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La face cachée de la crise pétrolière. États-Unis-Chine-Pays pétroliers : la réduction des déséquilibres extérieurs nécessaire

par Medjdoub Hamed *

1ère partie

1.UNE FORMIDABLE MONETISATION DES DEFICITS AMERICAINS DEPUIS 2001

Doit-on dire d'emblée que la crise pétrolière est une affaire économique et financière ? Il y a cette pensée stratégique quelque part dans le monde : «On veut un pétrole bon marché» comme «on a voulu un pétrole cher les années passées», avant la mi-juillet 2014. Après cette date, c'est le contraire qui a prévalu. Forcément il y a des raisons impérieuses. Et le problème est que ces raisons impérieuses ne s'embarrassent des conséquences qui peuvent suivre, qui peuvent être graves. Mais bon, passons. Tout d'abord qu'en est-il de la période qui a suivi janvier 2001 où les États-Unis sont entrés en récession et que les attentats du 11 septembre sont venus corser la situation économique de la superpuissance déjà affaiblie.

On a bien vu qu'entre 2001 et 2008 ou entre 2008 et 2014, le processus a été le même. Déverser des milliards de dollars pour la première période pour soutenir l'économie américaine et l'effort de guerre, la crise arrivée, de nouveau déverser des milliards de dollars pour la sauver cette fois l'économie américaine de la crise des «subprimes». Deux phases historiques qui ont évolué de manière absolument corollaire, «mathématique» pour ainsi dire, et en maintenant le même état d'esprit que le fut la première. «On guérissait le mal par le mal», l'excès d'argent qui a causé la crise spéculative par encore de l'excès d'argent. C'était finalement ce processus ou le chaos. Il n'y avait pas d'alternative, la Banque centrale américaine n'y pouvait rien, elle devait corriger le tir, elle devait corriger ce qu'elle a créé en laissant faire les banques. Et utiliser le même antidote qui a créé la crise. L'économie américaine est repartie, c'est une vérité, mais «sur fond d'endettement».

«Le problème pour les Américains est qu'ils doivent rembourser.» Ils n'ont pas le choix. Ils ont consommé plus qu'ils n'en ont droit. Beaucoup croient que la dette américaine n'est pas remboursable. Ils se trompent, les Américains doivent rembourser leurs dettes au reste du monde, et ils le font sauf que le remboursement se fait selon leurs règles, et économiquement il est légal même s'il s'accompagne de crise. Les États-Unis n'obligent pas le reste du monde à investir dans leur économie, ou à leur acheter ses titres de Trésor américain.

Cependant, aujourd'hui il y a un mais. Le monde n'est plus aux années 1980 lorsque Paul Volcker a relevé le taux d'intérêt directeur de la Réserve fédérale américaine (Fed) de 10% à 20%. Et brusquement le monde s'est trouvé comme par magie endetté. Nous connaissons la suite et les conséquences qui ont suivi, un endettement mondial qui a mis à genou les économies des pays en développement. Même l'Union soviétique endettée a été effacée de l'histoire. Et sa périphérie européenne est allée renforcer l'Europe de l'Ouest au point qu'aujourd'hui il n'y a plus d'Europe de l'Ouest mais d'Europe tout court et qui cherche même à s'agrandir de l'autre Europe voire même de la Russie (sait-on jamais ?).

Aussi, donnons quelques chiffres pour connaître la situation financière de la première puissance économique du monde. Scindons la période 2001-2014 en trois phases pour comprendre le déroulement des événements. Comme on l'a dit, l'entrée en guerre des États-Unis, après le 11 septembre 2001, a été particulièrement nourrie par les liquidités monétaires déversées par la Fed. C'est ainsi que les déficits courants américains ont explosé. Ils passent de -395 milliards de dollars en 2001 à -687 milliards de dollars en 2008. Le pic a été atteint en 2006, avec un total de -807 milliards de dollars – au plus fort de la guerre en Irak, les tensions étaient extrêmes et les États-Unis menaçaient d'étendre la guerre à l'Iran. Ce n'est qu'à partir de 2007 lorsque la crise immobilière a fait son apparition aux États-Unis que le déficit de la balance des paiements courants a commencé à diminuer. -719 milliards de dollars en 2007, -687 M$ en 2008, avec 1 M$ = un milliard de dollars. (1)

Le déficit public américain, annulé en 1999, puis positif en 2000 à +0,8% du PIB américain (sous la présidence Clinton) a de nouveau augmenté. Il passe en 2001, à -1,4% du PIB, en 2002 à -4,8% du PIB, en 2003 à -5,9% du PIB… pour atteindre en 2008, -7,2% du PIB (-1042,416 M$).

Quant à la dette publique américaine, sous la présidence de Bill Clinton, elle passe de 70,6% du PIB en 1993 à 48,1% du PIB (4646,941 M$) en 2000. Sous la présidence Bush, la dette publique passe de 50,7% du PIB (5214,495 M$) en 2001 à 78,1% du PIB (11307,318 M$) en 2008. (1) Ces chiffres donnent une idée de l'évolution de la dette publique américaine. Sous Bill Clinton, elle a baissé, sous Bush fils, elle s'est envolée.

Après l'éclatement de la crise immobilière et financière en 2007-2008, commence le deuxième programme des quantitative easing. Mis en œuvre durant la crise (QE1), d'autres programmes de quantitative easing vont suivre après 2008. Le dernier programme (QE3) se termine en octobre 2014. Le déficit courant américain baisse fortement avec la récession en 2009 et passe à -381 milliards de dollars. Il atteint en 2010, 2011, 2012, 2013, 2014, respectivement -444 M$, -459 M$, -461 M$, -400 M$, -411 M$, Pour 2015, le déficit courant prévu est donné à -410 M$. Si les déficits courants diminuent, les déficits publics, en revanche, explosent. En 2009, le déficit public américain est à -12,8% du PIB, soit 1884,032 milliards de dollars. Bien qu'il baisse en 2010, 2011, et 2012, il reste néanmoins élevé, et se compte respectivement à -12,2% du PIB, -10,7% du PIB, -9,0% du PIB. Ce n'est qu'en 2013 qu'il descend à -5,7% du PIB, soit -921,291M$. En 2014, le déficit public s'élève à -5% du PIB. En 2015, il est prévu un déficit public de -4% du PIB, soit -696,76 M$.

Quant à la dette publique, elle augmente mécaniquement. De 78,1% du PIB (11307,318 milliards de dollars) en 2008 à 92,5% du PIB (13615,075 M$) en 2009. En 2010, 2011, 2012, la dette publique américaine augmente encore et s'établit respectivement à 101,8%, 107,7% et 110,5% du PIB. En 2014, la dette publique s'établit à 110,1% du PIB, soit 18461,568 M$. La dette publique en 2015, selon les prévisions américaines, atteindra 111,4% du PIB, soit 19404,766 M$. (1)

Que constatons-nous pour les deux périodes, c'est-à-dire celle des «subprimes» et celle des «quantitative easing» (QE1, 2, 3) qui ont suivi ? Que sous la présidence Bush et Obama, la dette américaine a plus que doublé en une décennie et demie. On est loin de la situation financière laissée par le président Clinton. Au vu de cette dégradation économique, force est de dire que l'économie américaine a vécu une situation d'extrême faiblesse qui a nécessité une formidable monétisation des déficits courants et publics pour s'inscrire dans la croissance. Une question cependant : «Qui a profité aussi de ses déficits jumeaux ?»

2. LES DEFICITS COURANTS ET PUBLICS AMERICAINS, UNE «MANNE FINANCIERE MIRACULEUSE» POUR LES PAYS HORS-OCCIDENT

Les déficits de la balance courante et publics américains ont été colossaux, et se sont traduits par des pertes financières tout aussi colossales. Et donc un endettement extérieur américain colossal. La Chine en premier a profité de la guerre menée par les États-Unis au Moyen-Orient et son corollaire, son endettement qui a accompagné les dépenses militaires et la forte consommation intérieure.

En 2000, les réserves de changes de la Chine s'établissaient à 165,574 M$. En 2005, ses réserves de change quintuplent pour atteindre 818, 872 M$. En 2008, ses réserves de change ont été multipliées par 12 pour atteindre 1 966,200 M$. (1)

Précisément, après la crise financière, les États-Unis entrent dans les fameux programmes de «quantitative easing». Cette politique monétaire américaine non conventionnelle fait gagner à la Chine près de 500 M$ d'excédents commerciaux, en 2009, alors que l'Occident est en récession. Certes, le taux de croissance de la Chine qui était de 14,2% en 2007, s'est abaissé en 2008 et 2009, mais il est resté toujours élevé, respectivement 9,6% et 9,2% du PIB. En 2010, de nouveau la Chine engrange près de 500 M$, ses réserves passent à 2914,154 M$. Ce n'est qu'en 2012, que le taux de croissance a chuté, il est à 7,8% du PIB (pratiquement de moitié du record qu'elle a battu en 2007). (2) Ses réserves de change continuent d'augmenter, et en 2014, elles s'établissent à 3 952,130 M$. (1)

La Russie, pays exportateur de pétrole et de gaz, a aussi vu ses réserves passer de quelques dizaines de milliards de dollars en 2000 à 124,541 M$, en 2004. A la fin de la première période, les réserves de changes de la Russie ont presque quadruplé, elles s'établissent à 427,080 M$. Lors de la deuxième phase, elles culminent, en 2012, à 537,618 M$.

L'Arabie Saoudite, premier producteur et premier exportateur des pays de l'OPEP, a vu ses réserves de change s'accroître. Elles s'établissent à 743 M$ en 2014. Les autres pétromonarchies arabes ont tous vu leurs réserves de change augmenter.

L'Algérie, disposant de réserves de change minimes, et de surcroît endettée, redoutait même en 1998-1999 un nouveau programme d'ajustement structurel (PAS). Elle a déjà subi un PAS en 1994 et qui a mis 3 ou 400 000 travailleurs au chômage. Un nouveau PAS serait une véritable tragédie pour l'économie algérienne. Le baril de pétrole en 1998, il faut rappeler, est tombé très bas, à 10 dollars. Un mini-krach pétrolier à l'époque, suite aux crises en cascades entre 1997 et 1998 (crise asiatique en 1997, crise brésilienne et russe en 1998).

La première phase a été miraculeuse pour son économie. Ses réserves de change ont atteint 77,781 M$ en 2006. L'année suivante, elles passaient à 110,180 M$. Quant à la dette extérieure, elle a été en grande partie remboursée. De 58,3% en 1999, elle passait à 34,2% en 2003. Elle ne représentait plus que 3,6% du PIB en 2007. (3) Un record grâce à la hausse des cours pétroliers. Les réserves de change augmentaient encore en 2008, et à la fin de l'année, atteignaient 143,102 M$. Fin décembre 2009, elles augmentaient et passaient à 148,95 M$. A la fin de la deuxième phase, c'est-à-dire fin juin 2014, l'encours des réserves de change de l'Algérie s'élevait à 193,269 milliards de dollars, et la dette extérieure très basse à 3,719 milliards de dollars. (3)

Les réserves de change des pays émergents et des pays exportateurs de pétrole ont fortement augmenté durant les deux phases historiques en ce début de XXIème siècle, et similairement les dettes publiques et les déficits courants et publics aux États-Unis et en Europe ont fortement augmenté. Ce qui nous fait dire par conséquent que le reste du monde, par les réserves de change qu'il détient, détient la dette sur l'Occident. Toutes ces réserves de change sont donc de la dette extérieure américaine et européenne. Dès lors que le reste du monde place ses réserves de change aux États-Unis et, pour des raisons de diversification, en Europe, il rend les États-Unis et l'Europe débiteurs. Et le reste du monde devient de facto son créditeur, son bailleur de fonds. Le reste du monde peut aussi prélever des richesses de l'Occident en contrepartie de ses réserves de change. Et le plus paradoxal de ses placements ou des prélèvements de richesses, ses réserves de change sont libellées dans la monnaie des pays débiteurs.

Mais cette dette que détient le reste du monde sur les États-Unis et l'Europe est considérable, la question qui se pose : «Ces deux grands pôles économiques du monde pourront-ils payer, pourront-ils rembourser leurs dettes au reste du monde ?» C'est là la problématique. Il ne s'agit pas de dettes publiques ou privées intérieures, mais de la dette extérieure ou position extérieure nette. On sait très bien qu'un Etat endetté sur le plan intérieur ne fait jamais faillite. Il a les pouvoirs financiers et monétaires, et malgré son endettement, il peut toujours faire reculer la dette en émettant d'autres emprunts – l'emprunt rembourse l'emprunt et l'inflation. Le Japon a une dette publique qui dépasse les 200%, dont 90% de la dette est détenue par les citoyens du Japon. La dette extérieure est très faible, et il est le deuxième détenteur de réserves de changes du monde après la Chine.

Mais concernant la dette extérieure, tout Etat devient un obligé, il doit rembourser la dette car il y va de sa crédibilité, et il doit donc rembourser ce qu'il doit. Un Etat en développement ou un Etat émergent ne poserait pas de problèmes pour le remboursement de la dette extérieure. S'il ne remboursait pas, il serait rapidement confronté à une situation extrêmement grave, qui deviendrait intenable. Son «isolement» – le pays refuse de payer – par les marchés financiers internationaux le mettrait dans l'alternative soit de payer, soit (s'il n'a pas les moyens) de «rééchelonner sa dette» et l'octroi d'un prêt financier en échange de conditionnalités (ouverture de son économie, privatisation, etc. qui constituent de véritables oukases, l'économie est dirigée de l'extérieur comme la Grèce aujourd'hui), soit s'il refuse de payer, le pays est poussé dans le chaos (sans argent, le pays s'installerait dans une guerre civile).

La Malaisie lors de la crise asiatique en 1997 a pu se passer du FMI. Elle a procédé elle-même à des réformes sans l'appui du FMI, sans aide financière, mais sa dette vis-à-vis de l'extérieur a été honorée. Il ne pouvait être autrement sinon les marchés financiers se fermeraient.

3.DEBAT ENTRE JACQUES ATTALI ET JEAN-LUC MELENCHON SUR LA DETTE DE LA FRANCE ET, PAR EXTENSION, LA DETTE AMERICAINE

Pour un pays détenteur de monnaie internationale comme les États-Unis, l'Europe, le Royaume-Uni et le Japon, leurs dettes extérieures libellées en leurs monnaies ne les exemptent pas de rembourser. Sinon le système monétaire international bâti sur leurs monnaies perdrait de sens.

Dans une émission-débat (4) «Des paroles et des actes entre Jean-Luc Mélenchon et Jacques Attali», les deux participants débattaient de la dette de la France. Attali: «Si nous menaçons de cesser de payer notre dette, d'abord il faut se souvenir que à peu près la moitié de la dette de l'Etat français est détenue par des Français, donc on devra menacer aussi les épargnants français. (…) La moitié de la dette appartient à des Français, l'autre moitié appartient à des Européens et à des non-Européens. Voilà (…) Si nous décidions de cela. Pour qu'une menace de ne pas payer, il faut qu'elle soit crédible. (…) Si la France menace de ne pas payer, il faut que la France soit crédible. (…) parce que ce n'est pas crédible, Mr Mélenchon. Une menace qui ne peut pas être exécutée n'est pas crédible. Pourquoi elle ne peut pas être exécutée ? Parce que qu'elle est la première victime ? Parce que si on le fait, la première victime immédiatement c'est la France. Bien avant les autres. Bien avant les autres. (2 fois répétées) Mélenchon : «Pourquoi?» Attali : «Parce que les taux d'intérêt augmenteront et on sera mort.» Mélenchon : «Cette dette (de la France) ne sera jamais remboursée, Mr Attali. Osez dire le contraire devant les spectateurs. (…) A aucun moment jamais dans l'histoire, des dettes de cette ampleur n'ont été payées. De la même manière que jamais les États-Unis d'Amérique ne solderont la masse de dollars qu'ils ont mis en circulation et qui ne correspondent à aucune valeur matérielle. Par conséquent, le monde entier est menacé par ce fait là.» Attali : «Absolument» Mélenchon : «A l'intérieur duquel se penche la politique des Français et la politique de l'Europe. Cette dette ne sera jamais payée, Mr ! Plus on essaie de payer cette date et moins on y arrivera. (…) Attali : «Ce qui veut dire que vous allez ruiner ceux qui ont prêté à l'Etat, y compris la moitié des Français.» Mélenchon : «De quelle manière peut-on solder une dette de cette importance ? Attali : «Par la croissance, par la guerre, par l'inflation. Voilà les trois façons.» Mélenchon : «Et vous oubliez un cas. C'est curieux, vous ne l'avez pas prévu ! Remboursez en faisant une politique d'austérité. C'est ce qu'il faut». (…) Mélenchon : «Si la crise dure, c'est parce que nous refusons d'admettre cette évidence. Et vous, Jacques Attali, vous le savez comme moi. Il y a donc quatre manières d'en sortir. Une qui est la mauvaise, c'est celle qu'on applique (l'austérité). Qu'est-ce qui reste ? La guerre. Ni vous ni moi ne la souhaitons. Qu'est-ce qui nous reste ?» Attali : «L'inflation». Mélenchon : «C'est l'inflation qui m'intéresse.» Attali : «Alors, voyons, l'inflation, très bien, c'est une solution.» Mélenchon : «Vous préférez l'inflation ou la mort ? Je préfère l'inflation.» Attali : «Parfait» Mélenchon : «Chiffrez cette inflation. Menez le total des dettes européennes, monétisez par la Banque centrale européenne, combien d'inflation ? Quatre à cinq points. Et bien, vive les quatre à cinq points et rendez-nous notre boulot, permettez-nous de vivre. Arrêtez de nous faire payer une dette que personne ne remboursera jamais.» David Pujadas : «Possible ou impossible, Jacques Attali» Attali : «J'ai beaucoup écrit sur cette question…» Mélenchon : «J'ai raison ou j'ai tort ?»

Attali : «Vous avez raison à l'échelle européenne pas à l'échelle nationale… si vous faîtes ça en France (monétisation de la dette), vous condamnez la France à sortir de l'euro, ça ne marchera pas…Moi aussi, je suis favorable à un peu plus d'inflation mais faut avoir conscience de ce que ça signifie….

L'inflation, c'est un impôt sur les pauvres, sur les retraites des pauvres. Je dis que ça serait pire. C'est pour ça que l'inflation est bonne pour les jeunes et mauvaise pour les personnes de 40 ans parce qu'eux ont une épargne.

Dès que vous avez une épargne, l'inflation est mauvaise. C'est pour ça qu'aujourd'hui dans la société occidentale en général, qui est une société qui a vieilli, le pouvoir a été pris par les seniors de plus de 40 ans. Et c'est pour ça que l'inflation est impossible aujourd'hui.» Mélenchon : «allemand» Attali : «pas seulement allemand, mondialement, et au Japon en particulier.» Pujadas : «Jacques Attali, impossible mais souhaitable d'après vous cette politique de l'inflation ?» Attali : «A l'échelle européenne, c'est une politique tout à fait possible…. L'inflation est jouable qu'à l'échelle européenne.» Mélenchon : «Nous somme d'accord. Alors comment on peut s'y prendre ?» (…) Pujadas (au terme du débat) : «Jacques Attali, est-ce qu'on peut connaître votre méthode à vous, si vous en avez une, pour tenter d'y arriver. Puisque vous avez des objectifs communs.» Attali : «Je pense qu'il faut discuter très sévèrement avec les Allemands et proposer aux Allemands un plan très cohérent qui soit, un : se doter au niveau de l'eurozone d'un pouvoir fédéral ayant les moyens d'emprunter et on peut emprunter 1500 milliards pour investir demain matin. Cà on peut le proposer. Je pense que ça n'a pas de sens si on ne fait pas en même temps une avancée politique, et pour ça je propose de séparer le parlement en deux, un parlement à 27, il est à Bruxelles, il doit y avoir un parlement à 17.» Mélenchon : «Cà ne m'a pas l'air plus rapide que ma méthode, votre affaire. On peut emprunter 14 000 milliards d'euros parce que c'est le PIB annuel de l'Europe» Attali : «Mais ça c'est ce qu'on emprunte déjà par les nations, on ne peut pas le compter deux fois.» Mélenchon : «Les États-Unis d'Amérique, combien de fois ont-ils gagé leur PIB, M. Attali ?» Attali : «Exactement une fois, puisque la dette publique américaine est 100%, (Attali corrige) 110%, donc une seule fois.» Mélenchon : «C'est bien ce que je vous dis.» Attali : «Oui, mais nous, on l'a déjà fait au niveau des États.» Mélenchon : «Mais non, vous n'y êtes pas. L'organisme qui s'appelle l'Union européenne doit zéro euro. Donc vous transportez l'emprunt par l'Union européenne. Pour l'argent, il me suffit d'aller prendre n'importe laquelle des banques françaises et lui faire un emprunt forcé parce qu'elle emprunte un emprunt à zéro pour cent à la Banque centrale européenne. (…) Parce que sinon on pourrait emprunter autant que l'on voulait, et à 1%, et il ne l'a pas fait.» Pujadas : «Un dernier mot, Jacques Attali.» Attali : «Je voudrais seulement préciser que pour moi tout ce qui a été dit est inapplicable si ce n'est pas au moins à l'échelle européenne. Mais j'espère qu'on le fera à l'échelle européenne, mais à l'échelle nationale, ça nous conduira à la Corée du Nord.»

4. LE RAISONNEMENT DE JACQUES ATTALI ET JEAN-LUC MELENCHON SUR LA DETTE PUBLIQUE NE TIENT PAS LA ROUTE

Que peut-on dire de ce débat entre Jacques Attali et Jean-Luc Mélenchon ? Si on les écoute, puisque ce n'est pas possible à l'échelle nationale, mais possible à l'échelle européenne, et les deux participants sont d'accord, Jean-Luc Mélenchon propose de transporter l'emprunt à l'Union européenne, quelles conséquences vont-ils surgir ?

En supposant même, comme le dit Attali, que «l'eurozone se dote d'un pouvoir fédéral ayant les moyens d'emprunter et on peut emprunter 1500 milliards pour investir demain matin», ou comme le dit aussi Mélenchon, «l'Union européenne prise dans son ensemble est une entité supranationale qui n'est pas endettée», ce qui est pratiquement le même raisonnement sauf qu'il est énoncé autrement, les conséquences seraient terribles pour l'Europe, pour les États-Unis, et pour l'Occident tout entier.

Que se passerait-il passé sur le plan mondial, si ce raisonnement était appliqué par la Banque centrale européenne (BCE) ? Et donc des liquidités en euros massivement injectées dans l'économie de la zone euro. Une monétisation en quelque sorte progressive des dettes publiques des pays membres de la zone euro en fonction des besoins de leurs économies. Il est évident que si l'Europe émettait 1500 milliards d'euros du jour au lendemain ou même échelonné dans le temps, le premier couac : «la monnaie européenne va fortement se déprécier sur les marchés financiers». Que vont faire les États-Unis, le Royaume-Uni et le Japon lorsqu'ils verront leurs monnaies (dollar, livre sterling, yen) s'apprécier, entraînant de facto une perte de compétitivité dans les échanges commerciaux internationaux? La riposte est fatale. Ils injecteront massivement des liquidités pour dégonfler cette appréciation monétaire qui les désavantage dans le commerce mondial. La Chine dont le yuan est ancré au dollar, agirait de même. Elle injecterait plus de yuans.

Au bout du compte, cette masse de liquidités injectées par les grandes Banques centrales occidentales amènerait, et c'est ce qu'il faut souligner, «les excédents des pays émergents et des pays exportateurs de pétrole à exploser». Nous aurons alors la Chine qui va voir ses excédents commerciaux annuels bondir non pas à 500 milliards de dollars, mais peut-être à 800 milliards de dollars, ou plus en toutes monnaies internationales confondues. Emettre donc demain 1500 milliards d'euros qui seraient fatalement suivis par de fortes émissions monétaire américaine, britannique et japonaise, ne fera qu'augmenter les réserves de changes des pays émergents et exportateurs de pétrole.

Proposer un parlement de la zone euro ou créer un pouvoir fédéral en zone euro ne changerait rien à la donne sur le plan monétaire. Tout ce qu'il pourrait apporter une meilleure maîtrise budgétaire entre les pays membres de la zone euro, ce qui influerait positivement sur les déficits publics, et partiellement en politique monétaire. Et encore faudrait-il que ces pays membres aient à peu près la même compétitivité que l'Allemagne. Ou du moins s'en rapprochent. Le solde des dépenses et recettes publiques n'étant pas les mêmes. Donc, dans le fond, créer de l'argent à partir de rien, «sans valeur matérielle», aiderait certes l'Europe mais n'apporterait pas de compétitivité face aux pays émergents qui ont un formidable réservoir de main-d'œuvre à faible coût. Et surtout «il augmenterait les déséquilibres extérieurs qui seraient redoutables pour la zone euro par la suite». Pour preuve, les États-Unis qui ont un pouvoir fédéral, et de plus bénéficient du dollar qui est la monnaie de facturation du pétrole des pays d'OPEP et pour la plupart des matières premières, que n'ont ni la zone euro, ni le Royaume-Uni, ni le Japon, «ont des difficultés aujourd'hui avec leur principal créancier, la Chine».

Dotés d'un «droit seigneurial» écrasant et unique au monde, les États-Unis n'arrivent pas, malgré la reprise économique et la baisse du taux de chômage (divisé par deux entre 2010 et aujourd'hui, passant de 10% à 5,1%), à se libérer de l'emprise de la Chine. Malgré le pouvoir seigneurial américain, la Chine a accumulé près de 4000 milliards de dollars en 2014. Si l'Europe serait dotée d'un pouvoir fédéral et créerait 1500 milliards d'euros et qu'il faut multiplier au moins par deux puisque les États-Unis, le Royaume-Uni et le Japon feront de même, la Chine en 2017 aurait engrangé 6000 milliards de dollars, voire plus. L'Arabie saoudite 1200 milliards et plus, la Russie 700 milliards de dollars et plus, l'Algérie 250 milliards de dollars et plus. Et il y a un risque aussi que l'inflation bondisse, le monde retomberait-il dans l'inflation mondiale (à deux chiffres) dans les années 1970 ?

Le prix de pétrole exploserait, peut-être à 200 dollars le baril et plus. Les prix des matières premières suivraient. S'ensuivrait alors une formidable crise alimentaire dans le monde due à la hausse des prix de l'énergie et agricoles de base. Si, comme le dit Attali, «l'inflation n'est jouable qu'à l'échelle européenne», Mario Draghi comme Angela Merkel auraient été les premiers à la mettre en œuvre. Et on croit beaucoup que l'Allemagne cherche à défendre ses intérêts et qu'elle impose l'austérité aux autres membres de la zone euro, y compris en Allemagne où la pauvreté gagne un pays pourtant riche. Certes, il est vrai qu'elle cherche son intérêt, mais il y a aussi d'autres raisons, d'autres enjeux majeurs qui commandent l'austérité en Europe.

Il faut aussi dire que si la monnaie unique a été créée par la force des conjonctures, un pouvoir fédéral sera de même créé par la force des conjonctures. Ceci simplement pour montrer que toute organisation nouvelle naît des forces que font naître les conjonctures internationales. Et c'est la raison pour laquelle l'Europe n'est pas encore mûre pour un pouvoir fédéral et qu'elle se doit, sur les quatre cas, pour s'en sortir, énumérés par Jacques Attali et Jean-Luc Mélenchon, c'est-à-dire «par la guerre, par l'inflation, par rembourser en faisant une politique d'austérité, par la croissance», d'appliquer les deux derniers : REMBOURSER EN FAISANT UNE POLITIQUE D'AUSTERITE ET S'EFFORCER A LA CROISSANCE.

Les deux approches donc de Jacques Attali comme de Jean-Luc Mélenchon ne tiennent pas la route sur l'inflation à l'échelle européenne, ça ne marchera absolument pas et hypothèquera l'avenir de la zone euro et de l'Occident tout entier. On comprend dès lors que Jacques Attali comme Jean-Luc Mélenchon raisonnent essentiellement «Occident», comme s'il n'existait que l'Occident dans le monde. Et c'est là où se situe l'erreur dans leur raisonnement.

D'autre part, il n'y a pas de solution ni pour l'Europe ni pour les États-Unis ni pour l'Occident tout entier. Il faut se dire que les injections massives de liquidités en dollars par la Fed et qui ont duré plusieurs années depuis 2008 ont été un mal nécessaire. Il était urgent pour les États-Unis de «réamorcer la pompe», et la reprise s'est faite sur fond d'endettement. Cependant, l'Amérique ne pouvait créer «indéfiniment» des liquidités, car ses dettes, «l'Amérique doit les rembourser à ses créanciers».

Le plafond de la dette publique aux États-Unis est toujours relevé année après année par le Congrès pour répondre aux déficits publics. Et si, sur le plan intérieur, la dette publique américaine peut toujours être augmentée sans poser de problèmes majeurs, c'est parce que les titres d'Etat américains sont recherchés du fait de leur sécurité et leur très grande liquidité. Ce sont les titres les plus prisés par les Banques centrales du monde. Il reste cependant que l'Amérique, première puissance économique du monde, a un talon d'Achille : la «dette extérieure». Si cette dette grandit, qu'elle devienne difficilement soutenable, c'est-à-dire que le poids du service de la dette augmenterait, les États-Unis se retrouveraient à transférer une partie de leurs richesses aux pays du reste du monde. En d'autres termes, dépendre voire vendre progressivement une partie de leur patrimoine aux pays du reste du monde, avec les dollars qu'ils auront créés, ce qui mettra la superpuissance en danger. Si les États-Unis refuseraient d'honorer leur dette extérieure, ils perdraient la confiance du monde et la fin du dollar d'où l'Amérique tire sa puissance. Les autres grandes puissances monétaires, en l'occurrence la zone euro, «s'ils usaient sans frein de la planche à billet» se trouveraient dans la même situation. Le processus s'inverserait, et ce qui s'est passé pour le tiers-monde dans les années 1980 avec l'endettement -se rappeler la débâcle de l'Afrique, de l'Amérique du Sud, du bloc Est et de l'Union soviétique- s'appliquerait à l'Amérique…

5. CE QUE JEAN-LUC MELENCHON ET JACQUES ATTALI N'ONT PAS COMPTABILISE : LA DETTE EXTERIEURE NETTE DES ÉTATS-UNIS ET DE L'EUROPE

Regardons la position extérieure nette des États-Unis (PEN), c'est-à-dire sa dette extérieure nette vis-à-vis du reste du monde. En 1994, la PEN est pratiquement nulle, les actifs que les États-Unis possèdent sur le reste du monde s'équilibrent avec les engagements que l'Amérique a pris auprès du reste du monde. A partir de cette date, la PEN ne va pas cesser de se dégrader hormis en 1997 avec la crise asiatique où elle enregistre un bref rebond. En 1999, le PIB américain est de 9 661 M$. (1) La PEN passe à environ -10% du PIB, soit -966 M$. (5)

 A partir de 2001, la PEN va plonger et atteindre en 2002 environ -23% du PIB, soit -2524 M$. Le PIB en 2002 est de 10 978 M$. On remarque durant cette période que la dette extérieure nette a augmenté fortement suite à la politique expansive de la Fed à partir de janvier 2001 et les attentats du 11 septembre 2001.

A partir de 2003, la PEN s'améliore et atteint fin 2006 environ -9% du PIB, soit -1247 M$. Le PIB étant de 13 856 M$. La baisse de la dette extérieure nette se comprend du fait que la Fed a entamé la phase baissière du cycle (politique restrictive dès la mi-2004).

En 2008, avec l'éclatement de la crise financière en 2008, la PEN plonge et passe brusquement de -9% à -28%, soit -4100 M$. Le PIB en 2008 étant de 14 719 M$. La forte hausse de la dette extérieure nette des États-Unis s'explique du fait des fortes liquidités injectées dans le cadre des plans de sauvetage du système bancaire et de relance de l'économie américaine (QE1).

A partir de 2009, la PEN se redresse et passe à -17% fin 2010. La dette extérieure nette plonge de nouveau et passe à -28% du PIB, soit -4400 M$ fin 2011. Le PIB américain est de 15 518 M$ en 2011. La forte hausse de la dette extérieure nette est due essentiellement au nouveau programme «quantitative easing» (QE2) lancé par la Fed américaine fin 2010. Un programme de rachats de dettes d'environ 800 à 900 M$ pour empêcher un choc haussier des taux longs et aussi pour soutenir l'activité économique.

Après une courte stabilisation de la dette autour de -27% du PIB, la PEN de nouveau repart en hausse. De -27% environ fin 2012, elle passe à -35% du PIB en 2014. Elle se compte à environ -6100 M$, pour un PIB de 17 348 M$ en 2014. La dette extérieure nette représente le tiers du PIB américain. L'explication de la hausse de la dette extérieure nette américaine se trouve dans le nouveau programme «quantitative easing» (QE3) lancé par la Fed américaine fin 2012, que d'aucuns n'ont pas hésité à appeler «début d'apocalypse financière».

Ces QE américains dénommés «apocalypses financières» étaient nécessaires puisque ce sont eux et le programme twist (une opération stérilisée) qui ont permis à l'économie de sortir de la crise financière de 2008. Que l'on soit d'accord avec ces QE ou non, les faits sont là, la crise a duré dans le temps, et il n'empêche que la reprise économique est une réalité, ce qui a redonné plus de crédibilité à la Banque centrale américaine.

Cependant, ce qui ne pouvait manquer, c'est qu'en dopant l'économie américaine, la Fed se transformant (ou plutôt l'a toujours été) en «Banque centrale du monde» dopait, par ricochet, aussi les pays du reste du monde. D'abord les pays émergents et les pays exportateurs de pétrole «en leur permettant d'enregistrer des excédents commerciaux faramineux» et, par conséquent, «accumuler sans cesse des réserves de change». Un processus tout compte fait naturel. Et même l'Europe et le Japon ont tiré profit puisqu'ils ont aussi mené des programmes de rachats de dettes pour soutenir leurs économies. Processus qui a permis d'«équilibrer les formidables émissions monétaires américaines sur les marchés internationaux par les émissions monétaires de la zone euro, du Royaume-Uni et du Japon afin d'éviter que le dollar s'effondre suite aux fortes liquidités en dollars injectées sur les marchés». Et c'est ce pouvoir de duplication qui a permis la création du Fonds européen de stabilité financière (FESF), puis son remplacement par le Mécanisme européen de stabilité (MES) et récemment, en mars 2015, le lancement d'un QE en zone euro, comme ce fut aussi pour le Japon (abénomics) et le Royaume-Uni.

La zone euro est cependant moins endettée que les États-Unis. De nulle en 1998, la PEN de la zone euro a augmenté pour atteindre -5% du PIB en 2001, environ 350 milliards d'euros (M euro). La dette extérieure nette augmente ensuite pour atteindre -17% du PIB en 2009, environ 1400 Meuro. (5) L'augmentation de la dette extérieure nette de la zone euro est due à la forte hausse des cours des prix de pétrole durant les années 2000 et aussi aux placements effectués par les pays exportateurs de pétrole et la Chine qui ont cherché à diversifier leurs excédents commerciaux. Ce qui a fait que les non-résidents détenaient plus de titres en zone euro que les résidents euro à l'extérieur. D'autre part, la crise de 2008 a mis la BCE dans l'obligation de soutenir, par plusieurs programmes de rachats de dettes souveraines, l'activité économique en zone euro.

La mi-2009 avec la baisse des cours pétroliers, la PEN de la zone euro, après un rebond positif de 3 points du PIB, se stabilise à environ -13% du PIB jusqu'à la mi-2012. La dette se détériore ensuite d'un point et demi du PIB, suite à la forte hausse des cours pétroliers, aux placements des non-résidents et aux plans de soutien de la BCE à la zone euro. Au milieu de l'année 2014, la dette extérieure nette se chiffre à -14,5%. (5)

A suivre

*Auteur et chercheur spécialisé en économie mondiale.

Notes :

1. États-Unis, Chine, Russie, Japon. Balance des paiements courants-Déficit/surplus public-Dette publique-taux de chômage-Réserves de change-Taux de chômage-PIB en milliards de dollars

http://data.lesechos.fr/pays-indicateur/etats-unis/balance-des-paiements-courants.html

http://data.lesechos.fr/pays-indicateur/etats-unis/deficitsurplus-public.html

http://data.lesechos.fr/pays-indicateur/etats-unis/dette-publique.html

http://data.lesechos.fr/pays-indicateur/chine/reserves-de-change.html

http://data.lesechos.fr/pays-indicateur/russie/reserves-de-change.html

http://data.lesechos.fr/pays-indicateur/etats-unis/taux-de-chomage.html

http://data.lesechos.fr/pays-indicateur/etats-unis/pib.html

http://data.lesechos.fr/pays-indicateur/japon/dette-publique.html

2. La croissance chinoise au plus bas depuis 13 ans. 18 janvier 2013 http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2013/01/18/20002-20130118ARTFIG00299-la-croissance-chinoise-au-plus-bas-depuis-13-ans.php