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Lettre d'un Français à Abou Bakr al-Baghdadi

par Anthony ESCURAT *

Monsieur le chef de l'État islamique, Ne disposant pas de votre adresse postale, vous ne recevrez sans doute jamais cette lettre. Tant pis, mais comme des milliers (peut-être des millions !) de Français j'ai une envie pressante de vous écrire. Non pas pour vous déverser ma haine, fût-elle profonde. Non pas pour vous accabler d'injures, bien qu'elles ne cessent de se bousculer dans mon esprit. Non plus pour vous faire part de la nausée qui me noue l'estomac depuis le 13 novembre. Non, si j'ai décidé de prendre ma plume, c'est pour la tremper dans l'encrier de l'amour et de la paix, deux notionsmanifestement passées de mode chez vous etque l'on accole souvent à l'envi à mon « vieux pays », assurémentde manière exagérée je vous sens venirmais il doit malgré tout y avoir un fond de vérité. Car si vous avez réussi à y propager la mort et y distiller la peur, sachez que lui, ses 1 500 ans d'histoire et ses 65 millions de concitoyens en bandoulière, se tient toujours debout. Touché certes, mais pas à terre.

À rebours des graines assassines que vous espérez semer, mon « vieux pays » est- croyez-le bien- aujourd'hui plus fort. Plusfort parce qu'uni, plus que jamais, dans sa diversité. Car oui, Monsieur le chef de l'État islamique, j'ai le regret de vous le confesser, la France est plurielle. Il y a des Français noirs. Des Français blancs. Des Français d'origines maghrébine et asiatique. Et puis des Français noirs un peu râleurs, des Français blancs dilettantes. Des Français salauds (quelques-uns forcément). Des Français poètes (plus tant que ça). Des Français rêveurs. Des Français beaufs (un peu plus qu'ailleurs). Des Français tolérants et d'autres un peu moins. Des Français de droite et des Français de gauche (de moins en moins ces derniers temps je vous le concède). Il y a aussi des Français généreux et d'autres plus avares. Des Français grandes gueules (beaucoup) et des Français petits bras (autant). Des Français stressés et des Français stressants. Des Français idiots (impossible de vous fournir une statistique précise même à l'INSEE) et des Français convoités (que l'on s'arrache hors de nos frontières,y comprisdans vos contrées). Des Français heureux, d'autres beaucoup moins. Des Français machos (certainement une caractéristique que l'on a en partage) et des Français galants.Des Français bobos et des Français réac'. Des Français des villes et des Français des champs. Des Français nés ici et des Français nés ailleurs.Dans tout ce lot, il y a aussi (puisque je pressens que vous y accordez une importance toute particulière) des Français chrétiens, des Français musulmans, des Français juifs et des Français athées. Bref, vous l'aurez compris - la ficelle est grosse - la France est une mosaïque d'origines, de philosophies, de trajectoires multiples.

Alors c'est vrai, cette France plurielle a parfois du mal à cohabiter. Depuis une dizaine d'années, un double sentiment s'est insidieusement diffusé dans les six coins de l'Hexagone : bon nombre de mes compatriotes se sentent étrangers dans leur propre pays tandis qu'une autre partie peine – voire rechigne – à s'arrimer à la communauté nationale. Vous avez délibérément « surfé » (au sens figuré bien sûr, je doute qu'il s'agisse de l'un de vos hobbies favoris) sur cette vague de désenchantement généralisé. Une poignée - infime certes - des jeunes de nos banlieues sont aujourd'hui vos VRP les plus zélés. Ces enfants de notre République ont préféré vos cauchemars éveillés à nos rêves endormis. En les recrutant, vous espérez que mon « vieux pays », déjà fragilisé, en perte de confiance, prenne les chemins escarpés de la sécession et de l'aliénation, la raison engourdie par votre folie meurtrière. Ce serait mésestimer notre esprit de résilience. Si tout le monde n'a pas été « Charlie » en janvier dernier, en revanche tout le monde était « Paris » vendredi 13 (même à Marseille, c'est vous dire). Tous ces Français dont je vous ai dressé une liste bien entendu non exhaustive se sont alors réunis et soutenus ; physiquement, moralement et« digitalement ».

Vous l'aurez compris, nous ne céderons donc pas aux sirènes de la peur, fussent-elles assourdissantes. Surtout, contrecarrant vos espérances les plus viles, nous ne tomberons pas dans le piège de regarder en chiens de faïence nos compatriotes de confession musulmane. Nous ne ferons pas l'amalgame entre l'« islamisme pour les nuls » que vous portez en étendard et la religion pluriséculaire que plusieurs millions de Français conjuguent aux valeurs républicainesqui cimentent notre société. Vous ne nous ferez pas l'offense de confiner l'islam aux anathèmes que vous proférez à notre endroit et au modus vivendid'un autre temps que vous imposez sur les terres dont vous avez pris possession au prix de la vie de pléthore de… musulmans. Nous ne sommes pas dupes. L'islam que vous brandissez - et que vous souillez - n'est qu'un prétexte politique. N'en déplaise à vos thuriféraires béotiens et pour rependre une offense dont souvent vous nous affublez nous « Occidentaux », Monsieur le chef de l'État islamique, c'est vous l'infidèle !

Dès lors, à chaque fois que vous utiliserez l'islamisme pour nous atteindre, nous entonnerons en chœur le refrain de la raison. Sans fermer les yeux sur nos propres turpitudes, car elles sont nombreuses (nous nous interrogerons notamment sur cette idée folle qu'ont certains de nos compatriotes de quitter l'école et surtout notre pays pour vos funestes tombeaux), nous ne nous laisserons jamais emporter par la spirale de haine dans laquelle vous souhaitez nous entraîner.

Sans relâche nous vous combattrons. D'abord en continuant à vivre, à rire, à pleurer, etc. En somme, en restant humains ! Des armes dont vous ne disposez pas.

* Doctorant en science politique à Sciences Po Aix