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Grèce européenne dans une Europe allemande

par Abdelhak Benelhadj



Stupeur : le gouvernement de « gauche radicale » a fini par accepter un programme d'austérité encore plus dur que celui qu'il a refusé le 26 juin.

2ème partie

UN «GREXIT» EST IMPOSSIBLE

Une première question concerne la position et les objectifs de l'Allemagne. Il s'agit de se demander si l'hypothèse agitée concernant la sortie de la Grèce de l'Euroland était un objectif tactique (pour peser dans les pourparlers) ou un objectif stratégique qui pourrait aller jusqu'à remodeler le paysage économique et politique européen. Il y a des arguments en faveur des deux thèses. Parce qu'il y a des Allemands en faveur des deux scénarios.

Dès le départ, la sortie de la Grèce n'était pas envisageable. Cette décision, en raison des effets qu'elle implique, n'appartient pas aux seuls Européens. On peut tenter de le montrer.

Les Européens favorables à la sortie de la Grèce se tromperaient à s'imaginer contenir le «désordre» qui en suivrait. Aussi bien celui en Grèce, en Europe qu'ailleurs.

- Beaucoup, voyant l'état des finances grecques et du traitement qu'on va lui infliger, doutaient qu'un jour ils reverraient les sommes prêtées. Certes, il s'agit non pas à proprement parler de prêts mais beaucoup de garanties. In fine cela reviendrait au même si les débiteurs font défaut.

Cependant, si la Grèce devait quitter l'Euroland, il ne s'agira plus de calcul de probabilité. Ils commenceraient par perdre la dette dont ils refusent d'examiner le rééchelonnement. Comment en effet peut-on imaginer que la première préoccupation de la Grèce puisse être d'honorer ses obligations à l'égard des pays qui la traitent de manière si cavalière ?

- Ensuite, pour des raisons économiques élémentaires.

C'est très facile à comprendre. Rembourser une dette qu'on a déjà des difficultés à la solder en euros, avec une monnaie dévaluée, n'est pas chose aisée.

Les conditions mises à l'accord avec les créanciers bloquent le développement économique du pays qui est la condition même du remboursement de la dette. C'est ce qui se vérifie depuis 2010. L'économie s'effondre et la dette s'accroît.

La transitivité (rétroaction négative) est simple: pas de croissance et développement économique, pas d'excédents budgétaires. Pas d'excédents budgétaires, pas de remboursement de dette.

Enfin, les sommes en jeu sont tellement considérables (rapportées au PIB du pays) qu'on ne peut imaginer leur remboursement.

- Reste que les conditions de l'endettement de la Grèce demeurent obscures. Un retour sur la formation de cette dette risquerait d'éclabousser bien plus que les dirigeants grecs et la banque Goldmann Sachs qui a aidé à la falsification des comptes de la Grèce au moment de son entrée dans l'Euroland. Qui s'est endetté ? Pour quels usages ? Que sont devenus les fonds et ceux qui les ont commandés ?[9]

- Il est d'autres raisons, géopolitiques qui ne plaident pas en faveur du «Grexit».

Les différentes interventions militaires occidentales dirigées par les Etats-Unis depuis 1991 et plus nettement et massivement depuis 2001 et 2003, s'étendent et s'aggravent.

L'Afghanistan, l'Irak, la Syrie, le Sahel (de l'océan Indien à l'Atlantique, en passant par le Tchad, le Niger, le Mali…), la Libye, la Tunisie, l'Egypte, le Yémen… voire le Caucase (Georgie, Ukraine, Ossétie, Abkhazie, Transnistrie, Moldavie…) les guerres se propagent, accroissant le nombre de victimes, provoquant un désordre économique, social et politique avec le cortège habituel en ces circonstances comme en circonstances semblables.

Les réfugiés affluent un peu partout, d'un peu partout. Parce que le feu est partout.

D'abord dans les pays voisins[10] : Jordanie, Liban, Turquie, Libye, Maroc, Algérie… puis vers les pays du nord à travers une Méditerranée qui n'a plus rien à voir avec l'image d'une Mare Nostrum pacifiée et prospère: Espagne, Malte, Italie, Chypre…

A partir de là, les malheureux qui fuient la misère et la guerre partent plus au nord et plus à l'ouest: vers la Grande-Bretagne, l'Allemagne, la Scandinavie, les ex-pays de l'Est moins fortunés et frappés eux-mêmes par de graves crises économiques et sociales.

C'est dans ce contexte que la Grèce se retrouve sur le front d'une vague migratoire considérable qui revient à des images des actualités de la dernière guerre; ces colonnes de malheureux fuyant les bombardements un peu partout en Europe.

Faudra-t-il aussi chasser la Grèce de l'Espace Schengen[11] et reculer le Mur en deçà de la Thessalonique et de la Macédoine ?

Jusqu'à quels limes identitaires, économiques, monétaires et financières, derrière lesquelles elle semble soucieuse de se barricader, l'Europe se reconnaîtrait-elle européenne ?

- Par ailleurs, chacun a observé le jeu de la Russie dans ses relations avec Athènes, toujours prompte à en accueillir les dirigeants et à les assurer de son soutien.

Depuis janvier dernier, les visites à Moscou de ministres grecs ne se comptent plus. L'archipel est une pièce importante dans la géographie de l'OTAN. Et la Grèce dispose d'un droit de veto au sein de l'Alliance (comme au sein de l'Union européenne) qui pourrait paralyser ses marges de manœuvre en cas de tension avec Moscou.

Cette crainte s'est vérifiée à propos de la crise ukrainienne.[12]

Même si personne n'imagine réellement la possibilité pour la Grèce de rejoindre l'alliance que la Russie a beaucoup de mal à consolider (on peut rompre avec l'Euroland, c'est plus difficile avec Washington), les Russes ne sont pas complètement dépourvus de capacités de nuisance.

Comment interpréter autrement le soulagement de l'OTAN qui salue l'accord trouvé le 13 juillet, un accord «important» «pour l'ensemble de l'Europe et de l'OTAN», déclare le secrétaire général de l'Alliance atlantique, Jens Stoltenberg, se disant convaincu que malgré le programme d'économies grecques, qui promet de diviser par deux son budget militaire, la Grèce «continuera à investir dans la défense à l'avenir».

JAMAIS L'ECONOMIE N'A CESSE D'ETRE POLITIQUE

Une seconde question concerne une demande constante d'Athènes de la révision de la dette. Et là aussi, la position de l'Allemagne est incompréhensible. Les réformes structurelles imposées par les créanciers devront être acceptées et la dette ne saurait subir une décote («hair cut»). Pourquoi ?

Ce paradoxe surprenant a été très bien exprimé, lors d'une conférence organisée par la Bundesbank à Francfort le 9 juillet par l'inamovible et inoxydable ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble: «La soutenabilité de la dette ne peut être atteinte sans décote». Et il ajoute, sans paraître conscient de la contradiction de ses propos: «Il ne peut y avoir de décote car cela serait contraire aux règles de l'Union européenne.» «Les traités de l'Union excluent une restructuration de la dette grecque en cas de faillite d'un Etat, c'est un des principes du droit primaire de l'Union tel que défini dans les traités».

En gros, la dette grecque ne peut être objectivement remboursée, mais elle devra l'être tout de même, car les principes et les traités l'imposent. On n'a jamais vu un homme de principes aussi empêtré dans un dilemme aussi difficile à dépasser et encore moins l'entendre si calmement en convenir.

D'une part, une réalité objectivement incontournable et d'autre part, des principes et des cadres juridiques intangibles. Cela explique sans doute le silence total de Berlin après la rencontre de lundi à Paris entre A. Merkel et F. Hollande et les propositions d'Athènes du jeudi soir.

POURQUOI CETTE CONTRADICTION ?

Parce qu'elle illustre les deux facettes de la crise grecque: une facette économique et financière et une facette politique. Le gouvernement allemand, sans doute excédé et irrité par les tergiversations grecques, a vendu un deal à son opinion publique qu'il ne pouvait lui livrer. Soit, les Grecs se soumettaient en rase campagne et adoptaient les conditions de leurs créanciers.

Soit, ils continuaient à ruser et à finasser et, dans ce cas, ils feraient face à une crise bancaire, économique, sociale et politique de première grandeur. L'hypothèse de la sortie de la Grèce de l'Euroland et même de l'Union avaient été étudiées dans tous les détails et son coût a été évalué et accepté.

Dans les deux cas, à court ou à moyen terme, c'en serait fini de l'avenir de Syriza au pouvoir à Athènes.

Les Européens ont été soumis à un sévère matraquage médiatico-politique anti-grec. Cela s'est fait en deux temps.

- Jusque-là, on a laissé se diffuser des images d'un large sentiment anti-grec en Allemagne et dans toute l'Europe mettant au pilori les autorités grecques laxistes, malhonnêtes et incompétentes. Les gouvernements successifs depuis 2010 mentent à leur peuple. D'un côté, ils sollicitent l'aide de leurs partenaires et, de l'autre, gaspillent les ressources mises à leur disposition et ne respectent pas leur signature.

- Le référendum a tout changé. Jean-Claude Juncker et la chancelière Andrea Merkel étaient persuadés que les Grecs tenaient trop à l'appartenance de leur pays à l'Euroland et ne prendraient pas le risque de voter «non», ce qui impliquerait la forte probabilité d'un «Grexit». C'est la raison pour laquelle, lorsque A. Tsipras voulait reprendre les négociations sur une base proche de celle proposée par les créanciers, ils l'ont renvoyé: «Vous l'avez voulu, vous l'aurez !».

Ils ont parié que le «oui» l'emporterait et ils ont perdu. Ils n'étaient pas les seuls à être complètement pris de court. La conséquence est complexe et plus difficile à gérer. Ce n'est plus seulement les gouvernants, mais tout le peuple grec qui devenait alors un peuple de larrons complice de ses dirigeants.

Or, les peuples, comme les clients, n'ont jamais tort.

Si l'Allemagne n'est pas toujours claire, la France ne l'est pas davantage.

AMBIGUÏTE FRANÇAISE

«Le Front national est, toutes choses égales par ailleurs, une forme de Syriza à la française, d'extrême droite. Mais, d'ailleurs, vous voyez cette coagulation des contraires se faire: qui adore Syriza chez nous ? M. Mélenchon et Mme Le Pen. Avec qui s'allie M. Tsipras en Grèce ? Avec son extrême droite souverainiste» «Ces populismes sont le même symptôme d'un même mal», déclare M. Macron, le lendemain du référendum grec lors d'une rencontre organisée dans les locaux du quotidien régional La Provence, à l'occasion d'une visite à Marseille. (AFP le lundi 06/07/2015 à 20h01)

Ces propos seraient à la rigueur – et encore ! - concevables si M. Macron était un anonyme apparatchik du Parti Socialiste. Or, il se trouve directement impliqué ès qualité, via son ministre des Finances, dans les négociations avec ses partenaires dans la gestion de la crise en cours. De plus, ils ne sont pas compatibles avec la mission et le statut, aussi singulier soit-il, que la France s'est donné dans ces négociations: un partenaire facilitateur, neutre, là pour rapprocher les positions et servir l'intérêt commun.

On n'attendait pas de la France et de son président dans un rôle de médiateur, de facilitateur. Cette mission est dévolue au président de la Commission ou au président du Conseil européen. Ce qui était attendu de l'exécutif français, c'était une vision, une ouverture, l'expression d'une politique européenne. Rien de tout cela. A la tête de l'Etat, F. Hollande manœuvre comme s'il était à la tête du Parti Socialiste.

A suivre

[9] En Algérie les mêmes questions demeurent. Le solde de l'essentiel de la dette n'y change rien. Il faudra bien qu'un jour ces questions trouvent des réponses.

[10] 4 millions de Syriens sont hébergés par les pays voisins selon le HCR (Reuters, J. 09 juillet 2015). On estime à 283 000 entrés clandestinement en Europe en 2014, dont 220 000 par la mer. 54 000 en Italie et 48 000 en Grèce. (Le Monde, mardi 09 juin 2015). 3400 se seraient noyés en Méditerranée l'an dernier (Amnesty International)

[11] Localité où furent signés le 14 juin 1985 les Accords (du 26 mars 1995) par lesquels des pays européens (aujourd'hui 26) conviennent de la libre circulation interne et de concessions mutuelles de souveraineté pour la délivrance de visas et le contrôle des frontières. Schengen se situe au Luxembourg, patrie de Jean-Claude Juncker. L'Espace Schengen (4.3 millions de km² et 420 millions d'habitants) ne coïncide ni avec celui de l'Union ni avec celui de l'Euroland.

[12] Cf. A. Benelhadj : Crise ukrainienne et indocilité grecque. Le Quotidien d'Oran, 04 février 2015.