berbères dans les documents d'archives européennes des XVIe et XVIIe siècle, concernant le Maghreb, Colloque , Malte, 1972

7- J. Desanges, Catalogue des tribus africaines de l'antiquité à l'ouest du Nil, Université de Dakar, 1962

- G. Camps, Liste onomastique libyenne, Antiquités Africaines, t.38-39, 2002-2003

8- O. Bates, Eastern Libyans, Macmillan, Londres, 1914

9- M. Dirèche, Convoquer le passé et réécrire l'histoire; Berbérité ou amazighité dans l'histoire de l'Algérie dans Chantiers et défis de la recherche sur le Maghreb contemporain, P.R. Baduel, IRMC, Karthala, Paris 2009.

10- L. Hegel, La raison dans l'histoire, p245-247, Le monde en 10/18, Paris, 1965

11- M.Bloch, Apologie pour l'histoire, le métier d'historien, Armand Colin, Paris, 1974. Bien à propos du texte de M. Dirèche, il nous dit que : ‘' pour comprendre le passé par le présent, l'incompréhension du présent naît fatalement de l'ignorance du passé. Mais il n'est peut-être pas moins vain de s'épuiser à comprendre le passé, si l'on ne sait rien du présent.'' p, 47. Pour lui il y a au moins deux façons de s'intéresser au passé et au présent et qui sont d'ailleurs revérsibles dans l'ordre de leur exposition, p, 44 à 50. En définitive c'est une manière de retourner l'argumentaire du questionnement, propos par M. Dirèche

12- L. Balout cité par Th. Obenga:» En somme, les Berbères n'ont jamais donné naissance au cours de l'Histoire ancienne et moderne à un foyer culturel et original.''

- T. Mommsen cité par Y. Modéran, ‘'Les civilisations étrangères se sont succédées à d'autres civilisations, les Berbères restèrent comme le palmier et le sable du désert.''

13- G. Camps, Hiempsal, E.B XVIII

14- R. Basset, Les généalogistes berbères, Achives berbères, Année 1915, Fasc 2, Publicationdu comité d'études berbères de Rabat.

- Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères et les dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale; T 3, Opinions diverses sur l'origine des Zenata, Tribus dont cette race se compose, p, 180 à 188, P. Geuthner, 1999, suivant l'édition de 1934 , traduction Baron de Slane, publiée par P.Casanova.

15- Esma Harrouch (Elitta et Iarbas, L'hymen de la ruse et de la force, Karthala, Paris, 2006) donne une version romanesque des événements. Elle corrobore la vision du nationalisme tunisien qui ne rompt pas avec l'antiquité de Carthage. Elle s'en sert comme une légitimité historique du fondement de l'Etat dans un jeu de mémoire selon la formule employée par Cl. Gutron ( L'archéologie de la Tunisie, XIX-XX ème siècles, Jeux génalogiques sur l'antiquité, Karthala, Paris, 2010) qui hélas gomme l'ancestralité amazighe. L'Histoire générale de la Tunisie, Tome I, L'Antiquité, Sud Editions, Tunis et Maisonneuve et Larose, Paris, 2003) contient quelques allusions aux populations anciennes de l'Afrique du Nord.J. Scheid et J. Sevenbo - La fondation de Carthage, Les annales, Paris, 1985- étudient le mythe de la fondation de Carthage qui met en exergue la ruse d'Elissa et la cupidité de Hierbas.

16- Tite Live, les guerres puniques, Livres XXI à XXX,G. Flammarion ,Paris 1994

- Les guerres puniques, Polybe, Tite Live et Appien, Préface de Claudia Moati, Folio Gallimmard, Paris 2008

17- Les amazighs conquièrent au moins par deux fois l'Egypte par Chechong- J. Yoyote, Les principautés du delta au temps de l'anarchie libyenne, IFAO, Le Caire, 2012- et puis par les Fatimides- F. Darchaoui, Le califat fatimide au Maghreb, STD, Tunis, 1981

Sur les rapports entre l'ancienne libye et l'Egypte, voir Y. Modéran, les Maures et l'Afrique romaine, Ecole Française de Rome, 2003 qui a fait une étude détaillée de la version de l'historien Abd al hakam et de la thèse dite de Tixier. Les spéculations sur l'origine des Berbères et des Egyptiens a très tôt préoccupé les anthropologues.

H-A-N. Perrier, Sur l'ethnogénie égyptienne, MSAP, Paris, 1860-1864

- Des races dites berbères et leur ethnogénie, A. Hennuyer,1873.

 Plus proche de nous, à la suite des travaux de G. Lucotte, Y-Chromoses DNA Haplotypes in north african populations, Hum Bio,2000 B. Lugan dans unn article intitulé : Quand l'Egypte était amazighe, texte disponible sur Internet, il en fait un argument historique peu convaincant qui mêle l'ethnie et l'historicité. Dans son livre Histoire de l'Egypte, Des origines à nos jours, Editions du Rocher, Paris, 2002, il discute la thèse de Cheikh Anta Diop- fondateur de l'Afrocentrisme, sur l'origine nègre de la civilisation egyptienne, problème d'une importane capitale sur lequel nous reviendrons plus loin. Il détermine quant à lui le groupe linguistique afrasien dont il faut rappeler qu'il n'est qu'une construction théorique, figure p, 35 qui assemble les rameaux réaménagés déjà existants dans la classification de J.H. Greenberg, des proto Sémites, des proto Egyptiens et des proto Berbères, autour de 10000 BP, tous issus d'un ancêtre commun appelé le nord Erythréen. Il reproduit dans l'histoire de l'Egypte, p 30, les images classiques des Libyens de l'iconographie pharaonique. Malheureusement, il ne donne pas la référence concernant les peintures de l'Acacus et du Tassili qui remonte à la période dite équidienne aux environs de 2000 avant J.C.

Quant à nous (L'oralité et l'histoire du Maghreb, NRA, Paris, 1993), nous avons repris l'historique des relations entre l'Egypte et la Libye antique pour rappeler les liens qui unissent les deux populations. La documentation de l'Egypte pharaonique peut servir à démontrer que l'entrée dans l'histoire est très ancienne et qu'elle remonte au moins au 3ème millénaire avant J.C. Mais elle ne peut en aucune façon amalgamer les deux populations d'un point de vue ethnique. Par ailleurs, nous avons pris nos distances avec l'Afrocentrisme qui centralise trop l'Egypte dans l'histoire africaine et de facto réduit considérablement la place des autres peuples dans l'histoire africaine.

Nous reviendrons sur ce problème plus loin.

18- S. Chaker et S. Hachi, A propos de l'origine et l'âge de l'écriture libyco-berbère, Reflexions du linguiste et du préhistorien,Mélanges offerts à K.G. Prasse, Paru dans: Etudes berbères et chamito-sémites, Editions Peeters, Paris, Louvain. La bibliographie donne un aperçu global des travaux consacrés à la question de la langue berbère et de son écriture. Tous les grands ténors de la linguistique berbère sont cités.

19- J. Dakhlia, Trames de langues, IMC, Maisonneuve et Larose, Paris, 2004. Comme l'illustre le sous titre de l'ouvrage, Usages et métissages linguistiques dans l'histoire du Maghreb, les auteurs passent en revue les différentes situations linguistques du Maghreb dans l'histoire où le berbère occupe une place centrale et incontournable dans la production des langues et de leur composition.

20- M. Dirèche, p 494

21- M. Harbi, Le FLN, Mirage et réalité, Editions Jeune Afrique, Paris, 1980 p. 59 à 67.

A suivre