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Pourquoi la baisse du pétrole n'est pas finie ? Pourquoi les prix bas du pétrole s'installent dans la durée ? Et l'Algérie, quelle perspective ?

par Medjdoub Hamed*



3ème partie

L'envol de l'islamisme en Iran va changer le cours de l'histoire dès le début des années 1980. «Ce qui a été programmé pour l'Iran, avec l'avènement de l'islamisme, se révèle un demi-échec.» Une tension internationale survient en novembre 1979 entre l'Iran et les États-Unis lors de la prise d'otages par des étudiants iraniens dans l'ambassade américaine à Téhéran. Cet épisode amène une guerre entre l'Iran à l'Irak qui durera huit ans (1979-1988). A peu près à cette même date, l'URSS envahit l'Afghanistan. La guerre durera près de dix ans (1979-1989). L'échec de l'Armée rouge, deuxième armée du monde, en Afghanistan, participera indirectement à la ruine de l'URSS et à la chute du Mur de Berlin. Quant au monde musulman, il se referme sur lui-même. Ce n'est plus Israël qui est au devant de la scène mondiale, mais les guerres dans le monde arabo-musulman et la montée en puissance de l'islamisme qui rebattent les cartes de la région la plus riche en pétrole du monde.

L'Irak et l'Iran, devenus de grandes puissances militaires dans la région, ne pouvaient laisser indifférente la première puissance du monde. D'autant plus que l'Union soviétique était en plein désastre économique et financier, et le Mur de Berlin est tombé en novembre 1989.

Ce rappel d'évènements est simplement pour dire que la voie est libre pour les États-Unis de s'impliquer militairement dans la région d'autant plus que l'URSS est sur le point de s'effondrer. A l'occasion de l'annexion du Koweït, dans une coalition dans une guerre contre l'Irak, les États-Unis entrent en guerre en 1991.

Une nouvelle histoire s'ouvre pour l'humanité, pour la première fois «sans guerre froide».

DU GRENIER DE BLE DES ROIS DU MOYEN-ÂGE AU STOCK D'OR DE FORT KNOX (USA)

Pour comprendre ce tournant du monde, il faudrait préalablement saisir pourquoi la région la plus riche du monde en pétrole est vitale pour les États-Unis. Pourquoi la domination du monde par les États-Unis passe par le pétrole ? Et ce n'est qu'avec ce préalable que l'on peut comprendre les raisons qui obligent les États-Unis de ne laisser en aucun cas les nouvelles puissances régionales, l'Irak et l'Iran, remettre en question leur hégémonie sur la région. Pour cela, il faut encore expliciter le «droit de seigneuriage» des États-Unis.

N'avons-nous pas dit que les rois au Moyen-Âge avaient deux possibilités pour financer les dépenses de leur royaume : la fiscalisation et la «frappe de monnaie». On avait dit que les rois disposaient aussi de greniers dans leurs royaumes où sont entreposés tous les blés cultivés par leurs paysans. Le blé, denrée vitale pour les populations, les services des rois administrent leur vente entre les habitants de leurs royaumes.

Pour éviter en période de disettes ou de famines (manque de grains) des troubles (émeutes) dans les royaumes, les représentants des pouvoirs royaux prennent les mesures classiques pour assurer un approvisionnement équitable à la population. Cependant, en cas de dépenses trop fortes causées par le train de vie de la cour royale, des conflits armés avec les royaumes voisins, etc., et qui sont insuffisamment couvertes par les recettes d'impôts déjà trop forts, le roi est poussé à user de la «frappe de monnaie» pour financer les déficits budgétaires. Ce procédé rendu nécessaire pour financer les dépenses royales (cour, troupes, armements, etc.) tente d'éviter les révoltes populaires contre l'impôt. Le souverain, en augmentant la frappe de la monnaie et en faisant payer plus cher le prix du blé, prélève en fait un impôt puisqu'il taxe plus cher le prix du blé. Le surplus de monnaie créé se loge dans les prix du blé et s'étend aux autres produits. Si, sans vraiment le savoir, les paysans paient en fait une dîme, un «impôt déguisé», le roi, par ce surplus de monnaie créée, peut alors financer ses découverts. Et cela relève comme on l'a dit du «droit de seigneuriage du roi».

Parlons maintenant de l'accord monétaire international mis en œuvre par la Conférence de Bretton Woods (44 pays signataires), en 1944 ? Que se passe-t-il avec ce système qui, en 1971, a été suspendu par le président Nixon (15 août), et mis fin définitivement à la Conférence de la Jamaïque (1976). N'y a-t-il pas une similarité entre le grenier de blé du roi et le plus grand stock d'or du monde détenu au Fort Knox, aux États-Unis ? 2/3 des réserves mondiales d'or sont détenues par les Américains.

Le Gold-Exchange Standard de Bretton Woods reposait sur une seule monnaie, le dollar américain, et toutes les monnaies internationales (européennes et japonaise) étaient définies en dollar et seul le dollar est défini en or. Et le rattachement du dollar à l'or, sur la base de 35 dollars l'once, suppose que les États-Unis respecteront la valeur «réelle» de leur monnaie. Et justement, les États-Unis n'ont pas respecté le deal conclu avec les signataires de l'accord de Bretton Woods. Ils ont massivement usé de la «frappe de monnaie» comme les rois du Moyen-Âge. Le grenier de blé du roi s'assimilait au stock d'or entreposé à Fort Knox, aux États-Unis.

Mais les États-Unis ont-ils opéré comme les rois du Moyen-Âge, i.e. vendu leur «blé», leur or à un prix plus cher aux citoyens américains ? Au contraire, les autorités décrètent en 1933 l'interdiction aux Américains de détenir de l'or (sauf les bijoux et des pièces d'or à des fins de collection) sous peine de prison et d'amende. La loi (Executive Order 6102, 1933) sur l'or n'a été levée qu'en 1975.

Les États-Unis n'ont pas opéré comme les rois. Bien au contraire, en créant plus de dollars qu'ils n'en détiennent, et en finançant leurs déficits commerciaux, ils ont importés plus de richesses du reste du monde qu'ils n'en ont droit. «Le droit de seigneuriage des États-Unis a donc enrichi l'Amérique et ses citoyens.» Mais est-il négatif pour le reste du monde ? «Ne les a-t-il pas enrichis aussi ?» N'a-t-il pas permis à l'Europe de se reconstruire et de s'affirmer de nouveau dans le commerce mondial ? «Le Japon, en ruine, nucléarisé, occupé par une puissance étrangère, est devenu, au début des années 1970, la deuxième économie mondiale.» Les dragons asiatiques puis les tigres asiatiques ne le sont devenus que grâce à ce processus dû au «droit de seigneuriage» des États-Unis. Les autres pays du reste du monde sortis de la colonisation ont eu un coup de pouce dans leurs exportations vers l'Occident, et ont donc profité des dollars qui représentaient plus de 95% dans les transactions commerciales internationales, dans les années 1950, 1960.

Le monde, il faut le reconnaître, doit son développement au dollar, et à ce fameux droit de seigneuriage, un droit de prélèvement de richesses par les Américains, «parce qu'ils sont devenus le moteur du monde». Evidemment le système a des limites. L'Europe qui s'est reconstruite et qui a recommencé à peser dans le commerce mondial et dont les monnaies sont redevenues convertibles et compétitives ne l'a plus entendue de cette oreille. Dans ses relations commerciales avec les États-Unis, elle s'est sentie «abusée» par ces payements en dollars qui ne sont plus adossés au stock d'or détenu à Fort Knox. Les États-Unis, ayant perdu une partie importante d'or avec les pays d'Europe et qui a servi d'ailleurs à asseoir la convertibilité de leurs monnaies, devaient désormais compter avec les nouvelles monnaies européennes sur les marchés.

Evidemment, la revendication de l'Europe qui a demandé à l'Amérique la conversion de ses dollars est toute légitime. Il n'était plus question pour l'Europe d'exporter ses richesses vers les États-Unis contre des dollars qui ne valaient rien, puisque les États-Unis ne pouvaient plus les convertir en or. La baisse du stock d'or était telle qu'elle interdisait aux autorités américaines d'y puiser. Nous connaissons la suite. Interdiction unilatérale de convertir les dollars détenus dans le monde en 1971, alors que l'Europe et le Japon en détenaient des montants considérables. Le grenier de «blé (d'or)» de Fort Knox atteignait ses limites. Il ne restait plus aux États-Unis que d'arrêter de créer de la «monnaie-dollar» pour financer ses déficits et augmenter les impôts. Est-ce supportable pour le reste du monde, y compris pour l'Europe et le Japon de se «priver du moteur américain» ? C'est tout simplement mener l'économie mondiale droit dans le mur.

DU «GRENIER D'OR» DE FORT KNOX (USA) AU «GRENIER DE PETROLE» DU MOYEN-ORIENT

Mais alors, si le dollar n'est plus convertible en or (fin du Gold-Exchange Standard), comment va s'opérer le financement du monde ? S'il sera mis fin aux déficits américains, les pays du reste du monde vont en pâtir. Et ce ne sont pas seulement les pays en développement, qui n'ont pas de monnaies convertibles, mais toute l'économie mondiale, y compris les États-Unis et l'Europe. Le monde est désormais «économiquement mondialisé», a fortiori les grandes économies telles les économies occidentales.

Mais alors d'où va venir l'«êuréka» ? Il viendra de l'entente de l'Amérique avec les monarchies du Golfe, en particulier leur chef de file, l'Arabie saoudite. Précisément, Henri Kissinger réussit un immense exploit dans l'histoire économique de l'humanité. Il mettra le «grenier de l'or noir du Moyen-Orient» au profit du dollar américain pour permettre aux États-Unis de garder la suprématie dans le commerce mondial.

«Mais comment va s'opérer le lien du dollar avec le grenier de pétrole du Moyen-Orient ?» Est-ce simplement de facturer les exportations pétrolières des pays arabo-musulmans en dollar américain ? Il est évident que si les exportations des pays de l'OPEP (qui sont tous concernés par l'accord Kissinger-Arabie saoudite) et que les pays consommateurs (Europe, Japon, pays asiatiques…) achètent les dollars issus de la création monétaire ex nihilo par les États-Unis (pour financer leurs déficits), et que ces mêmes dollars, objet des transactions pétrolières internationales, retournent totalement ou en grande partie sur les marchés, i.e. à travers les importations des pays exportateurs arabes auprès de l'Europe pour les régler (après conversion des dollars) en francs, deutschemarks, lire, livre, etc., (aujourd'hui en euros), et que leurs excédents commerciaux soient indistinctement placés entre les pays occidentaux, il est évident que le «grenier de pétrole du Moyen-Orient» aurait peu d'impact ou pas du tout sur le «droit de seigneuriage» des États-Unis. Les déficits américains ne pourront pas être financés par le reste du monde, puisque tous les dollars reviennent sur les marchés qui ne feront que déprécier la monnaie américaine. Telle situation serait identique qu'en 1971, après la fin de la convertibilité du dollar en or. «Et le monde entier serait privé d'un moteur qui fait fonctionner l'économie mondiale.» Donc une dépression économique en perspective pour l'ensemble du monde.

La condition sine qua non pour que le dispositif pensé par l'entente Kissinger-Arabie saoudite fonctionne est que les excédents pétroliers des pays arabo-musulmans retournent massivement aux États-Unis pour se placer en bons de Trésor et autres obligations dans le but d'éviter le retour massif des dollars sur les marchés, ce qui ne ferait que déprécier la monnaie américaine face aux monnaies européennes et annihilerait tout soutien monétaire à l'économie américaine. Face à la spirale dépréciative du dollar, les États-Unis seraient forcés de mettre fin à la monétisation de leurs déficits (planche à billet).

«On comprend dès lors pourquoi les placements des dollars arabes, iraniens ou autres de l'OPEP revêtent une importance capitale non seulement pour les États-Unis mais pour l'ensemble du monde. Et même si les intérêts des placements arabes sont très bas». Evidemment, les pays arabes sont largement compensés puisqu'ils gagnent beaucoup en dollars par la hausse des prix du pétrole. Surtout lorsque les États-Unis enregistrent des déficits importants en période de guerre, ou de crise économique. La «guerre froide» dans des programmes de recherche spatiale, la guerre des étoiles etc., a été un formidable stimulant dans l'expansion monétaire américaine, excepté la période du contrechoc pétrolier au cours duquel l'endettement des années 1980 a annihilé le dopage monétaire par l'Amérique. Et c'est d'ailleurs au cours de cette période que les États Unis se sont tournés vers l'Asie, et la Chine en particulier, un territoire pour ainsi dire vierge pour ses investissements.

Que peut-on dire de ce processus ? Le paradoxe que l'on constate ici dans ce processus qui a débuté depuis la fin du Deuxième Conflit mondial est qu'il n'y a pas d'issue, et tous les pays du monde ne peuvent que s'aligner sur le dollar américain. Et c'est dans leur intérêt et de l'économie mondiale. Quand bien même l'on soit contre le dollar parce qu'il prélève des richesses par le seul effet de création monétaire sans contreparties physiques, et cette contrepartie à laquelle est adossé le dollar ne se trouve pas aux États-Unis mais à l'autre bout du globe, au Moyen-Orient, c'est parce que c'est ainsi. Ce sont «des forces historiques qui ont placé la superpuissance américaine monétairement au chevet du monde». Comme d'ailleurs les pays arabo-musulmans de bénéficier de ce «grenier de pétrole du monde».

Et celui-ci a une «double fonction en tant que générateur d'énergie fossile nécessaire à l'industrie mondiale et en tant que base monétaire aux mains de l'Occident pour financer le reste du monde».

LES ÉTATS-UNIS CHERCHENT A LIMITER LA PUISSANCE ECONOMIQUE DE LA CHINE

La Chine, depuis au moins deux décennies, et le Japon depuis plus de cinq décennies, placent leurs excédents en Occident, surtout aux États-Unis. Précisément pour que l'Occident consomme plus et s'endette forcément plus, et leur endettement n'a pas beaucoup d'importance puisqu'il est libellé en leurs monnaies, du moins tant qu'il ne dépasse pas une certaine ligne qui reste à déterminer.

Par ce processus, la Chine voit son économie dopée, elle exporte vers l'Occident et ne cesse d'enregistrer des excédents commerciaux, et d'accumuler des réserves de changes. Celles-ci permettent à la Chine d'investir, de créer plus d'emplois, d'élever le niveau de vie de ses citoyens, et placer ses excédents de nouveau en Occident.

Ce système a déjà existé lors de la reconstruction de l'Europe après la guerre. Relié par un système de taux de change fixes, les pays européens ont procédé à leur remise à niveau et retrouvé leur compétitivité dans le commerce mondial grâce aux investissements américains, à la sous-évaluation de leurs monnaies et au faible coût de la main-d'œuvre. C'est pratiquement ce qui se passe aujourd'hui. Le même processus recommence avec les pays asiatiques, au premier rang desquels la Chine qui a pris la place de l'Europe. Les États-Unis toujours au cœur du système monétaire international, la Chine, depuis les années 1980, maintient son taux de change du yuan fixe, sous-évalué et ancré au dollar, et profite du marché américain. Ce qui lui a valu d'être propulsée, après trois décennies, deuxième puissance économique mondiale, en 2010. Ce système est qualifié par les économistes de «Bretton Woods II».

Précisément, «les États-Unis cherchent à limiter la puissance économique de la Chine». Ce qui signifie en clair «qu'ils veulent moins nourrir les pays du reste du monde dont la Chine qui, par leurs déficits, risque demain de les surpasser». Et ce changement d'attitude est perçu dans la crise pétrolière qui a débuté à l'été 2014. On peut le constater dans l'évolution des prix du pétrole et des déficits budgétaires et courants américains (jumeaux) entre 2002 et 2014.

- En 2002, déficit budgétaire 254 milliards de dollars et déficit courant 474 milliards de dollars. Prix du pétrole fluctuant autour de 30 dollars le baril.

- En 2006, déficit budgétaire 247,7 milliards de dollars et déficit courant 856,7 milliards de dollars. Prix du pétrole fluctuant autour de 70 dollars le baril.

- En 2013, déficit budgétaire 688 milliards de dollars et déficit courant 385 milliards de dollars. Prix du pétrole fluctuant autour de 110 dollars le baril.

- En 2014, déficit budgétaire 487 milliards de dollars, et déficit courant 400 milliards de dollars. Prix du pétrole fluctuant autour de 50 dollars le baril à la fin de l'année. La baisse du prix du pétrole se poursuit en 2015.

A suivre

*Auteur et chercheur indépendant en économie mondiale, relations internationales et prospective