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Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx (Ou quand la littérature policière revisite les massacres d'octobre 1961)

par Lamine Kouloughli *

«[…] toutes les horreurs que les romanciers croient inventer sont toujours au-dessous de la vérité.» Balzac, Le Colonel Chabert.

Toulouse 1982. Bernard Thiraud est assassiné comme son père l'a été avant lui quelque vingt ans plus tôt, à Paris, un 17 octobre 1961. Les deux meurtres sont-ils liés et quels peuvent en être les motifs et le lien ? Voilà très brièvement posées les questions livrées à la sagacité de l'inspecteur Cadin dans Meurtres pour mémoire de Didier Daenninckx.

Meurtres pour Mémoire, publié dans la série noire par les éditions Gallimard en 1984 puis, accompagné par les illustrations de Jeanne Puchol, conjointement par les éditions Gallimard et Futuropolis en 1991i, est ainsi assurément un roman policier, distingué d'ailleurs par le Grand Prix de la Littérature Policière en 1985. Il est utile de le rappeler de prime abord tant l'intrigue policière semble n'y être qu'un alibi qui sert d'autres préoccupations du roman : celles de porter l'histoire d'une autre violence, d'État celle-là, perpétrée à Paris ce même 17 octobre 1961 du premier meurtre du polar, contre des milliers de civils algériens manifestant pacifiquement à l'appel du F.L.N. contre une mesure de couvre-feu discriminatoire les concernant, et pour l'indépendance de leur pays ; et de mesurer cette histoire au silence et à l'oubli.

Quatre des onze chapitres que compte le roman, dont un qui lui est totalement dédié, reviennent sur cette violence et la décrivent encore et encore comme pour en incruster la mémoire chez le lecteur et lui dire que c'est là que se situe l'objet du roman ; ce dont ne se cache par ailleurs pas son auteur quand il déclare : «Quand j'ai écrit le livre, c'était vraiment ça. Les Algériens qui ont été tués en 1961.»ii

Comme en introduction à cette violence, le premier chapitre de Meurtres pour mémoire plante le décor de la violence socioéconomique et symbolique qui était le lot des Algériens en France, et les conditions lamentables dans lesquelles vivait la communauté algérienne expatriée, dont «le quadrillage serré du bidonville»(10)iii avec ses «rares baraques de ciment»(25) et ses «masure[s] aux jointures de […] planches, de […] bandes de caoutchouc prélevées sur des pneus usagés, [son] «horizon de terrains vagues coincé entre les usines et la Seine, à dix minutes d'autobus des Champs-Élysées»(26) ; et ses «logements […] édifiés au moyen de tôles et de planches [ ; ] agglomération de huttes, de gourbis où vivaient cinq mille personnes»(30).

Dans ce bidonville et ailleurs où cette communauté se trouve, confie au lecteur la voix off du narrateur, un grand rassemblement se prépare en secret. Vient le deuxième chapitre, celui du premier meurtre pour l'intrigue policière, et du but des préparatifs qu'introduisait le chapitre précédant : la manifestation du 17 octobre 1961.

Vingt et une pages, de la page 37 à la page 58, huit d'illustrations dont deux de double-page, et douze de texte, pour dire cette manifestation. Son ampleur – avec ici «[…] un coup de sifflet strident […] des centaines de musulmans disséminés dans les cafés, devant les étalages des magasins, dans les rues adjacentes au boulevard, répond[ant] au signal et envahi[ssant] la chaussée. […] D'autres manifestants qui attendaient dans les couloirs du métro rejoign[ant] les premiers. […] maintenant plus d'un millier d'Algériens […] bloqua[nt] le carrefour ‘Bonne-Nouvelle'»(37) ; et là «sur les quais situés en contrebas du pont de Neuilly, deux immenses colonnes formées par les habitants des bidonvilles de Nanterre, Argenteuil, Bezons, Courbevoie(46) […] au moins six mille ; les quatre voies du pont ne sembla[nt] pas assez larges pour assurer l'écoulement du cortège.»(47/8) –. Son caractère pacifique – avec ici «[…] de[s] femmes algériennes revêtues de leurs habits traditionnels se porta[nt] en tête [du cortège] agita[nt] leurs foulards à fils dorés au-dessus de leurs cheveux(37) [et qui] n'ont pas l'air aussi terrible que cela [avec] même […] des enfants»(39) ; et là des groupes de manifestants «encadrés et canalisés [par] des responsables du F.L.N. contrôla[nt] les individus suspects [et] a[yant] expulsé une demi-douzaine de gars qui rêvaient d'en découdre [ ; ] pas un ne porta[nt] d'armes, le moindre couteau, la plus petite pierre dans la poche […] ; même des landaus entourés d'enfants.»(47/8) –. La répression qui se prépare – avec ici, « cinq cents mètres plus bas, […] la Troisième Compagnie de C.R.S. [qui] reç[oit] l'ordre de disperser la manifestation qui se form[e] à ‘Bonne-Nouvelle'(40), [ses] Berliet [qui] forme[nt] une barricade qui obstru[e] totalement la chaussée, [et] cette masse de soldats, recouverte jusqu'à hauteur des genoux de cuir luisant, ces casques sombres séparés par une arête de métal brillant, cette absence de visages derrière les hublots des lunettes de motocyclistes [,] ces longues matraques de bois, grosses comme des manches de pioche et longues comme des balais, les bidules, et d'autres armes de poing, très courtes, pleines de reflets»(42) ; et là, «trois cents mètres plus bas, masqués par la nuit, […] une escouade de Gendarmes Mobiles épaulée par une centaine de Harkis»(48), et que devait venir «renforcer les Deuxième et Quatrième Compagnies [de C.R.S.]» –. L'horreur et son déferlement – avec ici, «les crosses [qui] s'abatt[ent] sur les têtes nues, mal protégées par les bras et les mains […], une femme à terre rou[ée] de coups de galoche […], le ventre d'un jeune garçon frapp[é] de toutes […] forces avec [un] bidule, si fort que le bois se rompt, [le policier] continu[ant] en se servant du morceau le plus acéré, [l]a victime tenda[nt[ les mains pour se protéger, essayant d'attraper le manche de bois [mais] ne parv[enant] bientôt plus à commander ses doigts brisés. Des détonations [qui] claque[nt], […] trois agents vis[ant] soigneusement les fuyards et ne rata[nt] aucune cible. Des gens cour[ant] en tous sens en hurlant, […] but[ant] contre les corps tombés […], les vêtements maculés de sang. [Puis] les rafales [qui] s'espace[nt] […], le silence troublé par les râles des agonisants. […] Simple répit ! Les C.R.S. [qui] reforme[nt] leurs rangs et repart [ent] à l'assaut»(43) ; et là, «[à] cinquante mètres, sans sommations, les mitraillettes [qui] lâch[ent] leur pluie de balles [;] la fusillade se poursuiv[ant] trois quarts d'heures»(48) –. Baisser de rideau enfin sur les lieux de la tuerie, – «au petit matin il ne restait plus sur les boulevards que des milliers de chaussures, d'objets, de débris divers qui témoignaient de la violence des affrontements»(56) – ; et sur les bourreaux, – qui «ne s'embarrass[ent] pas de gestes inutiles, ni de problèmes de conscience ; les corps étant entassés pêle-mêle, sans distinction»(56) –.

Le caractère inhumain de cette répression est aussi rendue, dans le roman, par la petitesse de ceux qui en sont témoins et qui se décline du sarcasme – comme le concierge de cet immeuble, son repas interrompu et sa serviette de table à la main qui y va de son «c'est un comble ! Ils se croient à Alger… J'espère que l'armée va rappliquer pour me virer tous ces fellouzes.»(39) – à la collaboration – comme ces «nombreux passants [qui] prêt[ent] main-forte aux C.R.S. et leur désign[ent] les porches, les recoins où se cach[ent] des hommes, des femmes rendus stupides par l'horreur»(46), ou encore, dans ce café où «un groupe de manifestants, pourchassé par des C.R.S. s'e[st] engouffré [et que] les flics n'ont pas eu à investir […] ; les consommateurs et le personnel leur […] épargn[ant] le travail en éjectant les fuyards»(146) – en passant par les témoignages de mauvaise fois – du genre «ils l'ont bien cherché […] Et d'abord ce sont eux qui ont tiré les premiers»(50) – ; et que n'absout pas la bonne conscience d'un rare «à deux doigts d'intervenir mais [qui] n'en trouv[e] pas le courage »(51), un peu plus peut-être le courage d'un encore plus rare comme cet «automobiliste bloqué rue du Faubourg Poissonnière qui port[e] secours à un blessé, essayant de le dissimuler à l'arrière de son véhicule»(51), et qui se fait tabasser dans les règles. De même est-il rendu par le silence complice d'une presse aux ordres qui le lendemain, mis à part un seul journal, «titrai[t] sur la grève de la S.N.C.F. et de la R.A.T.P., pour l'augmentation des salaires.»(58).

L'horreur de cette répression, pourtant graphiquement décrite par la voix off du narrateur, est enfin soulignée et rendue plus présente quand elle est décrite, dans ce même chapitre qui la détaille, à travers les yeux d'un Roger Thibaud que le hasard d'un après-midi au cinéma met pratiquement sous sa fenêtre alors qu'il rentre chez lui, sur un des lieux de la manifestation ; témoin oculaire de la scène du carnage à ‘Bonne-Nouvelle' quand il voit «les corps inertes des manifestants. Un cadavre surtout, dont la tête éclatée, terrible, barrée d'une bouche d'ombre mortelle, laissait échapper des filets de sang pareils à des serpents liquides »(49/50), et qu'il rétorque à la malveillance d'un passant : «Je suis ici depuis le début […] Ils couraient comme des lapins, les mains nues, ils cherchaient à se cacher, se protéger quand la police a ouvert le feu»(50). Et puis, presque incidemment au milieu de ces scènes d'apocalypse, l'autre meurtre, le premier du polar, et cet homme, immobile dans l'encoignure d'un café, revêtu de l'uniforme des C.R.S. mais qui ne semble pas concerné par l'activité de ses collègues, qui fixe depuis le début de la manifestation l'endroit où se trouve ce même Roger Thibaud, se dirige finalement vers lui, «méthodiquement appliqu[e] le canon d[‘une] arme sur [sa] tempe droite […], appu[i] sur la détente, [et] le professeur [qui] s'effondr[e] sur le trottoir, le crâne éclaté.»(56)

Autre temps du roman, autre lieu, autre scène : vingt ans après, Toulouse, deuxième meurtre du polar. Bernard Thibaud, pris en filature au sortir du bureau des archives de la préfecture, sent la présence d'un vieil homme essoufflé qui le suit et «avant qu'il ne comprenne [une] première balle se fich[e] dans son épaule [une] seconde dans son cou […] les six dernières cartouches du chargeur dans [son] dos.»(65) Entrée en lice de l'Inspecteur Cadin et nouveau point de lecture du roman.

L'enquête qu'il mène est à son tour prétexte pour l'auteur de Meurtres pour mémoire, dans la recherche de l'inspecteur de l'éventualité d'un lien entre les assassinats des Thibaud père et fils par le retour sur les circonstances du premier meurtre en 1961, d'un retour sur la répression de la manifestation du 17 octobre, puis, dans l'élucidation de ce lien, de l'exposé de la seconde préoccupation de son roman.

Un échange entre l'inspecteur Cadin, à présent narrateur, et l'un de ses collègues des Renseignements Généraux à Paris est ainsi une autre occasion d'un rappel des atrocités de la répression de la manifestation et «d'Algériens empalés sur les grilles du métro, de viols dans les commissariats.»(136/37) Autre rappel, quelques pages plus loin, quand l'inspecteur Cadin rencontre le photographe des services alors attaché à suivre l'intervention des brigades spéciales et qu'il lui demande de lui raconter ses souvenirs d'octobre 61, et autre récit par ce témoin de la scène, côté du Faubourg Poissonnière, de «C.R.S. [qui lui demandent] de les prendre dans la pause du chasseur, le pied sur le corps d'un Algérien»(145) ; et de «manifestants [qui] n'avaient pas d'armes [et qui] à aucun moment […] n'ont essayé d'organiser une riposte.»(146) Même scène à La Madeleine où, affirme le photographe, «en un quart d'heure j'ai compté six cadavres … je ne parle pas des blessés.»(146) Autre lieu, même horreur. A Richelieu-Drouot, continue-t-il, «une vingtaine de cars […] de C.R.S. […] armés jusqu'aux dents ! Fusils, lance-grenades, flingues, sans compter les matraques. Ils voulaient tous se faire tirer le portrait avant de se mettre au travail. Un bon nombre avait servi en Algérie […] ils ont établi un barrage avec leur camion […] et ça n'a pas tardé à canarder.» (146/48) Autre lieu rapporte encore le photographe, ‘Bonne-Nouvelle', où «ça tirait dans tous les sens. C'est là qu'on a relevé le plus grand nombre de morts et de blessés […]»(151) Dernier de cette deuxième série de témoignages enfin, les souvenirs de Madame Thiraud qui guettait le retour de son mari du haut de sa fenêtre et se souvient, vingt ans après quand elle en parle à l'inspecteur, «[d]es cris, [d]es bousculades, [d]es grenades qui éclat[ent], [d]es coups de feu, [d]es matraquages.»(186)

Ainsi, un peu à la manière des techniques d'investigations policières – ne sommes-nous pas dans un roman policier ? – qui consistent à établir la véracité d'une déposition en la confrontant à d'autres, l'auteur de Meurtres pour mémoire transforme-t-il la première description par le narrateur anonyme de l'horreur de la répression en réalité testimoniale par la somme de ces témoignages qu'il fait se recouper et qu'il distille à doses et à espaces maîtrisés, bien après dans le temps de l'intrigue du roman. Cette horreur, d'abord rapportée à la troisième personne par la voix off d'un narrateur anonyme tout au long du second chapitre, peut-être pour la mettre à distance du lecteur dans un premier temps, est, par la somme de ces témoignages qui disent ‘j'ai vu', rendue plus atroce, plus présente, réelle.

A suivre...

*Professeur, Département des lettres et langue anglaise, faculté des lettres et langues, Université Mentouri, Constantine.

Note :

i Une autre dénonciation des massacres du 17 octobre 1961 a depuis été publiée par Didier Daeninckx sous forme de bande dessinée en collaboration avec le dessinateur Mako sous le titre d'Octobre Noir aux éditions adLibris, 2011.

ii Interview de l'auteur réalisée le 22 janvier 2011 au collège André Malraux de Paron par la classe de 3°3. PAM 2011. In www.realisonsleurope.fr

iii Les passages en italique sont des citations directement prises de la version du roman publié conjointement par Gallimard et Futuropolis, 1991. Les pages suivent entre parenthèses.