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Pourquoi la baisse du pétrole n'est pas finie ? Pourquoi les prix bas du pétrole s'installent dans la durée ? Et l'Algérie, quelle perspective ?

par Medjdoub Hamed*



2ère partie

Et ni les États Unis ni les pays d'Europe n'accepteraient une telle situation qui, on le pense bien, est négative pour leurs économies. Elle les affaiblirait. Mais alors d'où va venir la solution, le «eurêka» pour les pays du tiers-monde ?

Il viendra justement du conflit d'hégémonie mondiale qui oppose les États Unis à l'Union soviétique ! C'est précisément cette «course contre la montre dans la recherche et la conquête spatiale (création de la NASA), la création d'arsenaux de dizaines de milliers de missiles balistiques nucléaires, d'armements toujours plus performants, de grands projets dans l'industrie d'armements, des besoins financiers pour la projection d'une multitude de bases militaires dans le monde, qui vont amener la superpuissance face à l'URSS à enregistrer des déficits colossaux et permettront aux pays du reste du monde de s'assurer des excédents commerciaux, et donc des réserves de change suffisantes pour édifier progressivement leurs nations».

Une relation de cause à effet induite directement de l'ordre programmé de la marche du monde par la «main invisible». «La guerre froide a joué un rôle salutaire dans la construction du monde.» Et ces réserves de change ont joué dans la construction de plus d'hôpitaux, plus d'écoles, plus d'universités, de centrales électriques, etc. Et l'Occident en a aussi profité puisque les pays du reste du monde ont constitué un formidable gisement pour ses exportations et donc dopé la croissance et l'emploi dans les économies avancées.

L'EUROPE S'OPPOSE AU «DROIT SEIGNEURIAL» DES ÉTATS-UNIS

Que peut-on encore dire de ce processus basé sur les déficits américains, qui est vital pour le reste du monde, y compris pour l'Europe ? N'avons-nous pas dit que le seigneur ou le roi au Moyen-Âge avait deux possibilités pour financer les dépenses de son royaume. La fiscalisation et l'«excès de frappe de monnaie». Pour éviter qu'une forte fiscalisation crée des troubles, le souverain augmente la frappe de la monnaie. Ce surplus de monnaie va se loger dans les prix. Le blé d'abord, ensuite sur les autres produits du royaume. Les paysans, par cette hausse des prix, s'appauvrissent. Sans le savoir, les paysans paient en fait un «impôt déguisé», et qui relève de la frappe de monnaie, c'est-à-dire du «droit de seigneuriage du roi».

Dans le contexte des États-Unis qui lient la frappe du dollar au reste du monde, augmenter les impôts en Amérique au lieu et place de l'excès de monnaie créerait une contraction de la consommation américaine, et entraînerait un ralentissement de l'industrie américaine. Ce qui aura une conséquence directe sur le solde de la balance commerciale des États-Unis avec le reste du monde. «Une diminution des déficits commerciaux américains se traduirait mécaniquement par une diminution d'excédents commerciaux pour le reste du monde, et donc moins de réserve de change». Y compris pour l'Europe. Donc, le «droit de seigneuriage» des États-Unis a un effet «salutaire» pour l'économie mondiale, et pour les pays nouvellement indépendants.

De plus, les émissions monétaires américaines avaient pour contreparties physiques non seulement les transactions internationales mais aussi les réserves de change et l'or gagné par le reste du monde. Pour beaucoup de pays d'Afrique, d'Asie, y compris des pays d'Europe, les réserves de change ainsi que l'or qu'ils détenaient restaient entreposés aux États-Unis par sécurité et par rentabilité. Souvent sur des conseils discrétionnaires des grandes institutions monétaires internationales (FMI, Banque mondiale, BRI…). Ces pays payaient cette sécurisation de leur stock d'or.

De même, les réserves de change des pays d'Afrique étaient placées en bons de Trésor américain qui rapportaient un intérêt. Même avec un intérêt minime, ces placements évitaient à ces pays, le plus souvent en crise politique, ou faisant objet de coups d'Etat, que les gouvernants déchus ou menacés vident les caisses de l'Etat et fuient avec l'or et les dollars de leurs peuples.

Cette situation que l'on peut dire «vertueuse» a permis ce qu'on appelle les «Trente Glorieuses» pour l'ensemble du monde. Mais dès les années 1960, la situation financière et monétaire internationale va se détériorer pour des raisons monétaires. Les États-Unis vont abuser du «droit de seigneuriage» vis-à-vis du reste du monde. En guerre au Vietnam, les dépenses militaires couplées à la consommation interne, aux armements, les aides aux alliés, etc., ont entraîné un recours forcé à la «frappe de monnaie» (planche à billet) au point que les pays d'Europe ont commencé à remettre en question le système financier international basé sur le dollar-or. Les pays européens ont massivement demandé la conversion de leurs masses monétaires de dollars en or.

La suite de l'histoire financière et monétaire est connue. Les États-Unis suspendent la convertibilité du dollar en or le 15 août 1971. Après le refus des Européens d'accepter les dollars, et faute d'un changement d'attitude des États-Unis pour dévaluer et arrêter les émissions monétaires sans contreparties-or, toutes les puissances occidentales optent pour un flottement généralisé. C'est la fin de Bretton Woods. En effet, le 18 décembre 1971, la conférence de Washington au Smithsonian Institute signe la fin du système monétaire international défini en 1944 à Bretton Woods, aux Etats-Unis. Ce système qui a repris les clauses de la Conférence de Gênes de 1922, mais amendées, était basé sur la convertibilité unique du dollar en or, devenue monnaie centrale du système monétaire international (SMI), en attendant la convertibilité des monnaies européennes. La fixité des taux de change sur le dollar et la solidarité entre les signataires de la Conférence de 1944 a sauté.

Malgré des dispositifs (serpent monétaire, etc.) mis par les grandes puissances pour éviter des dérapages sur le plan monétaire, la situation monétaire internationale est restée très instable dans les années 1970. Les États-Unis comme les pays européens ont usé massivement à la «frappe de monnaie». Ce refus européen a permis finalement, à travers le flottement des monnaies sur les marchés, un «partage occidental du droit seigneurial». L'Europe comme les États-Unis ont tous deux un «droit seigneurial» monétaire sur le reste du monde. L'inconvénient est que cette dualité monétaire a provoqué une forte inflation en Occident, entraînant une hausse des prix généralisés des matières premières, de l'énergie et des produits manufacturés et industriels dans le monde.

L'absence d'accords réels susceptibles de mettre fin à cette spirale inflationniste faisait présager de risques graves pour l'économie mondiale. «Les pays du reste du monde ont de leur côté tellement profité de prêts bonifiés par les banques occidentales qu'ils ne pouvaient assécher à eux seuls la manne monétaire créée ex nihilo» et allant toujours en grandissant par le seul fait de désaccord entre l'Europe et les États-Unis. Ni d'ailleurs le prix du pétrole ne cessaient d'augmenter même entre les deux chocs pétroliers pour absorber les masses de dollars émises par la Réserve fédérale durant les années 1970 et auxquelles les pays européens répondaient par duplication, en injectant massivement des francs, livres sterling, deutschemarks, lires italiennes, couronnes autrichiennes, suédoises, pésétas, florins, et autres monnaies occidentales. Les monnaies européennes étant ancrées au dollar américain dans une marge de plus ou moins 2,25% puis portée à 15%. Les monnaies fluctuant entre elles dans ces marges et autour du dollar.

Cependant, ce qui différenciait la puissance du dollar par rapport aux monnaies européennes, c'est le libellé monétaire du pétrole en dollar, dont les États-Unis profitaient et leur permettait d'importer le pétrole en dollar, leur monnaie, alors que les pays d'Europe étaient astreints d'acheter des dollars américains pour importer leur pétrole. Ce qui permettait aux États-Unis de financer leurs déficits commerciaux malgré le refus européen.

LES PREMIERS CRAQUEMENTS DE L'ORDRE ECONOMIQUE MONDIAL

En Asie, cinq pays vont bénéficier du soutien américain après le Deuxième Conflit mondial. Le Japon, ruiné après sa capitulation, mais dès la guerre de Corée (1950-1953), va bénéficier d'une aide massive américaine. De même pour les deux autres alliés, la Corée du Sud et Taïwan. Les résultats sont surprenants. Le Japon, dès le début des années 1970, devient la deuxième puissance économique du monde (miracle japonais).

La Corée du Sud, qui était encore un pays du tiers-monde dans les années 1950, devient un pays émergent dès le début des années 1980, puis sort du lot des pays émergents dans les années 1990 et devient un pays développé. Il en va de même pour Taïwan, Hong Kong et Singapour.

Les quatre dragons et le Japon constitueront le peloton de tête des Nouveaux pays industriels asiatiques d'Asie (NPIA). Ils seront rejoints par les tigres asiatiques (Thaïlande, Malaisie, Indonésie, Vietnam et Philippines). Et enfin par la Chine dans les années 2000.

Il est évident qu'une pareille configuration mondiale ne laisse aucune illusion à l'Occident. De plus en plus distancé sur le plan économique mondial par le Japon et les quatre dragons asiatiques à la fin des années 1970, il était visible qu'une nouvelle architecture mondiale était en cours de réalisation d'autant plus que ce nouveau pôle asiatique faisait tâche d'huile sur tout le continent asiatique. Alors que l'Occident, accroché à sa puissance monétaire et dans une guerre interne de monnaies, non seulement faisait la part belle aux nouveaux pays industrialisés et aux pays du reste du monde «bien nantis financièrement grâce à l'Occident», participait aussi par ses importations «à conforter ces pays dans leur puissance économique», mais était confronté à une spirale inflationniste qui risquait d'emporter le système financier mondial.

C'est ainsi que Paul Volcker, gouverneur de la Réserve fédérale américaine (Fed), avec l'appui du comité monétaire (FOMC), fit monter en 1979 le taux d'intérêt directeur (court) de la Fed de 10% à 20%. C'est une surprise générale et totale pour le monde. Cette hausse du taux d'intérêt fit l'effet d'une explosion d'une méga-bombe thermonucléaire monétaire au niveau mondial. Ceci dit par métaphore. Du jour au lendemain, tous les pays du monde excepté de rares pays dont l'Europe, la Chine, peu endettés et les NPIA, alliés à l'Amérique, se retrouvent brusquement endettés. L'aspiration des liquidités mondiales par les États-Unis suite à la hausse du taux d'intérêt directeur et la raréfaction des crédits et la diminution de la création monétaire par la Fed a créé un formidable goulot d'étranglement dans les échanges financiers internationaux.

L'Amérique, dans sa lutte contre l'inflation, a en fait refusé d'utiliser plus que nécessaire son «droit de seigneuriage» pour enrichir le reste du monde. Elle a compris que si elle finançait ses déficits extérieurs par la «planche à billet», «les gagnants ne seront pas l'Amérique mais le reste du monde».

Aussi, les pays du reste du monde qui ont profité à la manne financière des années 1970, par des emprunts contractés dans les banques occidentales avec des taux d'intérêt pour la plupart «variables», se sont trouvés pris dans la nasse de l'endettement, qui fit des ravages dans le monde. Les continents africains, sud-américains et le monde arabe ont particulièrement souffert. Quant au bloc socialiste (Europe de l'Est et URSS), endetté et étranglé financièrement, il subit un véritable désastre économique.

Pourquoi ce retournement de situation non attendu ? La seule réponse est que la marche de l'humanité s'accélérait. Ce que Schumpeter appelait la «destruction créatrice», ou Adam Smith la «main invisible», était à l'œuvre. Les craquements en Afrique, en Amérique du Sud, dans le monde arabe, et surtout dans les pays d'Europe de l'Est et en URSS ont été particulièrement violents. La tourmente financière et monétaire des années 1980 a emporté les dictatures sud-américaines, et fit disparaître le bloc Est et l'Union soviétique. Mais le processus n'est pas terminé. Le «droit de seigneuriage» de l'Occident qui a provoqué l'endettement et un ralentissement économique mondial dans les années 1980 est toujours là.

L'ENTREE EN GUERRE DES ÉTATS-UNIS AU MOYEN-ORIENT. UNE GUERRE «SANS GUERRE FROIDE»

L'Occident a subi lui aussi le retour de manivelle de l'endettement mondial. D'abord, le Japon, devenu malgré lui un modèle pour les pays asiatiques, s'est trouvé à délocaliser ses entreprises non rentables dans les pays voisins, comme l'ont fait à sa suite les dragons asiatiques. En fait un phénomène naturel lorsque les compétiteurs sont plus nombreux.

Tout pays qui devient compétitif et dont le niveau de vie de sa population augmente se trouve astreint, pour maintenir sa compétitivité dans le commerce mondial, à délocaliser les activités devenues non rentables par le coût de sa main-d'œuvre devenue plus chère. Donc délocaliser des entreprises à forte intensité de main-d'œuvre, créer des joint-ventures avec d'autres pays, permet au pays qui délocalise de profiter du bas coût de la main-d'œuvre, de s'aménager des débouchés pour sa production et de partager les bénéfices avec ces pays.

Mais cette délocalisation entraîne inévitablement un transfert de technologie, une mise en commun des finances et du savoir, donc forcément un pas vers le rattrapage. Ce qui nous fait dire que ce qui a permis la montée en puissance du Japon et des dragons asiatiques va forcément s'appliquer aux autres pays d'Asie, notamment la Chine qui a pris son envol avec son nouveau timonier Deng Xiaoping. L'envol concernait aussi Amérique du Sud.

Toute évolution donc n'est qu'une question de temps. Si cette synergie n'a pas touché les pays arabes et l'Afrique, c'est qu'ils en sont éloignés sur nombre de critères et surtout ne disposent pas d'un pôle proche de puissance technologique comme le fut le Japon en Asie. D'autre part, empêtrés de contradictions presque insurmontables et convoités pour leurs richesses minières et pétrolières, les pays arabes et d'Afrique sont devenus un grand enjeu pour les grandes puissances. Mais toute situation est appelée inéluctablement à changer, comme la conjoncture historique actuelle qui est appelée à changer.

Aussin peut-on dire que des changements formidables dans le monde se sont déjà opérés. L'URSS n'existe plus. Emportée par une crise économique majeure, son rôle historique a cessé. Le monde n'a plus besoin du contrepoids de l'Union soviétique face à la puissance militaire américaine. Ce sont désormais les dysfonctionnements financiers et monétaires et leur impact sur l'économie mondiale qui vont ébranler l'architecture mondiale.

Le monde occidental se trouve à la croisée des chemins, avec la fin de la guerre froide. L'Asie monte en puissance et est déjà compétitive dans le commerce mondial. Paul Volcker, qui a augmenté drastiquement le taux d'intérêt court américain, a été obligé de réduire le taux directeur de la Fed. La raréfaction des crédits et la hausse drastique du taux d'intérêt de la Fed ont provoqué aux États-Unis la plus grave récession économique de leur histoire après celle de 1929. Le taux de chômage américain est passé de 5,5 % en 1979 à près de 11%, en 1982.

Ce qui est paradoxal dans la politique monétaire, une fois expansive, une fois restrictive, évoluant de manière cyclique, c'est cette ambivalence entre une Amérique consciente des inconvénients du «droit de seigneuriage» et une Amérique qui ne peut se défaire de ce «privilège exorbitant» qui lui permet de financer ses déficits par la «planche à billet».

Sans se soucier des effets négatifs qui accompagnent ce privilège régalien sur le reste du monde, elle détend son taux d'intérêt directeur dans une phase d'expansion monétaire, puis remonte son taux dans la phase de restriction monétaire. Et le monde est confronté à ces cycles qui se répètent et qui marquent positivement ou négativement l'économie mondiale.

D'autre part, on ne peut oublier la situation au Moyen-Orient à la fin des années 1970 qui était préoccupante. Depuis sa débâcle au Vietnam, l'URSS se rapproche de plus en plus du Moyen-Orient où se trouvent les plus grands gisements de pétrole du monde. En plus du problème palestinien et Israël, il y avait l'Iran. Le shah d'Iran, bénéficiant des hauts cours du pétrole, cherchait à moderniser son pays. Il achète à la France cinq centrales nucléaires. Dans cette commande, tout était dit pour l'avenir du souverain iranien. Il était clair que l'Occident ne pouvait permettre à l'Iran de maîtriser le processus nucléaire. Les centrales iraniennes ne verront jamais le jour, le sort du shah était déjà scellé. La révolution iranienne islamique programmée dans les officines occidentales mettra un coup d'arrêt au programme nucléaire et créera un grave contentieux avec la France (Eurodif).

A suivre

*Auteur et chercheur indépendant en économie mondiale, relations internationales et prospective