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La face cachée de la crise pétrolière. États-Unis-Chine-Pays pétroliers : la réduction des déséquilibres extérieurs nécessaire

par Medjdoub Hamed*

Suite et fin

Fin 2014, c'est le «tournant». La dette extérieure se redresse nettement, grâce à la forte baisse des prix du pétrole au deuxième semestre de 2014 – le prix du baril de pétrole a baissé de moitié en décembre 2014. La dette extérieure nette de la zone euro remonte à -10% du PIB, elle se compte pour environ -1000 M euro. Le PIB de la zone euro, à cette date, est de 10 111 M$.

Que peut-on dire de l'évolution des dettes extérieures nettes des États-Unis et de la zone euro ? Il est évident que si les États-Unis avaient continué ces «apocalypses financières», c'est-à-dire «opérer un QE4, la dette extérieure nette américaine serait augmentée encore de -10 points de PIB, elle passerait à -45%, ce qui équivaudrait pour un PIB prévisionnel de 17968 M$, un montant de dette extérieure nette de -8000 M$. Un QE5 en 2017, par exemple, aurait entraîné probablement la même hausse, à 55% du PIB. La dette extérieure nette des États-Unis ne serait alors plus soutenable. La charge de la dette serait telle que les QE n'auront plus de sens, ils les entraîneront dans la faillite.»

On ne peut confondre les dangers que recèle la dette extérieure nette de la partie de la dette publique américaine détenue par les résidents américains. Une dette publique détenue majoritairement par les résidents et très peu détenue par les non-résidents ne poserait pas de grands problèmes. Parce qu'elle est entre les mains des nationaux. Par exemple, le Japon, en 2014, avait une dette publique de 226% du PIB (1), mais elle est détenue à 90% par des Japonais. De plus, il est le deuxième détenteur de réserves de changes du monde. Et c'est là le paradoxe, quand bien même les États-Unis détiennent le «droit de seigneuriage» unique au monde, ils doivent rembourser leurs dettes envers les pays du reste du monde, sinon ils perdent toute crédibilité et en même temps le «droit de seigneuriage». D'autant plus que continuer à injecter des liquidités dans le cadre des QE contribuerait à nourrir les excédents commerciaux de la Chine, des exportateurs de pétrole et du reste du monde exportateur de matières premières, ce qui équivaut à accroître la dette extérieure américaine.

Le problème de la dette extérieure concerne aussi la zone euro. S'il n'y avait pas eu la chute des cours des prix du pétrole, la dette extérieure nette de la zone euro qui était d'environ -14,5% du PIB en mi-2014 n'aurait certainement pas diminué à -10% du PIB, mais se serait encore détériorée eu égard à la forte hausse des prix du pétrole qui oscillait entre 100 et 115 dollars le baril. Ce serait encore une dette qui baisserait de -1,5 ou -2 points du PIB, soit une PEN de -17% du PIB pour la zone euro. Et si les QE auraient été prolongés et le cours du prix du baril de pétrole maintenu artificiellement à des niveaux élevés, la situation de la dette extérieure nette de la zone euro aurait empiré, comme pour les Etats-Unis.

Ce qui nous fait dire que Jacques Attali comme Jean-Luc Mélenchon n'ont pas pris en compte les conséquences des émissions monétaires des Banques centrales américaine et de la zone euro sur les marchés internationaux. Concentrer environ 90% de réserves de changes dans le monde ne signifie pas que les États-Unis et la zone euro sont absous de règles prudentielles dans leurs politiques monétaires. Bien, au contraire, il y a une extrême prudence à appliquer dans les politiques monétaires. Et c'est ce qui explique les atermoiements aujourd'hui, depuis plusieurs mois, du FOMC et de Janet Yellen, la gouverneure de la Fed, dans la décision de relever le taux d'intérêt américain proche de zéro depuis sept ans.

6. LA FACE CACHEE DE LA «CRISE PETROLIERE» 2014-2015. UN «SUBTERFUGE» POUR DESENDETTER L'OCCIDENT

Et dans la crise pétrolière qui a commencé dès l'été 2014, nous entrons dans la «deuxième partie du programme» qui devrait être déclenchée en parfaite coordination avec l'extinction en cours du QE3. Les États-Unis n'ont pas le choix. Ils doivent coûte que coûte dégonfler la dette extérieure nette. Et la chute des cours pétroliers et des matières premières étaient nécessaire. Elle devait contribuer à mettre fin aux «déséquilibres mondiaux», c'est-à-dire diminuer les excédents commerciaux enregistrés par les pays exportateurs de pétrole et de matières premières. Ces pays bénéficiaient d'un transfert de richesses net de l'Occident et du reste du monde (surtout pour les pays pétroliers). Et la forte baisse des cours des prix de pétrole les amènerait à enregistrer des déficits commerciaux, ce qui les obligerait à puiser dans leurs réserves de changes qui sont placées en bons de Trésor américains et européens. Et c'est ce qui s'est produit et se produit encore aujourd'hui.

D'autre part, les déficits des balances des paiements ne se limitent pas aux seuls pays en développement, elles touchent aussi les pays émergents. La Russie et le Brésil, pays du BRICS, sont déjà en récession, en 2015. La Russie, bien avant, a subi, en plus de la baisse des prix de pétrole, des attaques spéculatives d'envergure qui lui ont coûté, au deuxième semestre 2014, plus de 100 milliards de dollars pour soutenir sa monnaie, le rouble. En outre, la Banque centrale de Russie, au plus fort de la crise, a augmenté le taux d'intérêt directeur à 17% pour stopper la fuite des capitaux hors de Russie, ce qui a pénalisé son économie. Quant à la Chine, elle a subi en 2015 des krachs boursiers en cascades, qui lui ont coûté aussi des montants faramineux en réserves de change qui dépassent de beaucoup les pertes financières de la Russie.

La conséquence majeure à souligner est que cette crise pétrolière et des matières premières a et aura encore un impact considérable sur la demande mondiale. Le monde n'en est qu'au début de la «crise de la demande mondiale».Tous les pays en développement et les pays émergents, comme déjà la Russie et le Brésil en récession, vont forcément rationner leurs réserves de change, et donc diminuer leurs plans d'investissements (projets d'infrastructure, importations de biens et services, etc.) et leurs consommations. Ce qui va toucher immanquablement les grands pays dont les économies sont basées sur le tout-exportation, comme la Chine, l'Allemagne, le Japon, Taiwan, la Corée du Sud et les autres grands pays exportateurs de biens et services. La Chine, en tant que deuxième puissance économique du monde, premier exportateur de biens et services du monde et premier importateur d'énergie et de matières premières, sera fortement touchée et son ralentissement aura à peser sur l'ensemble des économies du monde.

Les États-Unis et la zone euro, vu la faible demande mondiale, leurs économies resteront en stagnation. Disposant des deux principales monnaies mondiales, ils ont toujours en dernier recours l'arme monétaire et budgétaire au fur et à mesure que les déséquilibres extérieurs mondiaux entre l'Occident et le reste du monde s'atténuent. Et celui-ci est directement lié à l'évolution du niveau des réserves de change détenues par les pays du reste du monde, et donc du temps mis dans la contraction des réserves de change. «Plus vite elles se réduisent à un niveau acceptable, plus vite il y a une lueur de sortie de crise.»

Dans une analyse qui en fait état, on lit : «Du jamais-vu depuis la fin des années 1970. Entre juillet 2014 et juillet 2015, les Banques centrales étrangères, Chine en tête, ont vendu beaucoup plus d'emprunts d'Etat américains qu'elles n'en ont achetés, dans des proportions inédites. Les ventes nettes de «treasuries» sur 12 mois glissants ont atteint 123 milliards de dollars. Certes, cela pourrait paraître peu au regard des 12.800 milliards de dollars que représente ce marché. Mais, selon Deutsche Bank qui a publié ces chiffres, il s'agit de la plus mauvaise performance enregistrée depuis qu'elle a initié son étude, en 1978?! Un revirement brutal. (…) Rien qu'au mois d'août, la Chine aurait dépensé entre 120 et 130 milliards de dollars dans cette optique, en achetant des yuans et en vendant des dollars. A commencer par ses principaux actifs dans la devise américaine ?: les treasuries. Cherchant eux aussi à protéger leurs monnaies, la Russie, le Brésil et Taiwan auraient également vendu beaucoup de titres.»

Si on fait le décompte des pertes uniquement pour la Russie, la Chine, les pays du Golfe et l'Algérie, on obtiendrait les chiffres suivants. Pour la Russie, les réserves de change détenues sont passées de 509,595 milliards de dollars fin 2013 à 385,460 milliards de dollars fin 2014. (1) Au 15 mai 2015, ses réserves se chiffrent à 362,3 milliards de dollars. (6)

La Chine, avec le ralentissement économique et ses krachs boursiers en 2015, malgré les avantages tirés d'un bas prix du pétrole, a vu ses réserves de change fondre et passer de 3952,130 milliards de dollars à 3557,381 milliards de dollars en août 2015 (7). Une perte qui se chiffre à 394,749 milliards de dollars.

Les pays du Golfe devraient perdre 300 milliards de dollars, titre une analyse occidentale. (8) L'Arabie saoudite qui disposait des réserves évaluées à quelque 750 milliards de dollars n'en possède aujourd'hui que 666,66 milliards de dollars. Une perte financière qui s'établit à environ 84 milliards de dollars. (7)

L'Algérie a enregistré des pertes de réserve de change depuis 2014. Ses réserves de change sont passées de 193,269 milliards de dollars fin juin 2014 à 159,027 milliards de dollars fin juin 2015, une baisse de 34,233 milliards de dollars. (3),

En additionnant toutes ces pertes de change, on arrive pour ces seuls pays, à environ 900 milliards de dollars en juin 2015. Un montant qui constitue pour les États-Unis et l'Europe une amélioration nette de leur dette extérieure puisque ces 900 milliards sont le produit de la vente de titres américains et européens sur les marchés internationaux, ce qui se traduit par moins d'engagements pour les États-Unis et la zone euro envers l'extérieur. Et si on prend en compte l'ensemble des ventes de titres occidentaux par les pays du reste du monde, ce montant est certainement dépassé.

On constate dès lors, au vu de ce «processus inaccoutumé mais légal» -comme on l'a dit supra «selon leurs règles»-, que les États-Unis remboursent effectivement une partie de leurs dettes contractées auprès du reste du monde. Et de ce remboursement ils évitent un péril auquel ils peuvent être confrontés au cas où la spirale de la dette extérieure se serait prolongée. Et qui n'est bon ni pour la zone euro -la spirale l'aurait touchée- ni pour le reste du monde qui se trouverait exposé dans la pire des crises. La crise pétrolière apparaît donc comme un subterfuge «pour pousser les pays du reste du monde à désendetter l'Occident».

7.VERS UNE «STAGDEFLATION» DU MONDE

Que peut-on dire du retournement de situation pour les pays émergents et les pays en développement ? Il est évident que l'on a beau dire que cela relève de la stratégie de la Fed américaine, il reste que cela va au-delà des stratégies des uns et des autres, que tout revient d'abord et avant tout «aux conjonctures économiques et financières mondiales», et celles-ci ont permis d'arriver à cette montée en puissance de la Chine en pratiquement une décennie, que l'Occident n'a pas vu venir, comme pour les pays arabes exportateurs de pétrole qui se sont trouvés projetés dans l'illusion d'un prix de pétrole fort alors qu'ils n'ont rien fait pour profiter rationnellement de cette manne miraculeuse.

La Chine, qui dispose encore d'environ 3500 milliards de dollars de réserve de change, va inévitablement se tourner vers son marché extérieur. Et quand bien même son président, Xi Jumping, l'a affirmé lors d'une conférence de presse commune avec son homologue, Barack Obama, à la Maison-Blanche, à Washington. «La Chine est sous la pression croissante d'un ralentissement économique et de certaines fluctuations boursières. Les défis et les difficultés se sont évidemment accrus mais nous avons une politique budgétaire proactive et une politique monétaire prudente» (…) Maintenant, a souligné le président chinois, l'économie chinoise est passée d'un taux de croissance rapide à un taux de croissance plus lent et nous passons d'une économie tirée par les exportations à une économie tirée par la consommation et la demande intérieure (…) Nous appelons cela la nouvelle normalité de l'économie chinoise», a expliqué M. Xi. (9) La normalité en vérité, c'est la «nouvelle conjoncture économique qui le commande». Les hommes ne sont, si on peut dire ainsi, que des suiveurs de la normalité du mouvement historique du monde. Comme ce qui a commandé à la Fed de mettre fin à son QE3 en 2014. Et quand bien même la Fed américaine passe à une vitesse supérieure en augmentant le taux directeur fin 2015 ou début 2016, et ce sera la «troisième partie du programme», ce qui certainement va accélérer la crise des pays émergents et des pays exportateurs de pétrole, elle devra cependant rester vigilante à ce mouvement historique. Car rien ne prédit qu'elle ne provoquera pas une crise au sein même de l'économie américaine. Car, en tirant trop sur la corde monétaire, elle risque de revenir précipitamment à la case départ comme le craint et a maintes fois mis en garde la directrice du FMI, Christine Lagarde. Ce qui ne fera qu'augmenter la méfiance des pays du reste du monde et pousser encore plus au «rationnement de l'utilisation des réserves de change» par la Chine, les pays émergents et les pays en développement. Le monde alors se dirigera vers une «stagdéflation».

Aussi pouvons-nous dire que la décélération économique mondiale ne va pas durer «deux à trois années», elles apparaîtront trop courtes en regard des 3500 milliards de dollars environ que détient la Chine en bons du Trésor américain, européens… Il semble plus juste de raisonner sur cinq, six années, voire plus. D'autre part, la stature de la Chine avec ses parts de marché en Afrique, en Amérique latine et en Asie, et son yuan même internationalisé mais administré restera toujours un «obstacle» pour un accord avec les États-Unis. Le monde sans consensus et engagé dans une longue guerre monétaire aura à connaître de nouveaux rebondissements qui changeront progressivement l'équilibre géostratégique et géoéconomique du monde.

Et pour terminer cette analyse, il faut dire que l'essentiel est que s'atténuent ces déséquilibres extérieurs mondiaux qui ne sont pas soutenables, et leur réduction apportera certainement un meilleur équilibre mais aussi un nouveau souffle aux nations. Quant aux pays exportateurs de pétrole dont l'horizon reste toujours bloqué sur le cours du baril, sans perspective d'avenir, ils restent en décalage avec la réalité d'un monde désormais mondialisé, dont le credo est l'industrialisation et la compétitivité. L'existence de ces pays ne peut se mesurer qu'à cette épreuve sinon ils resteront condamnés à une existence aléatoire et dangereuse.

*Auteur et chercheur spécialisé en économie mondiale.

Notes :

3. Tendances monétaires et financières au second semestre 2007-au second semestre 2008- au second semestre de 2009-au premier semestre 2014-au premier semestre 2015

http://www.bank-of-algeria.dz/html/notes7.htm

http://www.bank-of-algeria.dz/html/notes5.htm

http://www.bank-of-algeria.dz/html/notes1.htm

http://www.bank-of-algeria.dz/pdf/notedeconjoncture_n45.pdf

http://www.bank-of-algeria.dz/pdf/nc49.pdf

4. Jean-Luc Mélenchon assène la vérité à Jacques Attali – « La dette ne sera jamais remboursée ! » 20 août 2013

http://youtube-downloader-mp3.com/watch-jean-luc-mlenchon-assne-la-vrit—jacques-attali-quot-la-dette-ne-sera-jamais-rembourse-quot-id-KN5hNoUeYGY.html

5. Flash Marchés – Natixis. RECHERCHE ÉCONOMIQUE. 24 février 2015 – N° 164. (Voir États-Unis : graphique 4b de la page 3 et Zone euro : graphique 6b de la page 5)

cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=82843

6. Les réserves de la Russie ont augmenté de 5 milliards de dollars pour la semaine. Mai 2015

http://latestnewsresource.com/fr/news/rezervy-rossii-vyrosli-na-5-milliardov-dollarov-za-nedelju

7. Arabie saoudite – Réserve de change, Chine – Réserve de change

http://fr.tradingeconomics.com/saudi-arabia/foreign-exchange-reserves

http://fr.tradingeconomics.com/china/foreign-exchange-reserves

8. Pétrole : les pays du Golfe devraient perdre 300 milliards de dollars. Le Figaro, 23 janvier 2015

http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2015/01/23/20002-20150123ARTFIG00298-petrole-les-pays-du-golfe-devraient-perdre-300-milliards-de-dollars.php

9. Economie chinoise : Xi « confiant » dans la poursuite d'une croissance saine. 25 septembre 2015

http://lexpansion.lexpress.fr/actualites/1/actualite-economique/economie-chinoise-xi-confiant-dans-la-poursuite-d-une-croissance-saine_1719724.html