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L'attribution de la CAN - La CAF : une organisation à l'image des Etats qui la forment

par Nasr-Eddine Lezzar *

La CAF vient, semble-t-il, de donner un camouflet à l'Algérie dont le dossier technique inscrivait sans ambages à l'organisation de la CAN 2017. Les spécialistes du sport ont disserté -et continueront à le faire- sur l'iniquité d'une pareille décision.

Les arguments semblent convaincants et la CAF a montré et confirmé le piètre visage d'une organisation minée par des mauvaises pratiques, gérée par un clientélisme de mauvais acabit. Quelques informations circulent. Le représentant du Mali est un repris de justice qui vient juste de purger une peine d'emprisonnement pour escroquerie. C'est tout dire ! Il ne suffit pas, à nos yeux, de s'arrêter à ce triste épisode, car c'est toute la confédération, son histoire, son présent et son devenir qui doivent faire débat.

La nécessaire refonte des statuts : Les inamovibilités et le refus de l'alternance à la présidence, le siège et le secrétariat général :

Un président depuis 27 ans : depuis 1988, bientôt trois décennies, Issa Hayatou préside aux destinées de cette confédération. C'est tout dire ! Issa Hayatou est né en 1946, il a 70 ans et occupe un poste qui requiert l'énergie d'une première jeunesse. Tout comme Blatter, un inamovible à la FIFA qui va vers ses 80 ans.

Le secrétaire général et le siège : un monopole égyptien

Le secrétariat général, égyptien depuis cinquante ans

L'Egypte s'est accaparée de ce poste d'une façon indécente sa création. Une timide alternance a été enregistrée récemment. Depuis 1982 (28 ans) le secrétaire général n'est autre que Mustapha Fahmy le fils de Mourad Fahmy qui a occupé le poste de 1961 à 1982 pour le léguer à son fils 1982.

Secrétaires généraux de la CAF depuis sa création:

-Youssef Mohamed (Egypte) 1957-1958 -Mustafa Kamel Mansour (Egypte) -1958-1961 -Mourad Fahmy (Egypte) 1961-1982 - Mustapha Fahmy (Egypte). Ce dernier occupa ce poste stratégique de 1982 à 2010 c'est-à-dire durant 22 ans. Ce n'est qu'en 2010, cinquante-trois ans après sa création, que la CAF eut un non Egyptien comme secrétaire général, le Marocain, Hicham El Amrani.

Le siège : au Caire ad vitam aeternam

La Confédération africaine a été créée en 1957 sous l'impulsion de l'Egypte, l'Afrique du Sud, le Soudan et l'Ethiopie. Avec ces cinq pays, les statuts sont rédigés sur mesure et l'Egypte fut désignée pour en abriter le siège.

On avait adopté des statuts pour consacrer l'inamovibilité du siège et c'est comme ça que s'explique l'exigence d'une majorité améliorée pour un changement de siège (70 pour cents des voix ) : il est facile pour l'Egypte quelles que soient les circonstances de trouver le trente pour cent de la minorité de blocage.

L'Egypte garde, depuis, le siège de la Confédération.

1-Une subordination à la FIFA :

La CAF, l'Egypte et l'équipe du FLN: une page peu glorieuse.

La trahison historique et indélébile

Dans son livre «Dribbleurs de l'indépendance, l'incroyable histoire de l'équipe de football du FLN algérien », publié en 2008, le journaliste français Michel Naït Chaâlal raconte une page peu glorieuse de la Confédération africaine de football vis-à-vis de la glorieuse équipe du FLN. L'auteur commence tout d'abord par évoquer les circonstances difficiles qui ont entouré l'épopée du onze national et enchaîne -nous reproduisons fidèlement ses propos- : « le rôle de cette équipe (le FLN), outre le fait que la recette de ses matches sera versée dans les caisses du FLN, sera de porter les couleurs de l'Algérie ». Mais cette tâche ne sera pas facile. En effet, la FIFA, sur demande de la Fédération française de football (FFF), menace de sanctionner les pays qui disputeront des matches amicaux avec les coéquipiers de Rachid Mekhloufi. L'autre raison expliquant l'attitude de la CAF résidait, selon le journaliste français, dans le fait qu'un match contre la belle machine à jouer de l'équipe du FLN risquait de « remettre en cause la suprématie de l'Egypte sur le football africain ». L'équipe nationale d'Egypte qui régnait en maître sur le continent avait remporté la première Coupe d'Afrique des nations (CAN) disputée au Soudan à Khartoum en 1957. « Dans cette période de nationalisme exacerbé, écrit Michel Naït Challal, une défaite face à l'Algérie, une formation de va-nu-pieds, sans reconnaissance officielle, serait du pire effet ». Cette position est une reddition honteuse, c'est vers l'Europe que l'Algérie se retournera alors qu'elle est abandonnée par les siens. « L'équipe du FLN se tourne vers l'Europe de l'Est et entame sa saga par une victoire de 4 à 1 sur le club croate de NK Rijeka, le 12 mars 1961.

Nous retrouverons l'inféodation de la CAF à la FIFA dans les statuts, notamment :

L'accès à la CAF subordonné au bon vouloir de la FIFA

L'acceptation de l'adhésion d'une association par la CAF est subordonnée à l'acceptation de celle-ci par la FIFA. Le respect de la souveraineté régionale exige d'inverser les règles : une association ne doit être acceptée par la FIFA que si elle est acceptée par la CAF. Curieuse subordination d'une organisation internationale non gouvernementale à une association commerciale de droit privé helvétique. La FIFA est une association inscrite au Registre du Commerce au sens des arts. 60 ss. du Code civil suisse (CCS).

A titre de droit comparé, les statuts de l'Union européenne de football association (Article 5) admettent les associations européennes qui ont leur siège dans un Etat indépendant reconnu par l'ONU. Entre une référence à une organisation politique mondiale et à une organisation commerçante de droit privé, il y a des mondes. La Confédération of North, Central American and Caribbean Association Football est ouverte aux associations appartenant géographiquement à l'Amérique du Nord, Amérique centrale et Caraïbes. Aucune reconnaissance par une autre instance ou institution n'est exigée.

-Les statuts de l'Oceania Football Confédération ouvre ses portes, selon l'alinéa 2 de l'article, à toutes les associations nationales de l'Océanie. Aucun préalable de reconnaissance par la FIFA n'est posé. L'OFC pousse l'affirmation de son indépendance vis-à-vis de la FIFA par la consécration du statut de membre associé aux associations non reconnues par la FIFA et réserve le statut de membre à part entière aux associations reconnues par cette dernière. L'Asian Football Confédération regroupe, selon son article 1, les associations en Asie qui sont membres de la FIFA. On retrouve la formule de membre de la FIFA mais non la formule reconnaissance par celle-ci. La Confédération sud-américaine de football pose aussi le préalable d'adhésion à la FIFA. La ressemblance entre les régimes africains et sud-américains est connue. Il serait trop long de s'attarder ici sur ce point.

Dans son discours lors du dîner marquant l'ouverture de la 37e assemblée générale de la CAF à l'hôtel Four Seasons du Caire, le président de la FIFA a lancé d'emblée : « être en Afrique pour moi c'est être à la maison, c'est revenir chez moi ». Un propos corroboré à sa suite par le président de la CAF. « Cher Sepp, je tiens à le réitérer ici, en Afrique vous n'êtes jamais en territoire hostile et inconnu. Vous serez toujours ici chez vous, sur ce continent qui vous a adopté depuis 40 ans », a renchéri Issa Hayatou.

Un palmarès désolant :

les mauvais précédents :

Le Togo : « la CAF a craché sur nos morts ». La négation du droit au deuil

Quelques jours avant la fin de la Coupe d'Afrique des nations de football 2010 en Angola, Issa Hayatou se retrouve au cœur d'une polémique. Suite à la fusillade subie par l'Équipe du Togo de football le 8 janvier 2010 à la frontière entre l'Angola et la République du Congo qui fera 2 morts et 8 blessés dans l'encadrement des Eperviers. Condamnant le retrait du Togo pendant la compétition, la CAF déniait ainsi le droit au deuil aux Togolais qui diront « la CAF a craché sur nos morts ». En septembre 2010, Joseph Blatter, président de la FIFA lèvera ces honteuses et odieuses sanctions.

A des dates assez rapprochés le tribunal des sports de Lausanne a désavoué et à deux reprises les décisions de la CAF.

La suspension de la JSK suite au regrettable décès d'Ebossé : la négation du droit à la défense

Le club algérien, après avoir été sanctionné par sa propre fédération suite aux incidents survenus lors du match opposant JSK à l'USM Alger le 23 août 2014 (à l'issue duquel le joueur de JSK, Albert Ebossé, a perdu la vie), avait été interdit de participation aux compétitions interclubs de la CAF durant les saisons 2015 et 2016. Cette dernière décision avait été prise par le Comité exécutif de la CAF le 8 octobre 2014 et avait été immédiatement attaquée par JSK devant le TAS. Le TAS a constaté que la procédure disciplinaire menée par les instances de la CAF n'était pas conforme aux règles de la CAF, la décision attaquée ayant été prise sans que les représentants du club JSK n'aient été entendus ou même informés de la procédure en cours. L'appel de la JSK a dès lors été admis et la décision du Comité exécutif de la CAF annulée avec effet immédiat. Ce n'est pas tant la sanction qui fait scandale mais le mépris total du droit à la défense et la violation d'une sacro-sainte règle, religieusement respectée dans toutes les instances disciplinaires, la nécessaire information de la partie mise en cause. Par ailleurs, le silence de la FAF est troublant devant cette décision excessive et prématurée de la CAF, prise avant même que la justice algérienne ait rendue ses conclusions sur les circonstances réelles du décès. La FAF a laissé la JSK seule face à la CAF. Curieuse jalousie de la souveraineté algérienne qui a laissé un club s'opposer seul à une confédération alors que l'affaire aurait dû, juridiquement et politiquement, être prise en charge par l'instance nationale. D'aucuns diront que les représentants des pays à la CAF sont plutôt prêts à abandonner les intérêts de leurs pays que de perdre leur place au sein de l'institution. Telle est aussi l'attitude scandaleuse du représentant tunisien qui a accepté de demander les excuses exigées par Issa Hayatou devant l'humiliation qui lui a été réservée par les supporters suite au scandale de la finale de la Champions League d'Afrique 2010

La Tunisie : la polémique lors de la finale du CL 2010 : la négation du droit à la contestation

Lors de la remise des trophées de la finale de la Champions League africaine 2010 qui a eu lieu à Rades, et suite à la polémique créée autour de l'arbitrage corrompu surtout pendant le match aller qui s'est conclu sur un score étonnant de 5-0 en faveur du TP Mazembe contre l'Espérance sportive de Tunis, Issa Hayatou a été insulté et sifflé tout au long du match par le public tunisien. Lors de la cérémonie, les joueurs et dirigeants tunisiens ont refusé de saluer Issa Hayatou et ont même insisté à recevoir leurs médailles de la part d'un dirigeant tunisien de la FTF pour contester ce qu'ils ont qualifié d' «injustices et magouilles arbitrales qui dominent le football africain dirigé par Hayatou depuis 1988». Les Algériens conservant aussi le triste souvenir de Kofi Kojia quia arbitré le match Algérie Egypte.

Le 2 février 2015, le Jury disciplinaire de la CAF a rendu une décision condamnant notamment la FTF à payer une amende de USD 50.000 en lui enjoignant d'envoyer une lettre d'excuse à la CAF. Dans une décision du 6 février 2015, le Comité exécutif de la CAF a entériné la suspension du président de la Fédération tunisienne de foot M. Wadie Jary, prononcée par la Commission d'organisation de la CAN, et a fixé un délai au 31 mars 2015 à la FTF pour se conformer aux directives de la CAF, faute de quoi, le Comité exécutif de la CAF disqualifierait l'équipe nationale de Tunisie de la Coupe d'Afrique des nations 2017.

Lausanne, le 19 février 2015 – La Fédération tunisienne de Football (FTF) a déposé un appel au Tribunal arbitral du sport (TAS) contre une décision du Comité exécutif de la Confédération africaine de Football (CAF) remettant en question la participation de la FTF à l'édition 2017 de la Coupe d'Afrique des nations (CAN). Le TAS a rendu une ordonnance dans l'affaire opposant la FTF à la CAF. Le 16 février 2015, la FTF a déposé une déclaration d'appel au TAS, accompagnée d'une requête d'effet suspensif dans laquelle elle demandait la suspension de la décision du Comité exécutif de la CAF de disqualifier l'équipe nationale de Tunisie de la prochaine édition de la Coupe d'Afrique des nations si la FTF ne se tenait pas, avant le 31 mars 2015, aux directives imposées par la CAF.

Après avoir considéré la requête de la FTF et les observations de la CAF, le TAS a délivré une ordonnance rejetant la requête d'effet suspensif, étant donné qu'à ce stade, la FTF ne subit pas de dommage irréparable vu que la participation de l'équipe nationale de Tunisie à la CAN 2017 n'est, pour l'heure, pas refusée. Il semble que le représentant tunisien a accepté de présenter des excuses.

Telle est le règne dictatorial d'un inamovible qui ne tolère aucune contestation et qui suspend toute une fédération pour une contestation.

Le Maroc : la négation du droit à la santé et à la prévention

Le cas marocain est autrement édifiant : ce pays a demandé à l'instance africaine le report de la CAN qu'il devait organiser en raison du risque de contamination par le virus Ebola. La CAF rejeta cette demande et mit en demeure le Maroc de l'organiser dans les délais. Le Maroc maintint sa position. La compétition fut transférée et le Maroc sanctionné par la CAF. Le TAS annula partiellement les sanctions. La CAF dénia à ce pays le droit à la prévention et à la protection de la santé de sa population.

Pourtant, plusieurs matches des éliminatoires de la Coupe d'Afrique des nations, début septembre, qui devaient se jouer dans les pays les plus touchés par le virus, ont été délocalisés, à la demande de la CAF elle-même. L'appétit du gain et l'opportunité des bénéfices engrangés par ce genre de compétition avait pris le dessus sur le respect du droit à la santé des êtres humains.

A la CAF on ne tolère aucune contestation et aucune revendication.

La complicité algérienne : l'Algérie, ou plutôt la FAF, après son soutien à Hyataou, est quelque part complice de cette situation lamentable.

Disons au passage que c'est grâce à une proposition d'amendement des statuts de la CAF, sorte d'amendements ad hoc introduits en 2012 spécialement pour des élections déterminés, que Issa Hyataoua a pu se présenter seul à sa propre succession. Un concurrent de taille, l'Ivoirien Anouma, a été disqualifié suite à l'amendent proposé par la FAF et adopté par l'assemblée générale selon lequel le candidat à la présidence de la CAF « devra être ou avoir été membre du comité exécutif de la CAF », nouvelle condition que le candidat potentiel ne pouvait satisfaire. Voila un bon retour d'ascenseur d'Issa Hayatou à une fédération qui lui a permis d'être candidat unique et passer haut la main.

Au delà de tout ça

LA CAF donne le sinistre profil d'une instance obscure dominée par l'inamovibilité et le refus de la contestation. Elle est à l'image des Etats qui la forment.

L'Algérie évalue le poids de son influence dans le continent et se retrouve face à l'échec de sa diplomatie sportive et de sa diplomatie tout court.

*Avocat