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Entre crise pétrolière et réduction des déséquilibres mondiaux, quel avenir attend le monde pour 2016-2019, sans le «dopage du pétrole» ?

par Medjdoub Hamed *

Suite et fin

Quant au pays B, l'Europe, la BCE continue une politique monétaire non conventionnelle, seulement en apparence. En fait, elle recycle les excédents que la zone euro bénéficie depuis la chute des prix du pétrole, ce qui signifie qu'elle ne crée pas de liquidités. Et si la BCE crée des liquidités monétaires ex nihilo, ces liquidités se trouvent corrigées par la dépréciation du taux de change de l'euro. Et qui se confirme par l'euro qui est passé environ de 1,30 dollar à 1,09 dollar environ aujourd'hui. Cette correction annule toute création monétaire ex nihilo de la BCE. D'autre part, combien même la BCE injecte des liquidités ex nihilo, dans un cadre de QE annoncé en janvier 2015, l'effet est négligeable par rapport aux pertes des pays C depuis la chute des cours pétroliers.

 Que se passerait-il pour les pays C, tous pays de cette catégorie confondus, avec la fin des politiques monétaires non conventionnelles ? D'abord, les pays pétroliers, au lieu d'excès de liquidités, ils auraient un gap de liquidités, une faible voire très faible offre de liquidités par les pays A et B qui cherchent à se désendetter des pays C. « Conséquence : une spirale déflationniste majeure en Occident. Et c'est ce qu'il en ressort du taux d'inflation qui est très faible et se situe entre 0,15 et 0,5 environ. » Alors que pour le reste du monde – sauf la Chine qui vise l'internationalisation de son yuan –, c'est une poussée inflationniste engendrée par les déficits commerciaux qui les poussent à puiser dans les réserves de change pour les financer. Et donc un appauvrissement de ces pays avec cet objectif de faire durer le plus longtemps les réserves de change.

Le processus antérieur qui consistait de faire absorber les excès de liquidités émises par A et B par la hausse des prix du pétrole ne fonctionnant plus, les prix du pétrole ont fortement baissé. Des hauts de 115 dollars en juin 2014, le baril de Brent est à moins de 30 dollars en janvier 2016. D'autant plus que les pays exportateurs de pétrole du groupe C se font concurrence pour gagner des parts de marché, ce qui fait baisser les prix. « Et la baisse des prix de pétrole sera durable pour les raisons évoquées supra. »

Pour les pays D, le même processus non sur le plan pétrolier excepté pour la Russie, mais sur le plan des biens manufacturés, industriels et services. Ce qui se traduit, avec la fin des QE, par une décélération d'activité économique, et par conséquent de la croissance. Forcément, moins de liquidités, moins d'importations par les pays A et B, et donc moins d'exportations pour l'ensemble des acteurs A, B, et C. « La crise de liquidités entraînera inévitablement un ralentissement mondial. » C'est le prix à payer pour mettre fin au déséquilibre macroéconomique mondial.

Et ce marasme économique mondial va s'accentuer depuis que le pays A a relevé son taux d'intérêt. En effet, le 16 décembre 2015, la gouverneure Janet Yellen a annoncé le relèvement du taux d'intérêt directeur. Ce taux n'a plus été haussé depuis juin 2004, soit onze ans et demi, depuis l'ère d'Alan Greenspan. Ce qui en fait un des cycles financiers le plus long de l'histoire d'Amérique, et du monde. Juin 2004 à décembre 2015.

Mais ce qui a d'inquiétant, c'est que ce nouveau cycle marque un tournant. Tout d'abord, il va conditionner l'ensemble des taux du monde entier. Tous les pays vont devoir suivre la hausse du taux d'intérêt américain. A commencer par la zone euro et la Grande-Bretagne. Probablement au cours de l'année 2016. Chaque puissance financière et monétaire cherchera à se protéger d'une fuite de capitaux (vers le plus offrant). L'autre inquiétude, c'est la Fed américaine qui a abattu ses cartes, de manière transparente. Et ce n'est pas dans son habitude. La présidente américaine a déclaré : « Même après cette dé­ci­sion, la po­li­tique mo­né­taire (de la Fed) reste ac­com­mo­dante et nous l'adap­te­rons en fonc­tion de l'évo­lu­tion de l'em­ploi et de l'ob­jec­tif des 2% d'in­fla­tion.» L'ob­jec­tif est de re­le­ver le taux di­rec­teur de la Fed d'un point de base par an jus­qu'en 2019 pour at­teindre la barre des 3,3%. » (8)

Pourquoi l'année 2019 ?

5.3. 2016-2019 : TOURNANT DU SYSTEME ECONOMIQUE MONDIAL

Qu'en sera-t-il en 2016, et qu'augure l'année 2019 pour le système économique mondial ? Tout d'abord, arrêtons la dénomination des groupes de pays par A, B, C, D, E et F, et réfléchissons à ce qu'augure ce tournant 2016-2019 du système économique mondial, sans dopage monétaire par le « pétrole ». Il est évident que c'est un changement complet de l'ordre du monde. Tout ce qu'a fait la puissance occidentale sera remis en cause, y compris pour ses alliés, les monarchies arabes, Israël, ou les régimes autoritaires arabes, islamiques ou laïques qu'ils soient ou ne soient pas leurs alliés. Il est évident aussi qu'un nouveau souffle du « Printemps arabe » va jouer subséquemment durant cette mutation du monde.

C'est désormais le « compter sur soi » dans cette mondialisation sans cœur, insensible, de plus en plus « mal vécue » par les peuples. Les nations développées ne pourront plus se réfugier derrière leurs avances technologiques ou hégémoniques sur le plan monétaire. On sait que « Celui qui domine l'argent, la monnaie mondiale, domine le monde ». Le contre-pouvoir qu'est devenu le yuan chinois va désormais siéger dans la cour des grands au sein du FMI, à partir du 1er octobre 2016. Il constituera la cinquième monnaie internationale dans la détermination du panier de devises dans les droits de tirage spéciaux (DTS), qui sert d'actif de réserve international à l'institution, notamment à calculer le taux d'intérêt sur les prêts qu'elle accorde.

La Chine fera donc son intrusion, avec un yuan toujours administré par la Banque de Chine, même s'il n'est pas libéralisé, ne fluctuant pas par les forces du marché, et donc toujours ancré sur le dollar américain. Des économistes occidentaux parlent de concession qu'ont faite les Américains pour la Chine. Ce qu'il faut dire, c'est qu'en termes de puissance et de domination, il n'y a pas de concession d'une partie ou de l'autre. Il y a toujours un réajustement de l'équilibre des forces en présence. Et c'est ce qui s'est passé pour la décision occidentale d'intégrer le yuan. Qu'il n'était plus d'intérêt pour l'Occident de refuser le yuan dans le club fermé du FMI. L'intérêt, en réalité, est mutuel. Sinon, les Occidentaux auraient refusé. « Et la politique d'avoir la Chine avec l'Occident l'a emporté plutôt que de l'avoir contre l'Occident. »

Et si les Occidentaux, comme le pensent les économistes, cherchent à « encourager la Chine à libéraliser son yuan », cela revient aussi à libéraliser le système politique de la Chine pour le rendre crédible pour les richissimes chinois et éviter une fuite de capitaux. Mais Beijing ne l'entend pas de cette oreille, et préfère rester préventif et maintenir son yuan administré, fluctuant dans une fourchette étroite, et un taux d'inflation qui n'a rien à envier à ceux de l'Occident, il est inférieur à 2%. Et par ses qualités propres, le yuan « encourage aussi les pays occidentaux à stabiliser leurs monnaies sur les marchés » pour mettre fin au cours erratique des changes, ou du moins à atténuer les écarts parfois très défavorables pour les réserves de change des pays du reste du monde. Le yuan même administré et qui inspire confiance pour les Banques centrales devient de facto recherché par sa stabilité, et peut servir aussi de contre-pouvoir aux monnaies occidentales, en poussant leurs taux de changes à être moins volatils, et donc à contribuer à la stabilisation de l'économie mondiale.

Ceci étant, « la guerre monétaire qui se joue dans le monde et qui est programmée jusqu'en 2019, continue dans toute sa force silencieuse, mais fortement bruyante par ses conséquences. » Aussi, par les réserves de change que détient le monde hors-Occident, il faut s'attendre à des injections monétaires parcimonieuses par l'Occident et des cours très bas pour le pétrole.

De plus, depuis la remontée du taux d'intérêt directeur de la Réserve fédérale américaine, et tous les grands pays vont suivre « par nécessité » la politique américaine, il demeure que 2019 sera une date fatidique pour le monde. Nous serons au sommet de la phase restrictive du troisième cycle financier, en cette deuxième décennie du XXIe siècle. (9)

Pourquoi « fatidique », en espérant qu'elle ne soit pas néfaste pour l'humanité, mais 2019 sera une année de grande remise en cause de certitudes pour tous les pays du monde.

L'année 2019, arrêtée par les autorités monétaires américaines, et selon les projections de la Fed – doit-on lire le sens –, devraient amener l'Occident à se désendetter fortement du reste du monde. Ce qui signifie qu'entre 2016 et 2019, les réserves de change du monde hormis celles de la Chine auront fondu ? Le déséquilibre macroéconomique mondial serait en grande partie « effacé », sauf pour la Chine qui verrait néanmoins ses réserves de change amputée d'au moins 2000 Md$.

Si l'on prend en considération qu'en 2015, les réserves de change de la Chine sont passées de 4 000 Md$ à 3 500 Md$. (10) A raison de 500 milliards de dollars par an entre 2016 et 2019, les réserves de change de la Chine ne pourraient être plus que de 1500 Md$. Une projection de la Fed tout à fait réaliste, et qui nous fait comprendre pourquoi Janet Yellen a parlé qu'en 2019, « le taux d'intérêt de la Fed atteindrait la barre de 3,3%. »

Et les 2 000 Md$ que la Chine aura à injecter dans son économie, durant 2016-2019, serviront à doper la consommation par des investissements intérieurs afin de suppléer à la chute de la croissance basée jusque là « sur le tout exportation ». Donc en opérant un retour sur son marché intérieur, elle évitera un chômage de masse de dizaines millions de travailleurs, et donc des troubles sociopolitiques qui risquent de remettre en question le système politique chinois. Et ces capitaux dépensés serviront aussi aux prêts que la Chine aura à consentir aux pays d'Afrique, d'Asie, d'Amérique latine… Donc une forte dépense pour la Chine mais qui participera aussi au reste du monde.

Qu'en sera-t-il pour les pays arabes exportateurs de pétrole ? Il est évident qu'ils auraient perdu, en ces quatre années à venir, l'essentiel de leurs réserves de change, et même la phase de détente monétaire de la Fed qui suivra ne fera pas beaucoup relever le prix de pétrole. Le pétrole aura perdu beaucoup de sa donne géostratégique. Des dépenses, à l'instar de celle de la Chine, qui doperont aussi l'économie mondiale.

« La question qui va se poser pour les élites de ces pays, comment vont-ils gouverner, dès lors que les liquidités que les pays occidentaux injectaient seraient de plus en plus raréfiées, limitées, mesurées ? » Et même l'instrumentalisation de l'islamisme ou d'Israël par les États-Unis et leurs alliés européens, pour défendre les intérêts pétroliers de la superpuissance, perdrait de son intérêt. Le pétrole deviendra de plus en plus une matière commercialisable qui relèvera essentiellement des fondamentaux des marchés, les fluctuations des cours selon l'offre et la demande. Ce sera « un changement terrible pour les régimes politiques arabes » qui ont été habitués à acheter la paix sociale pour rester au pouvoir.

Et qu'auront-ils les pays arabes à proposer pour s'endetter sachant que les futurs créanciers savent que ces pays ne pourront pas rembourser puisque les prix de pétrole vont rester décevants ? Les exigences seront forcément des concessions sur 60 ans, 99 ans, etc., ce qui signifie pour ces pays qu'ils auront à perdre sur le plan de leur souveraineté territoriale. La Grèce n'a-t-elle pas mis une partie d'un de ses ports (Pirée) en concession (loué pour des décennies). Et ce sera un passage obligé, comme l'est la Grèce aujourd'hui? Il est évident qu'une mainmise chinoise commencera pour ces pays faibles, et on ne saura comment se terminera cet endettement-concession. Donc leurs économies seront ouvertes aux capitaux étrangers, ce qui changera complètement le principe de la gouvernance pour ces pays. Et les systèmes politiques arabes, qui ne s'adaptent pas aux nouvelles donnes du monde, seront appelés inévitablement à disparaître. Une loi de la Nature, de l'Histoire, comme les régimes politiques qui ont existé et disparu de l'histoire.

Quant aux conflits entre chiites et sunnites, et l'islamisme radical, ils auront progressivement à s'estomper face aux nouvelles donnes du monde. La carte du pétrole perdra de son attrait.

Pour l'Occident, une correction des places boursières mondiales à la fin du cycle de hausses du taux d'intérêt de la Fed s'opèrera fatalement, les cours des actions et obligations, après sept années de largesses monétaires, sont déconnectés de la réalité. Pour lutter contre le chômage, « les Occidentaux seront obligés de relocaliser ou créer de nouvelles industries. Ils seront obligés d'ériger des barrières protectionnistes à minima (pour éviter des mesures de rétorsion) contre l'Asie pour protéger leurs emplois. Et, pour ce faire, les traités transatlantique et transpacifique aideront à décanter les intérêts mutuels des uns et des autres pour créer un équilibre économique mondial susceptible d'assainir les divergences dans les antagonismes économiques entre les grandes puissances développées.

Pour conclure, un nouvel état du monde va surgir. «La période 2016-2019 marquera son avènement, et l'après 2019 changera le cours de l'Histoire.» Il faut se rappeler ce qu'était le monde avant la Guerre froide ? Un monde colonisé et deux Guerres mondiales sont parvenus à le faire disparaître. Ensuite vint la Guerre froide. Un monde bipolaire et les guerres ont changé de camp. Guerre du Vietnam, guerres israélo-arabes, guerres au Moyen-Orient et en Asie centrale, en Afrique, en Amérique du sud, et la plupart des guerres s'opéraient par procuration pour les deux Grands. Et un endettement mondial. De même, l'après-monde bipolaire. Après la disparition de l'Union soviétique, « 25 ans de monde unipolaire que l'humanité a vécus, et des guerres tout azimut lancées par les États-Unis dans le monde arabe et passant par l'attentat du World Trade Center (Centre du Commerce mondial), pour cette donne monétaro-pétrolière vitale pour l'Amérique – qui lui permet de répercuter ses déficits commerciaux sur le monde. »

Aujourd'hui, on peut dire que le monde est entré dans une nouvelle phase, «un monde multipolaire.» Allons-nous encore vers des guerres internes dans les pays qui n'ont pas encore assuré leur développement ? Ou vers des guerres d'un nouveau type, «les guerres économiques et financières à des échelles nationales et internationales ?» Et pourquoi, après le rattrapage de l'Occident par l'Asie et l'Amérique du Sud, les pays arabes et d'Afrique ne se développent-ils pas à leur tour ? Surtout que pour ces pays, il n'y a pas d'issue. «Le développement ou la servitude moderne ?» La servitude moderne est une nouvelle forme de colonisation par l'argent, par les capitaux.

Telle est l'équation qui se présente pour ces pays en retard d'au moins cinquante ans ! Et ce chiffre est évalué au bas mot. Iront-ils ces pays dans le sens de l'Histoire, ou c'est l'Histoire qui s'en chargera ?

* Auteur et Chercheur indépendant en Economie mondiale, Relations internationales et Prospective

Notes :

8. «La Fed change de cap monétaire» Journal suisse Le Temps, 17 décembre 2015

http://www.pressreader.com/switzerland/le-temps/20151217/textview

9. «L'évolution du cours du baril de pétrole et le taux de change euro-dollar

Prospective : un scénario en puissance 2005-2008», par Medjdoub Hamed Publié. El Watan, le 7 novembre 2005

www.sens-du-monde.com

www.djazairess.com/fr/elwatan/29599 , 7 novembre 2005

10. «Pékin n'est pas prêt pour une libéralisation totale du yuan» : l'interview de Jean-Pierre Cabestan pour Le Monde le 28 novembre 2015» Asia Centre, Mercredi 02 décembre 2015 http://www.centreasia.eu