Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Les cours particuliers, la défaillance du système scolaire en Algérie : Un business à grande échelle qui touche 8 millions d'élèves en Algérie

par Hakem Bachir *

La définition universelle, auparavant, d'un cours particulier, c'est un cours où l'élève est seul avec le professeur.

Les cours particuliers peuvent couvrir beaucoup de disciplines et être le cas par exemple pour des cours de musique, des cours de natation, des cours de ski, des cours de soutien scolaire ou autres et destinés surtout pour les enfants de familles aisées. Certains enfants handicapés ou avec d'importantes difficultés ont également besoin de cours particuliers pour progresser. Des sociétés se sont spécialisées dans la mise en relation entre les élèves ou parents d'élèves et les professeurs.

LES COURS PARTICULIERS PEUVENT AVOIR LIEU A DOMICILE MAIS PAS OBLIGATOIREMENT.

Avant l'école obligatoire pour tous les enfants, les enfants des familles aisées disposaient d'un précepteur qui leur dispensait des cours particuliers. Aujourd'hui, on désignera par «cours particuliers» des cours donnés à titre payant, en dehors des heures scolaires, dans les disciplines académiques que les élèves apprennent à l'école et sont destinés à toutes les classes sociales. Les cours particuliers sont donnés par des prestataires qui peuvent être des enseignants, des médecins, des ingénieurs, des inspecteurs, des proviseurs, des travailleurs de l'éducation, des fonctionnaires ou des étudiants, le faisant à titre individuel ou dans le cadre d'une structure commerciale qui les salarie ou les met en relation avec les clients. Les cours se donnent sous forme individuelle, au domicile de l'élève ou du prestataire ; ils se donnent aussi à de petits groupes de cinq ou six élèves, dans la salle de séjour d'un enseignant à la retraite ou dans des locaux louée pour cette occasion ; ils peuvent aussi prendre place dans une salle de classe de l'école, après les heures scolaires où tout le monde trouve son compte. On trouve, dans certains pays, des cours particuliers qui ont ceci de surprenant qu'ils rassemblent en fait plusieurs dizaines d'élèves, voire des «amphis» complets de plus de deux cents élèves. L'éducation nationale est en train de glisser vers l'offre de services avec ses stages de soutien et de remise à niveau hors du temps scolaire.

L'Algérie est ainsi la « championne dans le monde » des cours particuliers.1 élève sur 2 au primaire, quatre collégien sur 5 et 3 lycéen sur 4 y auraient recours, et dans toutes les matières ; et les familles algériennes dépensent un peu plus de 200 milliards de dinars par an en cours pour 8 millions d'élèves. Le soutien scolaire fonctionne sur le marché de l'angoisse scolaire alimenté par un système de notes, de classements, d'examens et de menace de redoublement. Il ne sert qu'à rassurer les parents. Ce bachotage ne permet même pas de former les élèves, il fait comme s'il préparait des bêtes à concours, et ne règle rien sur le fond. Les chiffres le confirment, le business des cours particuliers en Algérie se porte bien. Ce ne sont pas moins de 40 millions d'heures de cours qui sont dispensées chaque année, ce qui représente aussi 200 milliards de dinars de chiffre d'affaires. La demande est grandissante. Le phénomène des cours particuliers, qui a pris au fil des années des proportions démesurées, constitue indéniablement une des tâches sur le sombre tableau de l'Éducation en Algérie.

Ces cours, dit particuliers, ne relèvent plus de la pédagogie, mais du vulgaire mais néanmoins lucratif business qui a complètement dévoyé la pratique scolaire. Véritable phénomène de mode ou réelle nécessité, les cours particuliers, qualifiés également d'« enseignement à la carte », constituent une source financière assurément importante pour les éducateurs qui ont opté pour cette voie, au demeurant très lucrative. Ce phénomène n'est pas propre seulement à l'Algérie ; beaucoup de pays, même parmi les plus développés, s'en plaignent, car l'enseignant partout dans le monde est sous-payé. Des « heures supplémentaires » qui ne s'effectuent pas toujours, en revanche, dans des conditions pédagogiques convenables, tant par le nombre d'élèves retenus que par le lieu choisi. Certains enseignants que d'aucuns qualifient de « hors-la-loi » exercent, quant à eux, dans des établissements privés, sans autorisation préalable. Une manière d'arrondir, pour certains, des fins de mois difficiles ou de mettre du beurre sur leurs épinards pour d'autres. C'est selon. Mais quand ces « extras » se font au détriment des élèves, avec souvent la bénédiction de parents démissionnaires, ne lésinant pas sur les grosses dépenses pour des cours dispensés parfois dans des? hangars ou garages mal éclairés et à l'hygiène douteuse, l'on s'interroge comment un élève éprouvant des difficultés à assimiler le programme dans une classe d'école réglementaire arrive à mieux comprendre dans des conditions inadéquates? Mieux encore : Comment peut-on expliquer le fait qu'un élève tout juste inscrit en première année primaire soit contraint à suivre des cours? particuliers ? Dispenser des cours particuliers à des petits bambins de six ans, fraîchement débarqués à l'école, laisse, en effet, dubitatif. L'on s'interroge, partant de là, sur les raisons réelles qui légitimeraient des cours particuliers à ce stade aussi prématuré du cursus scolaire d'un élève, tout comme l'on s'interroge aussi sur l'ampleur prise par cet « enseignement parallèle » au sein de la société.

En effet, en l'absence de balises et de garde-fous, certains enseignants, peu scrupuleux s'agissant de l'environnement dans lequel l'élève prend ses cours de soutien, n'hésitent pas à louer parfois n'importe quel endroit et à proposer leurs services à un grand nombre d'élèves. Partant, il arrive que ces derniers se retrouvent pratiquement plus nombreux que dans une classe d'école «normale ». Ces apprenants ont-ils davantage de chances de combler leurs lacunes dans un pareil contexte ? A chaque nouvelle année scolaire, les parents d'élèves dépensent des sommes colossales pour la réussite de leurs enfants, notamment ceux devant affronter un examen, pour un résultat, somme toute, aléatoire, d'autant que ces cours ne garantissent pas à l'élève le succès absolu, et les cas de lycéens recalés au bac, en dépit du fait d'avoir bénéficié de cours particuliers, sont malheureusement nombreux. Or, la « qualité » d'enseignement aussi a ses exigences, pécuniaires s'entend. En effet, si certains professeurs préfèrent prendre des groupes n'excédant pas trois ou quatre élèves, les parents doivent, en revanche, payer plus cher, soit 5 000 à 6 000 DA quatre séances mensuelles de deux heures, et bien entendu, par matière. Au demeurant, des cours de soutien pris, à titre d'exemple, par un élève de terminale peuvent atteindre 10 000 DA par mois ! Il suffit de multiplier cette coquette somme pour avoir un léger aperçu de la rentabilité de cet enseignement à la carte. Ce « commerce juteux » motivé, qu'on justifie par la cherté de la vie et l'effritement du budget des ménages moyen. L'Etat ferme les yeux comme il le fait sur la corruption dans certains secteurs de la Fonction publique car les fonctionnaires sont mal payés. Les parents ne se manifestent ordinairement qu'au début ou lors des portes ouvertes organisées par l'administration qui les obligent à s'enquérir des résultats de leurs enfants et à la fin de l'année scolaire. Certains d'entre eux ignorent parfois même dans quelle école ou encore dans quelle année est inscrit leur enfant et qui sont les enseignants de leurs enfants ; pour eux, leur mission c'est d'assurer des cours particuliers à leurs enfants. Cela étant, outre le « commerce lucratif » des cours particuliers, sachant que certaines matières, dites essentielles, comme les mathématiques, les sciences ou la physique, représentent une véritable petite rente pour les professeurs qui les dispensent, il y a également des enseignants qui exercent dans des écoles privées, tout en le faisant, en parallèle, dans les écoles publiques. Un cumul illégal, passible de sanctions. « Certains enseignants s'absentent effectivement de l'établissement, ne respectent pas leur volume horaire réglementaire et travaillent ailleurs, même à l'université.

Il est nécessaire d'obtenir une autorisation préalable de la DE pour pouvoir enseigner dans un établissement privé, et ce, à condition de remplir certains critères en étant, notamment, irréprochable sur le plan pédagogique et du respect du volume horaire. Acculés, pour l'heure, par un pouvoir d'achat complètement laminé, d'autres enseignants versent carrément dans la clandestinité en grossissant enfin de journée les rangs des métiers aux noirs dans la ville. Grâce à des véhicules acquis, à crédit, par le biais des œuvres sociales de l'éducation, ces professeurs se transforment en « taxieurs » clandestins. Fragilisé au même titre que les fonctionnaires et autres salariés, tributaires d'un salaire mensuel, accusant le contrecoup d'augmentations tous azimuts ayant ciblé pratiquement tous les secteurs, l'enseignant a trouvé, pour sa part, dans cet enseignement à la carte, une issue de secours, où rentabilité ne rime pas toujours avec efficacité. Et si les parents dépensent sans compter pour leurs enfants, certains professeurs dispensent, quant à eux, leur enseignement sans se soucier du paramètre du nombre. Finalement, comment un éducateur totalement lessivé par 18 heures de cours parvient-il à assurer des cours parallèles dans des écoles privées ? Et parfois, après des kilomètres parcourus en assurant des travaux au noir, peut-il assurer convenablement sa mission ? Il est à noter que l'offre des cours particuliers ne se limite généralement pas aux élèves du primaire, de collège ou de lycée. Elle s'adresse aussi aux étudiants, en classe préparatoire ou dans différentes filières de l'université. La comparaison internationale est toutefois ici un exercice particulièrement risqué. Car les raisons qui poussent des parents à faire donner des cours supplémentaires à leurs enfants sont très diverses et sont directement indexées sur les logiques prévalant dans le système scolaire du pays.

Ainsi, dans certains pays où l'enjeu essentiel en matière scolaire est l'entrée dans les grandes universités. Dans d'autres pays encore, ce sont les défaillances du système scolaire qui alimentent la prise de cours. Mais que sont ces défaillances ? Il peut s'agir de manques caractérisés, liés à la faiblesse dramatique des budgets alloués à l'éducation ou dus à l'insuffisance de son contrôle par les pouvoirs publics ; certains parents, conscients de ces manques et disposant des moyens de le faire, s'efforcent de les «compenser» par des cours particuliers ; il peut s'agir aussi, comme en Algérie, de rétention de savoirs par des enseignants qui, trop faiblement rémunérés, ne traitent délibérément en classe qu'une partie du programme et organisent eux-mêmes des cours particuliers payants pour les élèves auxquels ils ont fait face toute la journée dans l'école.

Il peut aussi s'agir de la défaillance avérée ou supposée de tel ou tel enseignant manifestement au-dessous de sa tâche, mais là n'est pas la raison des prises massives de cours particuliers. Enfin, si défaillance il y a, c'est que l'école n'est pas jugée en mesure de préparer efficacement les élèves aux épreuves qu'elle-même organise (tests, concours, examens, orientation), on y reviendra ; mais quelles que soient la qualité et la solidité de cette préparation assurée par l'école, le caractère compétitif de certaines épreuves, où il ne faut pas se contenter de réussir mais où il importe de réussir mieux que les autres, pourrait suffire à pousser des élèves à prendre des cours particuliers. En Algérie, l'une des premières raisons, ce sont les défaillances du système scolaire qui alimentent la prise de cours, la seconde raison est un pouvoir d'achat galopant qui a obligé une grande partie à s'adonner à ce commerce et la troisième est la démission des parents d'élèves vis-à-vis de leur responsabilité. Cette question est intéressante à plusieurs titres. Elle permet, d'une part, de toucher du doigt les inégalités entre les familles appartenant aux différentes catégories sociales selon les revenus dont chacune dispose; d'autre part, quand on peut comparer ce poste aux autres postes de dépenses, elle indique l'ampleur du «sacrifice» que les parents sont disposés à consentir, voire se sentent contraints de consentir, pour assurer la réussite scolaire de leurs enfants.

Appréciation de leurs progrès par les élèves preneurs de cours selon la notation de 0 (nul) à 20 (excellent) :

Moins bons résultats : 19%

Résultats sans changement : 20% Petite amélioration

(1 à 2 points): 25% Nette amélioration

(3 à 4 points) : 18% Forte amélioration

(5 à 6 points ou plus) 6% Trop tôt pour se prononcer : 12%

Total:100%

On constate donc que pour moins de la moitié des adeptes, les cours particuliers ont été féconds en termes d'amélioration des résultats, même si, en même temps, 25% déclarent une amélioration modeste.

Il est sûrement souhaitable de conduire des études précises sur l'évolution des performances permises par les cours particuliers. Car, étant donné les résultats, somme toute, limités, on peut se demander pourquoi les parents continuent à supporter ce débours. On est donc amené à faire plusieurs hypothèses, non exclusives les unes des autres.        Il est possible, d'abord, que les recherches aient, par artéfacts méthodologiques, conduit à des conclusions sous-estimant les résultats ; mais on n'a pas les moyens d'en juger. Ensuite, on peut se dire que bien des parents continuent car ce serait pire pour leurs enfants s'ils arrêtaient de prendre des cours quand la plupart des autres en prennent ; mais ce raisonnement n'est valable que dans les contextes locaux (classe, établissement, ville) où la grande majorité des élèves prend des cours ; on voit mal pourquoi il jouerait quand ces derniers sont minoritaires, sauf si ce qui importe aux yeux des élèves et de leurs parents est de maintenir des écarts de performances avec leurs camarades. Par ailleurs, une amélioration modeste des résultats, c'est tout de même une amélioration.     C'est à cela que la plupart des parents sont sensibles, même si une part d'entre eux pouvait, plus ou moins secrètement, l'espérer plus notable. Ils peuvent donc créditer cet appui d'une pertinence qui les encourage à persister, quitte à changer de prestataire si un autre paraît leur garantir de meilleurs résultats encore. La perspective des parents n'est pas celle d'évaluateurs qui, de l'extérieur, pourraient estimer que c'est beaucoup de bruit pour rien ou pour pas grand-chose, ou encore que les établissements privés qui proposent leurs services à grand renfort de publicité se prévalent de palmarès exagérément flatteurs. Parents et enfants peuvent donc s'accorder pour considérer que ce recours leur a été utile, y compris s'il a seulement permis à l'élève de se maintenir. Il reste à voir d'où lui vient cette utilité. Les cours particuliers ne sont pas sans effets, en retour, sur le système scolaire lui-même et sur les apprentissages qui y sont conduits.

Ces effets sont, vraisemblablement, d'autant plus notables que la pratique est massive, mais il n'est pas certain que même une pratique «modeste» ne puisse avoir des retombées analogues. Ceci dit, il est difficile de départager ici ce qui revient en propre aux cours particuliers, et ce que l'on doit surtout à la compétition scolaire, à la «course» pour l'accès aux «meilleures» filières, aux «meilleures» classes, aux «meilleurs» établissements, dans laquelle les cours particuliers sont un des atouts majeurs mais pas unique. Par exemple, consacrer de l'attention aux bons élèves et négliger les plus faibles est une pratique indexée sur la course aux bons résultats, clé de la renommée et de la réussite financière de l'établissement et parfois des enseignants eux-mêmes. On la rencontre dans les cours particuliers comme dans l'établissement scolaire. C'est aussi un effet croisé de la compétition scolaire et des cours particuliers que l'on observe dans l'orientation consistant à «enseigner en vue des examens». Ce qui compte, tant pour les enseignants (qui y jouent leur réputation, parfois leur emploi, éventuellement une part de leurs revenus, et qui sont soumis à la pression des élèves et des parents) que pour les élèves, c'est de traiter en classe les questions qui ont des chances de «tomber» à l'examen et de fournir des recettes pour y répondre.  C'est dire que l'ambition culturelle de l'école se trouve largement mise à mal, comme du reste sa vocation socialisatrice. On apprend essentiellement à passer les examens, ce qui se traduit par de l'apprentissage par cœur, y compris en langues étrangères avec les listes de verbes, par exemple ; les élèves sont préparés, jusque dans l'école elle-même, à produire à l'examen des réponses types voire stéréotypées. Même la lutte contre cette dérive est obérée par le poids des cours particuliers en périphérie de l'école.     Les cours particuliers peuvent prospérer sur une image de déliquescence de l'école publique où, aux yeux ou aux dires des parents et des élèves, on n'apprendrait pas grand-chose ; et ils peuvent également y contribuer quand les enseignants délaissent leurs élèves du secteur public et conservent leur énergie pour leurs élèves privés. La méfiance vis-à-vis de l'école peut se traduire par une augmentation de l'absentéisme scolaire d'élèves qui restent assidus dans la fréquentation des cours particuliers ; ou bien encore les preneurs de cours perturbent la classe. L'école est soupçonnée de ne pas bien faire son travail, les enseignants sont parfois dénigrés : mal payés, démotivés, mais assurés de leur emploi de fonctionnaires, tout les opposerait aux enseignants qui, au contraire, chercheraient le succès de leurs élèves, clé de leur propre fortune ; les stéréotypes se donnent ici libre cours. Plus les cours particuliers sont donnés massivement, plus le niveau scolaire et universitaire est en baisse continue, et l'avenir des générations futures se trouve menacé.

* Professeur de mathématiques au lycée Colonel Lotfi d'Oran