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Europe-Grèce, dérapages non contrôlés

par Pierre Morville

L'Union européenne voulait tancer le mauvais élève grec et fout le feu à l'école !

Mardi soir à minuit : Dong ! Dong ! Dong !... Mardi soir à minuit, la Grèce a fait officiellement défaut de ses remboursements au Fonds  monétaire international, la banque des Etats. « Cette fois, c'est fini ! », « Saut dans l'inconnu », « Un chaos absolu », « Une dégradation de l'intégration européenne », « La zone euro en danger ? », « La Grèce se retrouve dans la situation du Soudan ou de la Somalie », « Terrible signal »… On est quelque peu en panne d'imagination dans les rédactions : depuis plusieurs semaines, les journalistes ne savent plus quoi inventer comme titre (la preuve au-dessus !) pour qualifier cette interminable chronique d'un divorce d'autant plus annoncé que personne, au début et même jusqu'à ces derniers jours, n'y croyait vraiment. Les uns pensaient que les Grecs allaient plier sous les menaces européennes, les autres estimaient que la Commission européenne, le Conseil européen qui réunit les chefs d'Etat, et le FMI allaient « faire un geste », tout le monde croyait qu'on allait trouver une « solution », bancale, temporaire, injuste… mais qui allait permettre à l'Europe de sauver les meubles.

Patatras ! Rien n'a marché, ni les vraies-fausses menaces, ni les vraies-fausses promesses tenues de part et d'autre. Du coup, c'est tout l'édifice européen, vieille institution de 65 ans, qui s'en trouve ébranlé…

La Commission européenne a fait une «proposition de dernière minute» à Aléxis Tsípras lundi soir, lui demandant d'accepter la dernière version des propositions des créanciers. Mais le 1er ministre grec est resté sur ses positions : Aléxis Tsípras va organiser en Grèce, dimanche prochain, un référendum sur les propositions des créanciers. La question posée aux Grecs sera: «La proposition soumise par la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international lors de l'Eurogroupe du 25 juin 2015, qui consiste en deux parties qui forment ensemble leur proposition globale, devrait-elle être acceptée ?».

S'il faut prendre un peu de temps pour comprendre la question, les réponses sont claires dans la tête des Grecs : si on vote « Non », on dit notre ras-le-bol de l'extrême austérité imposée depuis cinq ans par la Commission européenne et on dit aux Eurocrates d'aller se faire voir (ailleurs que chez les Grecs !). Mais si on vote « Non », on rentre dans le couloir des incertitudes glacées sur l'avenir… Si on dit « Oui », on poursuit en revanche indéfiniment la cure de misère imposée par l'Union.

Il y a des alternatives plus souriantes. Mais il y a fort à parier que malgré les dangers, les menaces multiples, les fausses promesses, les chantages odieux d'une partie de « l'eurocratie » qui appelle massivement à voter « Oui », le peuple grec dira « Non ».

LA DOGMATIQUE DE L'AUSTERITE

Ce qui est frappant dans cette affaire, c'est la totale disproportion entre les faits initiaux et leurs conséquences. Car il faut ramener quelques éléments essentiels de cette affaire à leur juste proportion.

Le PIB de la Grèce ne représente que 2% des PIB cumulés des 28 Etats de l'Union européenne, sa dette aussi importante soit-elle à l'échelle du pays, est marginale pour l'ensemble de l'Europe et donc aisément soluble.

Si le sujet est si sensible, c'est que les directives prises par la Commission européenne, le Conseil européen, la Banque centrale européenne, pour régler une crise beaucoup plus sérieuse et menaçante, la stagnation actuelle de l'économie européenne, ne sont guère convaincantes. Lorsque la crise économique mondiale née aux États-Unis s'est convertie en 2010 en une crise des dettes souveraines en Europe, le Vieux Continent s'est trouvé désarmé : l'essentiel de l'exécutif européen reste persuadé qu'à toute difficulté, la purge est la seule solution, « Comme les médecins de Molière qui, quels que soient les symptômes, recommandaient une saignée, quitte à faire mourir le malade, explique l'économiste Robert Boyer dans Libération, ces programmes d'austérité résultent d'une étrange alliance. D'abord, la victoire d'une macroéconomie anti-keynésienne qui fait de la mauvaise gestion du secteur public l'unique facteur de crise. Cette approche a conduit à proposer un modèle imaginaire dans lequel l'austérité est la condition de la reprise économique et de la croissance. Ensuite, dans la conception allemande, toute dette est connotée négativement comme l'expression de la volonté de vivre au-dessus de ses moyens ». Angela Merkel a d'ailleurs pris la tête des « sanctionneurs » de la Grèce, face à un François Hollande plutôt partisan d'une poursuite de la médiation mais dont les interventions furent bien trop timides pour être réellement efficaces.

Autre paradoxe, tout le monde sait que la Grèce, quelle que soit l'issue de cette crise ne sera pas en capacité de payer ses dettes, dues essentiellement à des banques privées, les mêmes qui ont failli faire chavirer l'économie mondiale lors de la crise financière de 2008/2009 !

Enfin, la montée de la dette européenne aurait pu être ajustée, c'est pour cela que la monnaie est avant tout un instrument politique. Mais les Allemands sont vissés sur le dogme de « l'euro fort », interdisant toute dévaluation, qui permet une relance des investissements, notamment par des investissements publics, et à terme le retour à de la croissance. Car l'économie européenne, la zone économique la plus riche du monde, est dans l'atonie la plus complète : les perspectives d'1 à 1,5% de croissance l'an prochain ne permettent même pas de maintenir la machine productive à niveau.

Pour Bruxelles ou Francfort, siège de la BCE, il ne peut exister pas d'issue possible sans rigueur et sacrifices extrêmes, des conceptions peu éloignées de sacralisation de la pénitence chère aux chrétiens…

Donc, pour l'exécutif européen, la Grèce doit servir de leçon. Car lui donner des marges de manœuvres supplémentaires pour retrouver de la croissance et être capable de payer ses dettes pourraient donner de mauvaises idées à d'autres pays européens qui pourraient être tentés de suivre le mauvais exemple grec. On pense notamment à l'Espagne, à l'Italie ou au Portugal. Il existe également le cas d'autres pays, notamment à l'est de l'Europe, qui ont déjà accepté et subi de sérieuses cures d'austérité (sans succès, apparemment) et qui s'écrient « Pourquoi nous, et pas la Grèce ? ».

LE DESENCHANTEMENT EUROPEEN

On ne connaît pas encore l'ampleur des conséquences de la crise euro-grecque, ni pour ce petit pays, ni pour l'ensemble européen. Une crise générale des marchés boursiers et obligataires européens, à l'issue de ce 1er manquement d'un Etat de l'UE, tant redoutée ne semble pas aujourd'hui à l'ordre du jour. Mais les conséquences en font trembler plus d'un : « la sortie de la Grèce de la zone euro? Un risque de chaos absolu, commente l'économiste Philippe Dessertine, on ne sait plus où on va. Le système mondial est déjà fragilisé par les politiques des banques centrales et les chocs monétaires et boursiers de plus en plus violents qui frappent les marchés financiers. Un Grexit provoquerait un triple tremblement de terre : sur les monnaies, les actions et les obligations. Les pays de la zone euro risquent de voir revenir la spéculation et de se retrouver avec une économie paralysée par sa monnaie et sans ressort ».

Le référendum grec met en tous cas à jour bon nombre de difficultés jusqu'à présent discrètement glissées sous le tapis.

Tout d'abord, l'Union européenne, initiative historiquement très originale, qui rassemble des peuples qui se sont fait la guerre pendant des siècles, ne suscite plus guère les enthousiasmes des débuts. « Les fêtes de l'Union » qui se tiennent en Europe tous les 9 mai (en hommage à un discours fondateur de Maurice Schuman, le 9 mai 1950) ne sont guère courues par les publics. Et les objectifs ambitieux des Pères fondateurs en matière de démocratie et de progrès sont bien oubliés : « nous pourrons construire les Etats-Unis d'Europe, libres, vigoureux, pacifiques et prospères» (Alcide de Gasperi). Ah, oui ?

Pour les Européens d'aujourd'hui, l'Union européenne, c'est un « machin » guère démocratique, très éloigné d'eux, qui prend quotidiennement, hors de tout contrôle, des tonnes de décisions le plus souvent peu compréhensibles et contraignantes pour le consommateur et le salarié, coûteuses pour le contribuable.

Dix ans après le «non» français retentissant au Traité constitutionnel européen (TCE), l'euroscepticisme se porte comme un charme. L'intégration européenne n'a eu de cesse de se dégrader depuis ces dix dernières années. Si les raisons de ce désamour sont évidemment multiples (à commencer par la crise financière dans laquelle l'UE a joué un rôle perçu essentiellement comme négatif), le traité de Lisbonne, dernière avancée vers une Constitution européenne, porté par Nicolas Sarkozy avec le soutien de l'opposition pour mettre un terme à la crise ouverte par le « non » français est encore pointé du doigt par les deux camps : « Il y a dix ans, le peuple français a donné son avis. Deux dirigeants, Nicolas Sarkozy et François Hollande, se sont accordés pour que le non des Français se transforme en un oui. Donc depuis dix ans, l'Europe est illégitime en France », tranche Jean-Luc Mélenchon, cité par le Hufftington Post. Dans beaucoup de pays européens, des partis « eurosceptiques » de gauche comme de droite ont plutôt le vent en poupe et l'affaire grecque ne va pas les minorer.

Tout d'abord parce qu'Alexis Tsipras en décidant de demander son avis au peuple grec « a délibérément renvoyé au domaine politique une négociation que les partenaires de la «Troïka» voulaient maintenir dans le domaine technique et comptable », pointe l'économiste Jacques Sapir.

S'il y a une annonce politique à retenir dans le brouhaha qui entoure la tragédie grecque en représentation sous les yeux des citoyens, « c'est celle-ci : dans la zone euro, le référendum est une pratique « in-ter-dite », commente Hervé Nathan. La sentence est en effet tombée samedi de la bouche de Jeroen Dijsselbloem, social-démocrate néerlandais et président de l'Eurogroupe (la réunion des ministres des Finances des pays participant à l'euro). L'annonce par Alexis Tsipras d'une consultation populaire sur le plan de « sauvetage » de la Grèce, a-t-il proclamé, « met fin à la poursuite des négociations ». « Dix-huit ministres de pays démocratiques ont donc discuté de mesures concernant le dix-neuvième, mis à la porte… », poursuit le journaliste de Marianne.

DEBARQUEE DE FORCE ?

Si le « non » est majoritaire, dimanche prochain, les instances européennes sont donc unanimes : dehors, les fainéants ! Exit la Grèce de la zone Euro ! Mais comme l'UE est une immense machine bureaucratique, la sortie de la Grèce n'est pas si simple que cela : la Grèce peut quitter volontairement l'Euro mais aucune procédure ne permet d'exclure un pays de l'Union Economique et Monétaire (non réel de la «zone Euro») ! S'il peut y avoir une séparation, elle ne peut avoir lieu que d'un commun, à l'amiable. Et si la Grèce votait « non » et voulait rester dans la zone Euro (pourquoi s'en priverait-elle ?) ? L'UE peut toutefois pousser un pays vers la sortie de manière indirecte, via des pressions économiques. « Ce scénario circulait en 2012 pour la Grèce. Si Athènes ne poursuivait pas ses efforts de rigueur, les Etats membres pouvaient envisager d'interrompre le versement des aides et la BCE de stopper les prêts aux banques. A court de liquidités, le gouvernement n'aurait eu d'autres choix que de réimprimer des drachmes, sortant ainsi de facto de la zone euro », rapporte Le Figaro. Un tel scénario, s'il s'appliquait, strictement contraire à tous les discours sur « la démocratie, les progrès de civilisation et l'amitié entre les peuples frères » si chers à notre eurocratie, viendrait plus qu'écorner l'image de l'UE auprès des 500 millions d'Européens.

Reste donc, d'une façon ou d'une autre, la reprise du dialogue, peut-être avec une Banque centrale européenne qui, bonne surprise, semble ces derniers jours un peu moins dogmatique. Ou alors…